Aymar
Est-ce au cours d’une période troublée, sous un régime populaire, ou en pleine monarchie sous les règnes d’Henri IV et de Louis XII, dans un décor truqué de féérie ou bien sur le théâtre de la vie réelle, que se déroule l’invraisemblable aventure des Aymar aux changements à vue stupéfiants?
“ Nous avons rencontré et nous rencontrerons encore, écrivions-nous à propos de la maison Aymar sur la Place du Mar-
ché (1), des exemples de ces poussées surprenantes qui avaient fait monter certaines familles des couches inférieures à la surface où elles s’étaient épanouies parfois en une riche et brillante floraison. Généralement le mouvement ascensionnel, d’une progression lente, était la résultante d’une série d’efforts continus durant plusieurs générations. Ici la première émerge d’un bond. Elle franchit d’emblée la distance énorme qui séparait alors un porteur de balle d’un officier royal de judicature, et la seconde s’élève ensuite de l’humilité de la roture jusqu’à la noblesse de robe où elle pénètre par l’alliance
L’auteur, Sébastien, dévale, vers le milieu du XVIe siècle, des montagnes de Dauphiné en Provence, la balle sur le dos, et ouvre à Draguignan une boutique de mercerie. En 1562, il s’y allie avec une Clément, de la famille des nobles marchands de ce nom. Ayant acquis un certain avoir, il donne à son fils aîné, Raphaël, une éducation soignée, en fait un avocat, cependant qu’un puîné sera simple ménager ou bourgeois, ce qui est tout un (2). Pourvu de son bonnet de docteur, Raphaël saute d’une seule enjambée de l’échoppe paternelle sur un siège de conseiller du Roi à la première juridiction de la ville.
C’est à ne pas y croire.
Et ses parchemins, dira-t-on? ses diplômes ne lui en tiennent-ils pas lieu ? Et la tache originelle de la naissance ? Nous renvoyons pour la réponse à l’exemple convaincant du capitaine Aubin, dit de Sl 2-Aubin (voir ce nom). Nous sommes trop portés à
(1) Les rues de Draguignan, journal Le Var, 28 février 1901.
(2) Voir Chap. II, La bourgeoisie.
prêter à cet égard notre moderne mentalité aux ancêtres : ils étaient les premiers à décerner spontanément le titre de noble et même d’écuyer aux parvenus méritants.
Le petit-fils n’aura naturellement que la peine de naître et épousera la sœur d’un conseiller au Parlement, Suzanne' de Laurens. Enfin l'arrière petit-fils, décoré de la particule, également docteur et avocat, après avoir postulé au barreau, entrera dans les ordres et obtiendra un des plus riches bénéfices du diocèse de Fréjus. Le proverbe, il n’y a que le premier pas qui coûte, daterait- il de ces âges presque héroïques?
Nous ignorons si, depuis la Révolution, les colporteurs comptèrent beaucoup de rejetons dans la robe et le doctorat. Mais rien qu’à supposer l’un de ceux-ci assez suffisant pour tenter, en sa ville natale, d’entrer dans les rangs très sélects de la magistrature, on voit d’ici le petit scandale.
Quelle est donc des deux époques celle qui fut réellement le plus ancien-régime (1) ?