IMPRIMERIE LA TI L FRÈRES, BOULEVARD DES MARRONNIERS
INTRODUCTION
C’est au cours d’investigations entreprises dans un but bien différent, sans prétention à la généralisation, que surgit et prit corps l’idée de ce chapitre inattendu et inédit d’histoire sociologique.
Nous explorions en curieux le champ si peu connu du passé de Draguignan, nous efforçant d’y découvrir quelques traces de la vie de nos pères, de leurs mœurs, de leurs institutions, de leurs illustrations et notabilités. Cette recherche de particularités simplement locales était sans doute pleine d’attrait, passionnante même ; mais emprisonnée en d’étroites limites, à l’écart des grands évènements qui, seuls, frappent et retiennent l’attention, elle manquait d’horizon et de points de contact avec l’ensemble des faits connus. Notre isolement cessa lorsque nous eûmes abordé, par l’étude des familles, un des côtés et non les moins intéressants, de l’organisation de l’ancienne société. Nous étions entré maintenant, presque sans l’avoir voulu, dans le domaine de l’histoire générale et par un sentier peu battu, quoique assez pittoresque : l’évolution sociale.
Loin de nous la prétention de traiter complètement pour l’ensemble d’une région un sujet qui, par son étendue et son élévavalion, réclamerait une autre préparation et un autre talent. Nous voudrions seulement raconter le plus exactement possible ce que, dans nos pérégrinations à travers le pays des ancêtres, nous pûmes voir d’un œil d’autar.t plus impartial que notre rôle fut purement objectif et notre conviction plutôt déconcertée.
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Or, ce qu’il nous fut donné de constater, le voici résumé en quelques mots.
Ayant eu la fantaisie de restituer, à l'aide de documents d’archives, la physionomie de la ville aux diverses époques, en repeuplant chaque ancienne maison notable de ses hôtes (1), nous nous étions heurté, dès la première rue, à une population de parvenus, au meilleur sens du mot. La même surprise nous attendait dans la rue suivante, dont la dénomination était autre, mais identique le genre d’habitants. Passant dans une troisième, nous avions encore simplement changé de scène sans changer d’acteurs. Nous parcourûmes ainsi tous les faubourgs des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, ne rencontrant presque partout sur notre route que fils ou petit-fils d’assez médiocres bourgeois, de boutiquiers ou d’industriels, d’artisans et de paysans. Quelques-uns occupaient des situations très honorables, brillaient même au premier rang dans la cité, par l’importance de leur fortune ou l’élévation de leurs charges. D’autres étaient investis de grades militaires éminents, ou siégeaient, revêtus de la pourpre et parfois coiffés du mortier, dans les Cours souveraines. Uniformément, ils avaient métamorphosé leurs noms roturiers, maintenant affublés d’une particule par devant, vrai non-sens grammatical, et, par derrière, d’une rallonge de possessions terriennes. Entourés de la considération de leurs concitoyens, noblesse autrement flatteuse que celle acquise à prix d’argent, ils avaiént eu la puérile faiblesse de se fabriquer des parchemins. On en voyait sommer un écusson, pris à quelque famille homonyme, d’un tortil étonné de baron, ou d’une cou-
(1) Les rues de Draguignan et leurs maisons historiques, journal Le Var, années 1897-1907.
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ronne encore plus étonnante de marquis. A moins de se refuser à l’évidence, force était de reconnaître que, chez nous, les nouvelles couches, comme nous disons maintenant, avaient presque tout envahi, les finances, l’armée, la magistrature et jusqu’aux rangs fermés en apparence de la noblesse. Quant aux anciennes, elles s’étaient peu à peu épuisées, ou avaient été submergées sous la marée montante des arrivés. Celles qui surnageaient encore — rari riantes, — appauvries dans l’exercice de professions plus honorifiques que lucratives, lorsqu’elles n’avaient pas été ruinées par l’oisiveté, étaient complètement annihilées. Des descendants d’hommes de robe et d’anoblis du XVe siècle, au XVIIIe l’un mourait sur un grabat d’hôpital, l’autre allait échouer dans la boutique d’un figaro italien (1).
