I.E TIERS ÉTAT
Le mépris du travail, virus inoculé tardivement dans les veines de la vieille société par des mœurs nouvelles et factices, par de ridicules préjugés, n’avait pas encore vicié la saine constitution de nos populations rurales où le noble lui-même était paysan (Ch. IV). Le cadet, Joseph Mossony,ne se croyait pas le moindrement déshonoré par cet aîné maniant la bobine à soie ou l’aiguille, encore que devenu lui-mème candidat à la noblesse et d’assez singulière façon. S’étant marié trois fois comme son père — c’était, paraît-il, de tradition familiale (1) — il avait rapporté d’un de ses beaux-pères cession d’une portion de la seigneurie de Verraillon (2), que ce dernier avait retenue en qualité de créancier colloqué sur les biens d’un Grasse-Briançon. Et tout comme pouvait le faire cette grande famille, lui et les siens se pareront d’un titre acquis de cette très vulgaire façon, lequel, au bout de deux autres générations, donnera l’illusion d’une origine noble.
Joseph Mossony àcheta par la suite une autre portion de la même seigneurie d’un créancier également colloqué sur la discussion des biens de feu Jean de Grasse-Briançon.
Cette acquisition fut réalisée pour le prix de 24 1. (acte du 27 mai 1681, nre Rey, f° 947 v°).
Moyennant 24 1., on pouvait donc exercer, sur une parcelle quelconque du territoire, la haute, moyenne et basse juridiction/' mere impere ”, comme s’exprimaient les actes, et se dire seigneur justicier, ce que notre ignorance traduit par la qualité de noble.
(1) Dans trois générations on ne compte pas moins de onze femmes pour cinq hommes.
(2) Quartier rural de la commune de Soleilhas (Basses-Alpes).
Il est permis de supposer que la possession de cette minuscule seigneurie ne fut inutile ni au lieutenant-colonel Pierre, le fils, pour conquérir ou rehausser son grade, ni même à l’intendant général du commerce à Copenhague, principale illustration de la famille.
Celle-ci s’était acheminée par les voies lentes et sûres du travail, même du travail manuel et de l’épargne, en recourant au trompe-l’œil ordinaire de la nobilité, et, d’un humble office de procureur, était montée, en passant par l’atelier, jusqu’autour des marches d’un trône, parmi les conseillers et ambassadeurs d’une tête couronnée.