LA DIVISION DE LA PROPRIÉTÉ
Comment les choses se passaient-elles dans les autres villes de Provence ? I! serait téméraire de trancher si complexe question d’après les simples données de la vraisemblance, très favorable à l’hypothèse d’une complète analogie. Certaines échappées sur l’histoire intérieure de quelques-unes d’entre elles appartenant à des régions presque aussi variées que leur importance respective et leur composition démographique, vont nous permettre de donner à notre opinion une base moins fragile qu’une simple probabilité.
Il n’y a pas à rappeler ici quelle désastreuse influence avait exercée sur les destinées des anciennes races féodales l’abus des partages successoraux dans nos pays de droit romain. Le retour au régime testamentaire, à partir du XIIIe siècle, fut impuissant à enrayer la décadence des familles nobles, fatalement vouées à l’amoindrissement et à la ruine au bout de quelques générations. L’historien Papon nous avait déjà révélé
l’existence de nobles mendiants à Sisteron au XIVe siècle (1). L’annaliste moderne de cette ville y a ajouté, au siècle suivant, les nobles cabaretiers, nobles fermiers, ou encore nobles domestiques et non moins nobles barbiers (sic) de grands personnages ou de compagnies judiciaires.
“La vérité est, continue Ed. de Laplane, qu’à cette époque tout ce qui tient au commerce est ou se dit noble. On ne voit que nobles marchands, nobles apothicaires ”, nobles chaussetiers aussi... “ Nous avons entre les mains une foule de documents du même genre tirés des écritures d’anciens notaires d'Arles, de Marseille, d’Avignon et des manuscrits de Pierre d’Hozier. Papon, qui les avait recueillis, ne put en faire usage dans son histoire: sa position lui commandait des ménagements dont il crut ne pas devoir s’écarter. .
Seulement il est permis de se demander si l’estimable érudit, lui-même gentilhomme, ne s’est pas fait quelque illusion sur la véritable signification de l’épithète nobilis. Tous ces marchands ou artisans qui en sont qualifiés, étaient-ils réellement des nobles déchus, ou simplement des notables parvenus ? Un notable barbier ou un notable domestique ne seraient pas moins des spécimens assez curieux des classes dirigeantes de l’époqne.
L’historien émérite de l’ancienne société provençale, Ch. de Ribbe, nous écrivait, il y a plus de trente ans, qu’il avait été frappé de la quantité de roturiers peuplant les rangs de la haute magistratùre des deux cours souveraines. Chacun a pu voir, depuis, dans ses si instructives publications, des familles parlementaires comme les Guiran-la-Brillane, glorieusement
(1) Hist. de Provence, II, 342.
terminés par un bailli et grand-croix de Malte, dernier ambassadeur de l’ordre auprès de Louis XVI, issues d’une boutique d’épiciers du XVe siècle ; ou, à la même époque, des étables d’un “ nourriguier ” [éleveur de bestiaux], les Bompar de Magnan, plus tard honorés d’une présidence aux Comptes et illustrès par la naissance du grand Peiresc. Nous ne parlons pas des docteurs en droit, lieutenants de la Sénéchaussée d’Aix (Deydier, originaires de Rians), fils d’humbles “ fustiers ” (1).
Ce n’est un secret pour aucun des initiés aux mystères généalogiques que l’aristocratique cité d’Aix comptait, parmi ses éminents magistrats ou ses marquis, des rejetons de bien indiscutables colporteurs, muletiers ou charretiers (2).
Plus prés de nous, à Brignoles, les consciencieuses investigations de M. Gabriel Reboul dans la poussière des études notariales, trop longtemps dédaignées et si riches en renseignements sociologiques, ont dévoilé les origines des premières familles parvenues à la noblesse et distinguées par leurs services ou leurs alliances. Les de Bellon de Ste-Marguerite, ayant fourni des officiers supérieurs et un officier général, descendaient d’un apothecarius du XIVe siècle ; de marchands et chaussetiers des XVe et XVIe siècles, les d’Allard, seigneurs de Néoules, Fontgayaut, la Bataillière ; encore d’un chaussetier du XVIe, les de Beaumont, conseillers et procureurs du Roi à la Sénéchaussée, alliés aux De Lyle-Taulane et aux marquis de Villeneuve-Flayosc (3). L’honorable érudit brignolais ne tardera
(1) Hist. de Sisteron, II, 464, etc. . .