Dès lors, en ce petit coin perdu de l’existence provinciale, sur ce théâtre minuscule où le moindre détail s’accusait avec le relief d’un premier plan lumineux, nous eûmes l’impression d’une évocation directe et bien vivante de notre vieille France du Tiers Etat. D’ordinaire, elle est sacrifiée, dans les tableaux d’ensemble, à la représentation des grandes scènes de l’histoire, aux faits et gestes et aux portraits de leurs principaux acteurs. Ici, au contraire, elle occupait la première place, toute la place, sans voisinage absorbant, sans l’ombre portée par des évènements ou des personnages aux proportions trop écrasantes. Or, tandis que nous nous la figurions comme emprisonnée en sa cellule sous le régime oppressif et jaloux des castes, incapable d’un geste et d’un mouvement, nous avions sous les yeux, sans illusion possible d’optique, une population où laborieux et
(1) Cf. familles Richard-Gap et Roux-Gandil. (Ch. III).
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intelligents travaillaient librement à l’amélioration de leur condition matérielle et morale. Ce qui nous frappait en eux c’était, d’un côté, leur insouciance des obstacles ou leur ingéniosité à les tourner, la parfaite aisance avec laquelle ils développaient toutes leurs énergies, de l’autre, les résultats presque merveilleux obtenus par les plus avisés et les plus diligents. E puor si muove ! Cette société parquée et claquemurée, figée en son immobilité, elle connaissait et pratiquait la pénétration, le mélange des classes, était en travail constant de renouvellement. Elle subissait, malgré tout, l’irrésistible influence de deux courants contraires et corrélatifs : le courant de bas en haut, conséquence forcée de celui, éternel, de haut en bas. Au fait — et l’observation est presque oiseuse — comment et jen vertu de quelle unique et inexplicable exception à une loi universelle, inéluctable, une collectivité, sous quelque tyrannie qu’on la suppose opprimée, échapperait-elle aux fatalités de la concurrence vitale? Quel est l’organisme social capable de résistera la toute-puissance de cette souveraine du monde physique, fùt-il même encore mieux cuirassé du triple airain du privilège ?
Un peu intrigué par l’étrangeté de ce premier constat, nous ne résistâmes pas à la tentation de creuser plus profondément le sujet en étudiant d’abord le milieu historique dans son origine, sa composition, les conditions de son développement. Passant en revue les principaux éléments de notre ancienne population, nous nous attachâmes surtout à suivre pas à pas, à travers les phases de leurs destinées, la progression des familles prospères. A l’aide des indications des vieux terriers, des actes paroissiaux, des listes consulaires ou du personnel des officiers royaux, enfin des ressources inappréciables des minutes nota-
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riales, nous dûmes reconstituer patiemment, de la façon la plus complète possible à partir du XVe siècle au moins, la classe dite des notables. Dès qu’une individualité surgit à notre horizon, un peu marquante par la richesse apparente, la distinction du nom, du rang ou des alliances, la dignité de l’emploi, ou la simple honorabilité de la profession, nous eûmes l’indiscrétion de savoir d’où elle était issue. Cela nous conduisit à remonter sa filiation, afin de découvrir son berceau ; soin minutieux, puérilement ridicule aux yeux de quelques-uns, mais combien utile et profitable au sociologue pour qui certains détails biographiques et familiaux, insignifiants en apparence, constituent des documents d’enquête d’intérêt général et de premier ordre!
Ce sont les matériaux de cette étude que nous soumettons aux lecteurs, tels quels et sans apprêt. Sous la forme un peu aride de simples nomenclatures de noms, de professions et de dates, présentés dans l’ordre des générations, ils montrent la succession de celles-ci et le chemin parcouru par chacune d’elles.
