GOUVERNEMENT. — ADMINISTRATION, — INDUSTRIE
Rapports avec la Chine. — Ce qui domine au Tibet, au point de vue politique, c'est Tinfluence chinoise. Le pays n*est, en réalité, qu'une dépendance de l'empire du Milieu. Les garnisons, peu considérables, du resté, qui veillent à sa sûreté, sont composées de Chinois et de Tibétains, la majorité des soldats et la totalité des officiers étant chinoise. Toutes les forces militaires réparties sur tout le territoire sont sous les ordres de deux Tong-ling ou colonels chinois dont Tun réside à Lha-sa, l'autre à Tsiamdo. Mais, en général, la Chine laisse au Tibet son autonomie, et se contente d'exercer une sorte de surveillance, prèt^ à intervenir s'il se produit quelque dissension, et surtout soigneuse d'écarter les étrangers, à quelque titre qu'ils se présentent. Pour cela, l'empereur de la Chine entretient à Lha-sa deux Kin-tchai ou délégués impériaux qui le renseignent sur tout ce qui se passe et reçoivent ses instructions sur la conduite à tenir. Il ne se mêle pas ostensiblement de la direction des affaires locales et laisse le pays se gouverner, au moins en apparence, par ses propres lois.
Gouvernement^ administration. — Il est assez difficile de définir le gouvernement du Tibet. C'est au fond une théocratie. Si les moines ne gouvernent pas en principe, ou ne détiennent pas exclusivement Tautorité, tout se fait d'après leurs inspirations. L'autorité suprême appartient au dalaï-lama, qui est le souverain pontife du pays, mais dont le pouvoir, généralement respecté, n'est peut-être pas obéi partout avec une entière soumission. Toutefois, le dalaï-lama ne gouverne pas lui-même, il délègue ses pouvoirs à un fonctionnaire nommé à vie qui porte le titre de de-srij et qu'on désigne quelquefois sous le nom mongol de homokhan (roi de la loi). C'est lui qui est réputé le « roi » ou « régent » du Tibet. Il gouverne avec le concours de quatre ministres appelés kalon^ qui ont sous leurs ordres seize hauts fonctionnaires entre lesquels sont répartis les diverses branches de l'administration. Ce pouvoir central est représenté dans les provinces par divers fonctionnaires dont les principaux sont les dÇ'pa et les chel-ngo qu'on peut assimiler à nos préfets et à nos sous-préfets. Les fonctionnaires de l'ordre inférieur sont nommés par les kalons; les depa et les fonctionnaires élevés le sont par le de-sri qui relève du dalaï-lama. Il n'y a aucun moyen de contrôler l'administration qui est despotique et oppressive.
Justice. — La justice est rendue par des tribunaux composés de trois juges. On peut appeler d'un premier jugement à un tribunal supérieur, de celui ci aux kalons, même au de-sri. L'appel au dalaï-lama a été supprimé, surtout en matière criminelle, parce que ce monarque débonnaire faisait toujours grâce. Les tribunaux siègent pendant tout le temps que les boutiques des marchands sont ouvertes. Quand la preuve par écrit ou la preuve testimoniale fait défaut, les juges ont alors recours, en matière civile, aux ordalies ou épreuves judiciaires ; en matière criminelle, à la question.
Le plaideur, pour gagner son procès, doit obtenir le plus de points en jetant les dés, ou retirer, sans se brûler, une boule blanche placée avec une boule noire dans l'huile bouillante, ou promener impunément sa main le long d'un fer rouge. En matière criminelle, pour obtenir un aveu, on plonge l'accusé dans l'eau froide, on lui fait des piqûres sur lesquelles on met du sel, on l'expose nu tout un jour sur la place publique, ou on l'attache les bras et les mains écartés à un gibet appelé kyang' ching,
La prison, Tamende, la bastonnade sont les peines appliquées aux délits secondaires. La perte d'une main ou des deux mains, la mort à coups de flèches, la submersion dans un fleuve, l'en*
terrement avec le corps de la victime après y avoir été attaché vingt quatre-heures, sont les principales peiges réservées aux grands crimes. A part ces barbaries de procédure et de pénalité, les dispositions de la loi pour les cas les plus communs, vol, meurtre, adultère, sont assez équitables, et la justice tibétaine pourrait mériter une approbation relative si elle était aussi gratuite en fait qu'elle Test en principe. Mais on assure qu'elle est essentiellement vénale, qu'on peut, avec de l'argent ou des présents, se soustraire à la torture ou à la peiile ; et que celui qui donne le plus est toujours sûr de gagner son procès.
Population. — Ce vaste pays est loin d'être peuplé en raison de son étendue. Certains observateurs attribuent à l'immoralité la faiblesse relative du nombre de ses habitants. Il faut cependant bien admettre que la rigueur du climat y est pour quelque chose. Le nombre des habitants ne s'élève pas au-dessus de cinq ou six millions ; peut-être même est-il de quatre millions seulement. Cette population se divise en deux grandes classes : les moines (dont il sera question plus lard) et les laïques. Ceux-ci se subdivisent en nobles, commerçants, cultivateurs, bergers, mendiants, bandits.