(2) La Société provençale à la fin du moyen âge, p. 333, etc. Voir - Notes et pièces /ustificalives, XLVI.
(3) Anciennes familles de Brignoles, notes généalogiques, VI, IV et V.
pas sans doute à y ajouter les de Colonia, illustres par un avocat général au Parlement devenu un des intendants généraux des Finances sous Louis XIV, dont l’ancêtre était, au XV0 siècle, un facteur de boutique de drapier, ensuite marchand drapier (1).
Le dépouillement en cours de publication des minutes notariales de Barjols (2) avait déjà montré l’aristocratie de ce petit centre agricole, industriel et commerçant, parcourant exactement les mêmes étapes. Si l’on excepte les Pontevès, elle avait généralement débuté en trafiquant sur les laines, tannant le cuir, tissant les draps, confectionnant les chausses, parfois même dans l’exercice de professions plus humbles. Il n’est pas nécessaire notamment de chercher bien loin celle par laquelle, avant d’être chaussetiers en 1453, avaient commencé ailleurs les Pescadour, déguisés en Piscatoris et alliés en 1583 aux très nobles de Bausset-Roquefort. de Marseille (3). Les de Bagnoly, entrés aussi par un mariage dans la grande maison de Pontevès (1613) (4;, étaient encore en 1532 et 1558, tisseurs à draps et marchands (5;. De même les Leydet, qualifiés de nobles, quoique ou parce que faisant le commerce (6).
Les plus hauts parvenus furent les Seguiran, seigneurs d’Auribeau et de Vauvenargues, marquis de Bouc, distingués, dit Artefeuil, depuis le quatorzième siècle dans la robe et dans l’épée [qui] avoient donné à l’ordre de Malthe des baillifs ” (7),
(1) Ch. de Ribbe, Les livres de raison en Allemagne.
(2) Invent. som. des arch. dèp E, I.
(3) Arch. dép'es, E, 818, f“ 31.
(4) Généalogie liistor. de la. maison de Sabran-Pontevès , p. 67.
(5) Arch. dép'es, E. 669, f° 287 v°.
(6) Ibid. id. E. 870, f“ 134.
(7) Hist. héroïque, II, 391.
aux cours souveraines, des conseillers, deux avocats généraux, quatre premiers présidents. Ceux-là eurent pour berceau une boutique de notaire, comme ces scribes qualifiaient alors leurs études, où certains faisaient un peu de trafic au besoin. Le premier qui émergea, Melchior, seigneur de Vauvenargues, conseiller au Parlement, fils du notaire Isnard, avait un beaufrère tisseur ou tisserand (1).
Enfin, récemment, un de nos plus compétents généalogistes, M. le baron du Koure, le digne émule et successeur du regretté marquis de Boisgelin — le d’Hozier provençal — a retracé en une magistrale publication les annales de la noblesse arlésienne. Nous avons appris par lui que les Meyran, marquis de Lagoy, dont l’auteur descend en ligne maternelle, avaient débuté, à la fin du XIIe siècle, non par la seigneurie de Carqueiranne, qu’ils ne possédèrent oncques, mais par la condition la plus modeste. On trouve d’abord dans leur parenté ou leurs alliances un tailleur d’habits, un pêcheur, un “ nourriguier ”, Au XVe siècle seulement, ils commencent par l’élevage des troupeaux et des bestiaux, une fortune toujours grandissante depuis, dont les sources, pour être celles du travail, ne les honorent pas moins. A la même époque les futurs marquis de Forbin, sortaient — qu’on nous passe la familiarité bien tentante de l’expression -- de la peau d’un “ pelissier ” (2). Trop nombreuses pour être énumérées sont les familles qui durent leur noblesse aux profits du comptoir. Bornons-nous à citer celles, montées encore
(1) Arch. déples, E. 836, f° 37. Antoine Seguiran, fils d'Isnard, était à la fois notaire et marchand à Draguignan en 1498 ; Et. Rafclis, nre, 1495, 1498, f° 147 v* (arch. dépl,s, E). Voir, sur la profession multiple du tisserand, p. 94.