Ces quatre-vingt-dix esquisses généalogiques, classées selon les conditions sociales d’origine, nobles et bourgeois, marchands, artisans et paysans, dessinent très nettement la courbe de développement de presque autant d’anciennes familles éteintes ou disparues. Les unes produisirent une floraison éphémère, les autres contribuèrent à former d’une façon durable le noyau d’une petite aristocratie. Inutile de faire remarquer que leur nombre eût été autrement considérable si, au lieu de nous astreindre à ne parler que des morts, auxquels on ne doit que la vérité, nous y avions compris aussi les survivants.
Or ces familles, parties de points différents, ayant abouti au
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succès à travers des carrières et avec des fortunes diverses, se rencontrent en ceci qu’elles nu furent ni favorisées, ni contrariées en leur essor par aucune espèce de privilège : elles triom phèrent uniquement et librement par l’amour du travail et l’esprit de conduite. Toutes naquirent à un niveau plus ou moins inférieur à celui où elles étaient parvenues. Les moins anciennes venaient de la boutique, les autres de la terre, et de ce que les premières sont déjà installées en des professions plus honorées au moment où elles apparaissent à la lueur des documents, il ne s’en suit nullement qu’elles n’aient pas débuté, elles aussi, par manier la bêche et la charrue. Car, ne l’oublions pas, la plupart de nos agglomérations commencèrent par être des centres exclusivement agricoles : tout le monde y était courbé sous l’inexorable loi du travail, les gentilshommes, fort peu nombreux d’ailleurs, tout comme les derniers des journaliers. Un texte du XIIIe siècle nous montrera les milites de l’époque, piochant, labourant, fumant eux-mèmes leurs terres de leurs nobles mains (1).
C’est cette uniformité de profession, principe de la conformité des goûts et des besoins dans la simplicité de l’existence, qui fait du moyen âge, malgré qu’on en ait, l’époque où, après l’affranchissement des très rares derniers serfs, régna peutêtre en nos bourgs non féodaux la plus grande égalité, égalité maintenue surtout par le lien tout-puissant d’une langue unique. Aussi est-il rationnel, quoique assez piquant, que le paysan et l’ouvrier, qui n’avaient pas encore été aussi complètement primés par le marchand et le bourgeois, et ne
(1) Cf. Chap. IV.
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connaissaient d’autre supériorité, dans l’ordre civil, que la supériorité intellectuelle du scribe et du jurisperitus, occupassent, après ceux-ci et même à côté, la première place (1). On a souvent cité le mot de Racine s’extasiant de voir en Languedoc “le compère cardeur et le menuisier gaillard, avec la robe rouge comme un président, donner des arrêts et aller le premier à l’offrande ” (2). Sa stupéfaction n’aurait pas été moindre chez nous, aux XIVe et XVe siècles, de reconnaître, parfois drapés dans les plis du manteau syndical et marchant fièrement, à la procession, sur le même rang que le notaire ou le jurisconsulte, maître un tel épicier, un tel boucher, ou enfin tel autre simple laboureur.
11 faut descendre jusqu’à la moitié du XVIIe siècle, alors que toutes les institutions sont faussées et que des mœurs factices sont substituées par l’absolutisme aveugle de la monarchie à nos anciennes mœurs nationales, pour trouver une trace de la prééminence accordée à la possession d’un titre. En 1672, pour la première fois, notre règlement consulaire, innovant sur tous les précédents, dispose (art. 13), que, seuls, “ les nobles, les seigneurs de place, les docteurs en droit et en médecine et autres plus apparents bourgeois pourront entrer en la charge de premier consul ” (3). Jusque là aucune restriction légale, aucune préoccupation même de cette sorte n’avait gêné le libre choix de l’électeur. Lorsqu’aux XIVe et XVe siècles nos caps d'hostal, gens pratiques par excellence, plaçaient au timon municipal les concitoyens qui avaient le mieux conduit
(1) Voir : Notes et pièces justificatives, I.
(2) Lettre à l’abbé Le Vasseur, Uzès, 24 novembre 1664.
(3) Arch. cles, BB. 2 et BB. 28, ff 329.
