XLVIII
de l’engrais de litière ou autre qu’ils épandaient ensuite sur leurs nobles fonds d’un geste également noble, il faut le croire. Etait-ce, comme à Sisleron, de pauvres mendiants? Ou plutôt ne faisaient-ils pas simplement ce qu’alors tout le monde faisait, riches ou miséreux, écuyers ou vilains, sans distinction et sans fausse honte aussi ?
La conception plus ou moins théâtrale de l’ancienne aristocratie, que nous devons à tant de fantaisies ou de mensonges historiques, souffre un peu de la brutale révélation. Mais quelle précieuse et éclatante confirmation de l’opinion déjà émise que, plus l’on s’enfonce dans le passé, plus tendent à se rapprocher les distances entre les diverses classes, tout au moins entre les classes d’hommes libres! Nous avons pu voir, sous l’empire de préjugés relativement modernes, rebelles au nivèlement de la Révolution, ces distances aller en progressant, jusqu’à
enfermer encore au XIXe siècle de véritables castes en des *
sortes d’ilots plus ou moins inaccessibles. Ce n’est pas à Aix seulement, la noble et fière cité, où pourtant, raconte la tradition, le roi René se chauffait bonnement au soleil, mêlé sans doute à ses sujets, c’est dans tous nos bourgs de Provence qu’il y a soixante ans la redingote bourgeoise ne se serait jamais commise sur une promenade ou dans un lieu public, côte à côte avec la veste de l’artisan. L’artisan d’ailleurs rendait largement au paysan, son inférieur, le même dédain (1). Or voilà qu’au XIIIe siècle et très certainement avant, dès lors en pleine féodalité, certains chevaliers descendent, sans façon, jusqu’à la dernière condition, celle de l’ouvrier des champs, au
(1) Voir Notes et pièces justificatives, XLIX.
point de disputer à celui-ci les travaux de sa profession. Et il faut qu’un ordre comminatoire du souverain les rappelle au sentiment de leur dignité, au respect de leur rang, sous la peine la plus grave parce qu’elle est déshonorante ! Peuple, le noble provençal, en dehors de quelques très rares exceptions, l’est donc foncièrement par la nature de ses occupations, son contact journalier avec les paysans, au milieu desquels il vit, desquels il a les mœurs, porte le costume, parle la langue, partage le labeur et la sobriété et, s’il est nécessaire, les privations. N’étions-nous pas fondé à soutenir qu’en nos centres agricoles du moyen âge, l’uniformité de la profession et celle des besoins, des goûts et du genre d’existence qui en découlaient, avaient créé une égalité matérielle de conditions, inconnue depuis ? Serait-elle même compatible avec notre état de civilisation autrement compliqué, en dépit de toutes nos prétentions à l’esprit démocratique ?
La perspective que présente le tableau de l’ancienne société provençale rappelle, par analogie, l’axiome géométrique des deux lignes parallèles se rencontrant dans l’infini. Au premier plan (1789), l’écart entre les classes atteint son maximum. Au second plan (XVIIe siècle), il est déjà moins prononcé. Il va sans cesse s’a'ténuant davantage en arrière ei finit, dans les derniers lointains (X 1 1 1-* siècle), par devenir presque insensible. Ce que l'on appelle, croyons-nous, en langage technique, la convergence graduelle, moyeu artificiel, procédé de peinture pour produire l’illusion de l’optique, est ici, non un trompe-l’œil, mais une réalité matérielle.
Si tous les témoignages de sources si différentes s'accordent à montrer l’identité du processus du tiers état dans les villes royales, en élail-il de même dans les villages et bourgs seigneuriaux ? Ici les conditions de la lutte ne furent-elles pas plus défavorables, sous tous les rapports ? L’initiative individuelle, peu encouragée déjà par la médiocrité des ressources, n’eut-elle pas à compter avec d’autres obstacles apportés par le régime féodal à sa libre expansion ?
Sur ce dernier point, on peut s’en rapporter, croyons-nous, aux inspiraiions de l’intérêt personnel, un des principaux mobiles, sinon le principal du pouvoir seigneurial et de maints autres gouvernements. Tout accroissement du fief se traduisait directement pour lui par un accroissement de revenus (1). On serait fondé à présumer dès lors qu’elles ne vinrent pas de ce côté les entraves au développement de l’esprit de commerce et d’industrie, source naturelle de la prospérité publique. Les seigneurs n’avaient-ils pas été, dans leur intérêt toujours, les premiers ouvriers et les promoteurs de cette prospérité ? A l’origine, qui avait colonisé, nous le savons, ces immenses possessions en friche concédées à des prolétaires, devenus du jour au lendemain propriétaires fonciers sans bourse délier? Qui avait mis à la disposition de ceux-ci et des bestiaux pour fouler leurs épis et des moulins aussi bien que des fours pour moudre leur blé et cuire leur pain? Qui les avait dotés, grâce aux canaux de dérivation, nécessités par les usines, du bienfait de l’irrigation, inappréciable richesse sous le ciel brûlant du midi,
(1) Voir Notes et pièces justificatives, L.
rêve et fortune du paysan ? Il est incontestable seulement que l’exemption des tailles créa, au moins depuis l’exonération effective des charges du service militaire, qui en étaient auparavant la légitime contre-partie, une inégalité au profit des privilégiés et un état d’infériorité pour le Tiers. La marche en avant de ce dernier put en être retardée, elle n’en fut nullement paralysée. Il serait très intéressant de la suivre, dans la succession des livres terriers communaux, de déterminer, par exemple, la part — la grande part, à notre humble avis — qui revient, dans l’augmentation sensible de l’épargne au XVI 11e siècle, à ceux qu’on est convenu d’appeler, par une sorte de quiproquo linguistique, les manants. Ne semble-t-il même pas que cette étude devrait précéder rationnellement celle entreprise par le Comité de l’histuire économique de la Révolution afin d’apprécier par comparaison l’influence du nouveau régime ? (1).
De la vie morale et économique des bourgs, nous savons peu de chose ; mais nous avons de leur état d’esprit, de leurs ressources en intelligences et en caractères, du niveau intellectuel auquel était parvenue leur petite et récente bourgeoisie à la fin de la monarchie, un monument incomparable dans les immortels cahiers de doléances — comme on les a parfois qualifiés — de nos communautés provençales en 1789. Or il n’y a pas de plus sur indice de la prospérité matérielle que la floraison d’une culture aussi développée, aussi surprenante. Comment se défendre même à cet égard d’une comparaison un peu mélancolique entre le passé et le présent où nos centres ruraux se voient décapités peu à peu de leur ancienne et plus légitime aristo-
(1) Voir Notes et pièces justificatives, LI.
cratie ? Depuis bientôt un demi-siècle — parfois davantage, selon les localités — l’instruction y coule à flots, pénétrant jusqu’au fond des campagnes les plus recnlées. La presse y porte tous les matins la pleine lumière, semble-t-il, de ses dis eussions sur tous les sujets à l’ordre du jour. Est-il certain qu’interrogées sur leurs besoins et sur les besoins de l’Etat, sur les réformes publiques les plus essentielles, les générations actuelles, autrement faverisées en apparence que les anciennes au point de vue de la diffusion des idées et des moyens d’information, seraient capables de fournir une consultation un peu originale, aussi remarquable dans le fond et parfois dans la forme ?