(2) Voir Notes et pièces justificatices, XLVII.
de plus bas, les d’Antonelle, les Boyc d’Ubaye, les de Giraud, les Laugier de Montblancet la Garde. Journaliers, “ brasserii. ”, pêcheurs, travailleurs, portefaix, charretiers, tous auraient pu s’enorgueillir d’ancêtres très plébéiens, si nous étions toujours fiers de ce qui nous relève le plus.
Les Valbelle eux-mêmes n’étaient-ils pas “ une race de glorieux descendants d’un pharmacien (sans doute apothicaire) marseillais ”, au dire, il est vrai, ajoule-t-on non sans malice, “ des mauvaises langues ” ? (1).
Mais voici qui va achever de porter la plus grave perturbation dans certaines convictions formées d'après l’histoire conventionnelle et de projeter la plus vive comme la plus étrange lumière sur notre véritable état social au moyen âge. Dans la première moitié du XIIIe siècle, Raymond Bérenger V, comte de Provence, donne des statuts à la noblesse, à Draguignan, en 1235, pour le bailliage de Fréjus — comme on disait encore, — à Digne et à Sisteron, ën 1236, pour les ressorts respectifs de ces cités. Or ces documents de premier ordre, plusieurs fois et souvent mal édités, renferment tous les trois une même clause, des plus suggestives, dont l’importance révélatrice n’a pas dû échapper, quoiqu'elle n’ait jamais été souligné à notre connaissance. Comme bouleversement des notions et des théories héritées surtout de nos illusionnés ancêtres de 1789, elle dépasse vraiment tout ce que nous pouvons savoir déjà, même tout ce qu’il serait possible de supposer à l’imagination féconde d’un romancier. Et n’y en eût-il jamais parmi les historiens ?
(3) [Victor Lieutaudl, Changement de nom de la tour de Beeons en celui de Valbelle, février 1637 ; Annales des Basses- Alpes, avril, mai, juin 1905, p. 123).
Le souverain interdit formellement aux chevaliers, à leurs fils et petits-fils, sous peine de déchéance, de se livrer, pour la grande partie [du temps?], dit le texte, aux travaux serviles, tels les travaux des champs, consistant à labourer, piocher, charrier avec un âne du bois ou du fumier ; le mot y est — on ne saurait dire le mot propre : fimum (1).
Tout cela, classé dans une gradation assez significative, on l’a remarqué, passe encore de le faire occasionnellement, en un besoin urgent, mais à l’ordinaire, en quelque sorte par état, si nous comprenons bien, non. La défense, avec ou sans cette restriction, ne laisse pas d’être quelque peu déconcertante. Elle nous fait entrevoir ou subodorer des habitudes bien singulières, sensiblement différentes de celles que notre fausse éducation classique prête gratuitement à l’ancienne classe nobiliaire ou même bourgeoise. Comme le législateur n’éprouve en général le besoin de prohiber que ce qui se pratique plus ou moins, il faut bien conclure de sa prescription que fes gentilshommes de l’époque ne reculaient pas tous devant certaines besognes rudes, vulgaires ou répugnantes, dont le simple énoncé révolte notre moderne délicatesse et nos instincts moins aristocratiques cependant. Quelques-uns en faisaient même leur occupation coutumière, leur profession. Des mêmes bras habitués à porter la Durandal, ils maniaient non moins familièrement sinon plus souvent la pioche et la charrue ; au lieu du fringant palefroi, richement caparaçonné, on les voyait enfourcher à l’égal des autres paysans maître Aliboron, ou le suivre pédeslrement, chargé au retour de la provision de bois de chauffage, à l’allée,
(1) Voir Notes et pièces justificatives