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leur petite barque, il n’était oncques venu à l’esprit des plus facétieux d’exiger de ceux-ci la production de parchemins. Rien ne nous semble plus suggestif que ce simple rapprochement entre les principes et les pratiques traditionnelles de nos démocraties communales du moyen âge et le joug tyrannique jusqu’à l'absurde du préjugé nobiliaire du XVIIe siècle. Il montre l’abîme existant entre les deux époques et quelle violence fut faite à nos idées et à notre tempérament par ce nouveau régime, triomphe arbitraire de l’esprit de vanité et de courtisanerie, qui réduisit notre vieille et fière race gauloise à la condition servile, selon le mot à l’emporte-pièce de Paul-Louis Courrier, d’un peuple de valets. Hàtons-nous d’ajouter pourtant comme correctif, que, malgré le semblant de privilège en faveur de la noblesse, la possession de notre premier chaperon consulaire ne devint jamais, en fait, le monopole exclusif d’une caste ; il resta la récompense honorifique de l’aristocratie intellectuelle et de l’aristocratie de la fortune, accessibles l’une et l’autre au mérite et à l’esprit d’initiative.
Serait-ce une illusion de notre part ? Il nous semble que chacun de nos tableautins généalogiques est comme une petite projection lumineuse dirigée sur le travail intérieur qui se faisait, dans la succession obscure des siècles, à travers la profondeur des couches du corps social. De ce travail continu de déplacement, d’élimination, de substitution, le spectateur ne peut évidemment se rendre compte s’il ne voit que la période finale des résultats, sans connaître celle, plus ou moins longue, de la préparation. Juger les temps écoulés par le présent, l’éternelle erreur ne fut pas la moindre, semble-t-il, de la génération provençale de 1789, de qui les impressions sont restées la prin-
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cipale base üe nos jugements rétrospectifs, en quelque sorte le fond de notre mentalité au point de vue historique.
Plus familiarisés avec les annales des peuples de l’antiquité grecque et romaine qu’avec les nôtres, elle crut bonnement que la France purement artificielle qu’elle avait sous les yeux, produit encore dégénéré du caprice du grand Roi, avait été la France des siècles antérieurs (1), A ses yeux, un long passé avait gémi sous l’oppression des mêmes inégalités, en proie à une misère noire, tandis que des privilégiés opulents, chamarrés de titres et de broderies, paradaient en temps de paix dans l’oisiveté des Cours, sous la pompe d’une étiquette exagérée parfois jusqu’au ridicule ; droit d’aînesse et majorats avaient fleuri de tous les temps (2) ; le travail n’avait jamais été libre ni honoré, ni libre non plus le chemin de la fortune et des dignités; pour parvenir, il fut toujours indispensable d’être noble et, pour être noble, il fallait descendre en droite ligne des croisés, à moins de recourir à l’expédient des légendaires savonnettes à vilain.
Parmi ceux que scandalisait le plus l’accaparement des avantages publics par la noblesse, combien vraiment avaient eu la curiosité de se demander d’où elle venait en grande partie et si, d’aventure, en tirant sur elle, on ne tirait pas sur une troupe d’avant-garde? Tocqueville signale bien l’irritation particulière du Tiers contre les anoblis, provoquée peut-être autant par l’envie de l’un que par la morgue insupportable des autres (3).
(1) Voir Notes et pièces Justificatives, 11.
(2) En Provence, “ au moyen âge on ne connaissait ni droit d’aînesse, ni majorât; je n’en ai pas vu de traces”. Camille Arnaud, Histoire de la viguerie de Forcalquicr, I, 123.
(3) L’ancien régime, p. 100.
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Mais était- on toujours à même de distinguer facilement le bon grain de l’ivraie, et, lorsque l’usurpation remontait un peu loin, le temps n’avait-il pas tout confondu en un mélange devenu à peu près inextricable ?
