Roux-Gandil
La généalogie des Roux-Gandil fl), trop touffue pour être développée en tableau et que nous allons résumer, est particulièrement intéressante. Elle présente un phénomène de régression assez rare, qui est la confirmation, par l’exemple du contraire, de la loi de progrès dans les voies du travail, producteur de richesse. Tandis que tous les autres s’élèvent peu à peu de la médiocrité à une situation de plus en plus avantageuse et considérée, à l’inverse, eux descendent du premier rang à un rang inférieur, se traînant péniblement dans l’exercice de professions libérales peu lucratives, ou tombent dans l’atelier et finalement dans la misère.
L’explication en est très simple. Au XVe siècle ils sont jurisperiti, docteurs en droit, professeurs en droit canon, juges
(1) Les Roux-Gandil n’ont-ils pas baptisé notre quartier rural dit la Vallée de Gandy? Gandil était le nom d’une famille de Callas, une alliée.
royaux ; or, si la robe honorait, elle n’enrichissait pas. L’observation pourrait s’appliquer à plus d’une autre famille qui la portait déjà vers la même époque et qui, ne l’ayant jamais quittée, s’était trouvée, à la veille de la Révolution, à peu près exactement à son point de départ.
Aux premières générations dont nous venons de parler succédèrent des notaires, procureurs, greffiers, bourgeois, coudoyant des magisters, des passementiers, cardeurs, couturiers, hôteliers, cordonniers, etc... Dans les deux degrés que nous détachons de cette succession panachée, on voit un cordonnier encadré entre deux procureurs. Nous donnons à ces derniers la qualité de noble parce que, possédant dans la ville et le territoire un certain nombre de directes héritées des aïeux, ils la prenaient dans les actes de reconnaissance passés par leurs emphytéotes et jouaient là au petit seigneur. Il aurait été curieux de surprendre le disciple de Sl-Crépin dans la même prétentieuse posture. Le hasard des recherches ne nous a pas servi (1).
(1) Cf. arch. cles, BB. 6, 1417-1418, et 8, 1433-1434; CC. 207, compromis du 15 février 1459 [1460] ; arcli. déples des Bouches-du-Rhône, B. 1915 (1447) ; arch. déples du Var ; E. famille Giraud ; acte du 22 avril, 1482; arch. c,e5, BB. 9, f° 130 v° ; CC. 61, f° 1 (dépenses).
On n’ignore pas que la directe était la seigneurie de laquelle relevait immédiatement soit un fief, soit un héritage possédé en roture. En cas de vente, le seigneur percevait le droit de lods ou mutation.
Des mains des premiers détenteurs, généralement titrés, ces directes étaient tombées, par suite d’aliénation, en celles de simples roturiers. Mais rien n’ayant été changé à l’ancien cérémonial ni au formulaire des actes, les reconnaissances étaient toujours passées avec la même solennité et procuraient à celui qui les recevait l’illusion d’une sorte de petite suzeraineté sur des vassaux. Cela durait le temps de la lecture de l’acte par le notaire.
Le revenu plutôt maigre et toujours décroissant de ces directes ne sauva pas leur dernier possesseur du dénûment. Mais tandis qu’il végétait, pour mourir un jour misérablement à l’hôpital (1768), un oncle, se ressaisissant courageusement, allait fonder à Amiens un commerce et une maison prospères. A la seconde génération, les honneurs du consulat (1714), puis de l’échevinage ( 1727- 1728), étaient venus trouver l’industrieux descendant des Roux-Gandil, de Draguignan, mués bientôt en Roux de Gandil (1).
Peu de résumés généalogiques offrent, semble-t-il, une si grande variété d’aperçus et si instructifs. Nous avons ici une preuve d’abord que les professions les plus honorables n’étaient pas les plus avantageuses et exigeaient pour s’y maintenir longtemps les ressources d’une fortune acquise au préalable dans d’autres, hiérarchiquement inférieures ; ensuite qu’il était toujours possible de se relever, si bas fut-on tombé, par l’effort d’une volonté perspicace et l’exercice d’une bonne industrie ; enfin que les conditions sociales les plus opposées pouvaient se rencontrer dans une commune descendance, sous la bannière du même nom.
Celui-ci était, au besoin, légèrement additionné pour exprimer la supériorité de situation. Mais cette supériorité, quoique parfois très grande, n’allait pas jusqu’à relâcher les liens de parenté. Ainsi les Roux, d’Amiens, continuèrent, malgré leur
(1' Cf. acte du 26 octobre 1652, nre Olive, f° 1124; arch. dép1'5, B., insinuations de la justice royale de Draguignan, 1637-1675, fos 559 et 738 ; procuration du 7 juillet 1733, nrJ Meillie, f” 1537; arch. c1" d’Amiens, BB. 80, f” 89 ; arch. dép1'5, B. 344 ; sentence du 2 avril 1581 .
élévation, à entretenir de bons rapports avec leurs parents pauvres de Draguignan (l).
La composition si mélangée de familles se ramifiant ainsi dans toutes les couches se concilie peu avec l’hypothèse d'une société à castes fermées, impénétrables, telles qu’on est porté à se figurer toutes celles de l’ancien régime d’après les préjugés de l’époque de sa décadence, encore florissants après et malgré la Révolution.