. Par nobles, nous entendons les familles des fonctionnaires. A très peu d'exceptions près, les dépo-
sitaires de Taulorité, à un degré quelconque, sont pris dans les mêmes familles qui forment ainsi linè véritable aristocratie.
La classe des commerçants est fort nombreuse ; elle comprend les étrangers établis au Tibet ou qui y viennent pour leurs afiFaires. On prétend même qu'il faudrait y faire entrer le peuple tout entier sans excepter les moines, que l'esprit mercantile est très développé chez cette nation, et que, dans toutes les classes, on fait plus ou moins du négoce. Les cultivateurs sont surtout établis dans les vallées méridionales mieux exposées et plus fertiles. Les i)ergers, qui vivent sous la tente et gardent les troupeaux de yaks,, de moutons, de chèvres dans les contrées nord-est, sur le plateau septentrional et dans toutes les hautes régions du pays, forment une classe nombreuse et importante. Celle des mendiants, principalement composée de gens ruinés par Tusure ou frappés par la justice, est dans une trop forte proportion et se confond presque avec celle des brigands qui infestent les grandes routes, surtout dans les régions désertes et éloignées, de sorte que, pour franchir de grandes distances, notamment pour passer en Chine et en Mongolie, ou venir de ces deux pays, les voyageurs sont obligés de se réunir en caravanes et quelquefois de se faire protéger par une escorte.
Indmtrie et commerce, — Quelques mots de
plus sur la classe spécialement vouée à Tindustrie et au commerce.
La fabrication et la teinture des étoffes de laine est peut-être la principale industrie des Tibétains. Leurs moutons et les plantes que produit le sol leur fournissent pour cela des matériaux qu'ils savent utiliser. Ils ont une certaine habileté pour fondre et travailler les métaux ; les sabres et les fusils qu'ils fabriquent pour leur usage ne sont pas sans valeur. Us ont une grande passion pour les pierres précieuses et en font grand usage ; mais ils ne savent pas bien les travailler, les tailler surtout.
Les principaux objets d^exportation du commerce tibétain sont : le produit de leurs mines, principalement l'or, le cuivre, le sel, le borax ; les pièces de laine longues et étroites appelées Pou-lou qui se débitent surtout en Mongolie et en Chine, mais dont la plus grande partie fait l'objet du commerce intérieur ; la laine de leurs moutons et le poil de leurs chèvres, \e& queues de yak, dont on fait des chasse-mouches, très recherchées dans l'Inde, les bois de cerf, le musc, les peaux de leurs animaux -(lynx, léopard, renard, loutre, ours, écureuil).
Les principaux articles d'importation sont : les cotonnades, les soieries et la porcelaine de la Chine, ^les pierres précieuses de l'Inde, les draperies de la Russie et de l'Inde britannique, beaucoup de produits de industrie européenne que le Cachemire
et le Népal font pénétrer au Tibet, principalement à Lha-sa. Le thé, dont on fait au Tibet une grande consommation, vient presque exclusivement de Chine ; cependant, depuis quelque temps, les Anglais ont réussi à y introduire celui du versant méridional de l'Himalaya. Le thé chinois arrive sous forme de brique ; l'expression « thé en brique » est usuelle.
Le commerce extérieur est fait surtout par des étrangers, hindous, chinois, mongols. Les Tibétains ne quittent pas volontiers leur pays ; mais, depuis quelque temps, ils ont commencé à s'adonner au commerce extérieur.
Monnaie, — Le commerce se fait quelquefois par échange. Le plus souvent, les grandes opérations se règlent au moyen de lingots que l'on pèse. La monnaie ne sert que pour le petit commerce ; elle est assez variée. Les pièces chinoises et même, depuis quelque temps, les roupies anglaises ont cours au Tibet. La principale monnaie tibétaine est une pièce valant environ un franc et qui peut se fractionner en plusieurs parties, selon les nécessités du commerce.
Calendrier. — Nous terminerons ce chapitre par un mot sur la question très complexe du calendrier.
Les Tibétains font dater leur ère de Fan 1026 de la nôtre, à cause de l'introduction parmi eux de la doctrine de l'Adi-Bouddha (dont il sera question
plus tard). Leur année étant lunaire, ils sont obligés d'ajouter tous les trois ans un mois intercalaire. Ils ont emprunté aux Chinois et aux Hindous deux cycles, Tun de douze ans, dans lequel chaque année est désignée par un nom d'animal, et un cycle de soixante ans qu'ils constituent en associant les douze animaux du cycle duodénaire avec les cinq éléments ou les cinq couleurs. Le vulgaire, embarrassé de cette complication, laisse aux savants les supputations chronologiques, et aime mieux dire: tel événement s'est passé il y a tant d'années que de dire : « Dans l'année du serpent de feu » ou « dans l'année de la souris de bois, » etc.