Qui se souvenait parmi nous, â la Révolution, que le seigneur du village de Brovès, par exemple, descendait d’un paysan du moyen âge, celui de la Motte d’un chaussetier, celui d’Ampus d’un cordonnier du XVIe siècle ; qu’au XVIIe siècle, la Garde-Freinet comptait parmi ses coseigneurs le fils d’un maçon et un couturier? On connaissait et sans doute on prenait peu au sérieux les contemporains, coseigneurs de Tourtour, Taradeau, Seillans, etc., simples corroyeurs, tailleurs d’habits, ménagers, travailleurs de terre, cumulant, au vu et au su de chacun, l’exercice de leur métier avec la possession d’un démembrement de fief, ou simplement de juridiction parfois infinitésimale (1). Les autres bénéficiaient de l’illusion du recul et pouvaisnt se donner pour de véritables gentilshommes. N'avaient-ils pas eu d’ailleurs le loisir et le moyen d’en prendre les façons, dans les emplois civils et militaires qu’ils partageaient avec ceux-ci et où ils avaient rendu à l’Etat les mêmes honorables services ?
Aujourd’hui, grâce à la pleine lumière des textes, la méprise n’est plus possible. Sous leur déguisement, si bien porté soit -il,
(1) Jean-B“ Leydet, maître corroyeur à Paris, coseigneur à Tourtour (1747) (arch. dép., B. 322); Antoine Cauvin, ménager, coseigneur de Beauvert à Taradeau (1755) (arch. cles de Draguignan, CC. 2) ; Jean-Joseph Bonnaud, tailleur d’habits (1792) et Antoine Gai, travailleurs, coseigneurs de Seillans (1780; (arch. cl,s de Fayence, CC. 79, et. arch. dép., B. 490, 21 avril 1780).
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nous reconnaissons ces évadés du comptoir, de l’atelier, de la ferme. Nous les revendiquons même, non seulement comme des exemples d’une très méritoire énergie, mais encore et surtout comme des témoins précieux pour attester l’œuvre d’émancipation accomplie. Avec eux, en effet, nous assistons à la genèse de la lente et graduelle transformation qui, sous leurs vigoureuses et incessantes poussées, avait peu à peu renouvelé le fond de l’ancienne société. A la fin, il ne subsistait plus que l’écorce à la surface, avec le bariolage des divisions en castes et l’édifice vermoulu des institutions politiques (1).
L’érudition moderne fait tous les jours justice, dans sa probité sévère, des grossières impostures inventées et accréditées par la science frelatée — corrompue souvent — des vieux nobiliaires. Elle nous montre ce qu’il faut penser généralement des premiers degrés nébuleux de leurs généalogies, du ridicule de certaines origines fabuleuses, comme aussi de la prétendue authenticité des preuves acceptées par les jugements dits de vérification, qui ne vérifiaient rien du tout, surtout les sources. On verra plus loin (chap. III), avec quelle absence de scrupules, quel sans-gêne dans la dissimulation, quelques-unes de ces preuves furent fabriquées par la complaisance vénale de notaires maniant la plume et le grattoir de faussaires avec la même maladresse impudente.
L’œuvre de rectification - nous allions dire d’assainissement entreprise par la critique contemporaine a eu l’importance d’une révélation historique. Elle a déchiré les voiles sous lesquels la vanité des uns, la complaisance des autres, aidées
(1) Voir Notes et pièces justificatives, III.
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de l’ignorance indifférente du plus grand nombre, réussirent trop longtemps à nous dérober l’intéressant phénomène d’évolution qui avait fini par porter jusqu’aux sommets les rejetons des races populaires bien douées. Ainsi s’explique le flagrant désaccord si fréquent entre la signification du nom patronymique, tiré de l’exercice d’une profession, et la position sociale de celui qui le portait.
Nous le demandons à tout lecteur de bonne foi — autant dire à tous, — si les classes inférieures n’avaient pas émergé, compterait-on en Provence, dans l’ancienne bourgeoisie et même parmi la noblesse, tant d’authentiques petits-fils de fabricants de lances ou d’épieux (Astier), bergers (Bayle), bouviers ou laboureurs (Boyer), fabricants de brocs (Broquier), chevriers (Chabrier), meuniers de moulins (Monnier), maréchaux (Fabre), moissonneurs (Meyssonnier), constructeurs de murailles (Muraire), peaussiers ou chamoiseurs (Pélissier), tailleur de pierres (Périer), savetiers (Sabatier), scieurs de long (Séraire), serrurier (Serrailler), tuiliers (Teulier), tisseurs et tisserands (Textoris, Teisseire ou Teissier)? On ne parle pas des formes françaises, barbier, boulanger, boucher, bouvier, carlier, charbonnier, charpentier, charron, cordier, cordonnier, coutelier, couturier, fournier, mercier, porcher, tonnelier, tripier et tant d’autres, entrées également -dans l’onomastique, révélatrices encore plus inexorables du métier ancestral.
De ce mouvement ascensionnel ininterrompu, les témoignages sont fréquents dans les archives publiques et surtout privées. Ceux que nous avons exhumés et qui auraient pu être multipliés frapperont peut-être par leur nombre et plus encore par leur singularité. A mesure qu’on assistera à ces sauts préparés
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d’ordinaire, d’aulres fois assez brusques, par lesquels étaient franchies des barrières insurmontables, nous fut-il enseigné jadis, la surprise ira toujours croissant.
Comment, voilà des procureurs, des notaires, des capitaines, fils de paysans ! des docteurs en médecine et en droit, fils de chirurgiens - barbiers, de tailleurs d’habits, de cordiers, de maçons ! des magistrats, assis solennellement sur les fleurs de lis, fils de boutiquiers et même de colporteurs, nous disons de porte-balles 1 un conseiller au Parlement, baronisé, et un officier général, descendant l’un et l’autre d’un maître cardeur ! d’une dynastie de bàtiers, un autre officier devenu directeur adjoint avec survivance d’un grand établissement royal ! d’un muletier, des colonels, chevaliers de S^Louis ! de sabaterii, une lignée de parlementaires, conseillers et présidents à mortier, titrés d’un marquisat, un maréchal de camp et combien d’autres ! d’un laboureur du moyen âge, un lieutenant général de la marine, comte de par son grade, un major des vaisseaux, promu contre-amiral ! de bûcherons de la fin du XVIIe siècle, un avocat, seigneur de place, et deux générations d’officiers supérieurs du génie, etc., dont quatre décorés de S'-Louis ! de vulgaires porchers, au dire d’un adversaire, il est vrai, un chef d’escadre sous Louis XVI ! d’un aïeul, qualifié brutalement par des textes sans courtoisie de cordonnier, un marquis, grand seigneur de lettres, illustre par l’amitié d’un souverain, nous allions dire de deux, Frédéric de Prusse et le roi Voltaire, etc !..
A travers ce bouleversement des assises réputées les plus immuables de l’ancien ordre de choses, le bénévole lecteur, non moins bouleversé lui-même, se retournera, perplexe, vers ses notions classiques, ses maîtres, ses guides les plus autorisés.
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Absolument dépaysé, impuissant à se reconnaître en ces sortes de saturnales de l’histoire officielle, vrai monde renversé, il se demandera en quel milieu fantastique il a été fallacieusement introduit.
Empressons-nous de le rassurer. Ce milieu n’est ni fictif, ni même exceptionnel. C’est celui d’une petite ville de Provence, ressemblant à ses sœurs et voisines ou même à d’autres de provinces différentes. Combien, avant nous, se livrèrent, en effet, et avec quelle supériorité de compétence et de savoir, à la constatation de faits identiques ! D’une façon générale, quiconque a goûté aux fruits savoureux de l’arbre généalogique, arbre de la science du bien et du mal selon qu’il monte librement vers la lumière, ou obscurcit de ses rameaux la vérité, a été inondé de ces clartés soudaines expliquant, sans le secours d’aucune supercherie, le mystère de certaines métamorphoses dans les destinées des races. Toutefois, en dehors du cercle des chercheurs, — des initiés, a-t-on l’habitude de dire — qui connaît ces particularités historiques d’ordre intime, ces dessous révélateurs de notre ancienne hiérarchie sociale?
Nous ne croyons pas calomnier nos compatriotes en avançant que, même à notre époque de si grande diffusion de l’instruction à tous les degrés, beaucoup ignorent qu’en Provence le Tiers Etat industrieux s’était infiltré de longue date, par diverses fissures, dans la classe aristocratique; au point que la Révolution surprit ses fils occupant les premières ou meilleures places en nos villes de bourgeoisie et, dans les environs de celles-là, la plupart des anciens châteaux féodaux. S’est-on jamais douté, par exemple, que ses heureux parvenus comptèrent parfois pour les trois-quarts, parmi les gentilshom-
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mes possédant fiefs appelés à nommer les députés de la noblesse aux Etats généraux del789?(l).
Cette considération nous a déterminé à publier les résultats de notre petite enquête faite simplement en suivant dans leur ascension celles de nos anciennes familles arrivées au sommet. Comment et de combien elles avaient monté, quels furent le secret et l’importance de leur transformation, tellement complète pour la plupart que leurs descendants purent impunément, quelques-uns de très bonne foi, renier leur berceau, il nous a semblé que cela ne manquait ni d’intérêt, ni même de portée.
Si particulières, si obscures, si intimes soient-elles, les annales domestiques ne constituent pas moins la trame, tissée par tous ces ouvriers anonymes, de l’histoire d’une société. Ne peut-on pas dire qu’elles sont à celle-ci ce qu’est à l’histoire politique et nationale la chronique des provinces et des villes ? On a répété souvent, depuis les lumineuses découvertes d’Augustin Thierry, que nous connaîtrions bien notre passé seulement le jour où nous connaîtrions le passé de nos communes, autant dire que le procédé de l’analyse devait précéder logiquement celui de la synthèse. Comment prétendrions-nous nous initier aux secrets de l’existence morale et économique des aïeux, si nous n’en étudions les manifestations, par le détail, dans les principaux groupes composant nos anciens centres de population ? Quelles furent, entre autres, les conditions favorables ou contraires où ils livrèrent ce combat pour la vie, dont les péripéties constituent en somme l’action principale, le nœud du drame éternel et toujours palpitant de l’histoire des sociétés ?
(1) Cf. Chap. II., fin.
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La réponse à cette question, qui laisse complètement en dehors celle des institutions politiques, étrangère à notre sujet, est dans les informations fournies par l’imperturbable véracité de nos documents. Elles n’apprendront rien aux érudits, mais seront peut-être consultées avec fruit par ceux, nombreux, qui n’ont pas le loisir ou le moyen de se faire une opinion personnelle en recourant directement aux sources originales. Quelques-uns ne seront pas fâchés de pouvoir mettre des faits précis et probants à la place de déclamations sans valeur scientifique, de généralités d’une banalité écoeurante.
Nous dédions plus particulièrement ces simples notes et observations aux curieux désintéressés, aux esprits indépendants et philosophiques, libres de tout préjugé d’école ou de secte, de toute préoccupation étrangère au désir de savoir, aux chercheurs et aux amants passionnés de la vérité dans l’histoire. Il nous parait difficile qu’on puisse nier, contester ou même amoindrir celle qui jaillit, aveuglante, de ce faisceau dé témoignages d’une authenticité irrécusable et d’une indiscutable sincérité (1).
(1) Diverses personnes de savoir et de goût, auxquelles nous avons cru devoir soumettre cet essai, ont bien voulu nous aider de leurs judicieux conseils.
Nous citerons en première ligne le très érudit et fort compétent M. Victor Lieufaud, ancien conservateur de la bibliothèque de Marseille, notaire à Volonne (Basses-Alpes) ; ensuite nos excellents amis Z d’Agnel d’Acigné, agent-voyer principal en retraite à Toulon ; Paul Si van, juge à Draguignan ; Léon Bouyer et M"' Violette Bouyer-Karr, au château de Mcaulx (Var).
Nous les prions de recevoir ici l’expression de toute notre gratitude.