Baruéty
D’abord cardeurs à laine, puis marchands, ensuite marchands bourgeois, enfin simplement bourgeois, décorés bientôt d’une fonction honorifique et entrés alors par alliance, grâce à la clé d’or, dans une des premières maisons de la cité, les Baruéty parcourent toute la gamme ascendante en moins d’un siècle.
Catherine, fille unique du dernier bourgeois, acquéreur de l’office de procureur du Roi à l’hôtel-de-vi 1 le, un de ces innombrables hochets créés par l’insatiable fiscalité du règne de Louis XIV (1705), épousa en 1717 l’un des enfants de Pierre- André de Raimondis, le lieutenant général, gouverneur, subdélégué, qui avait été tout à Draguignan durant sa très longue magistrature. C’est cette vaillante femme du consul de France à Tripoli, dont un érudit et regretté biographe nous révéla la belle conduite presque digne d’une dame romaine (1). Venant de perdre son mari de la peste, à la veille de voir succomber successivement ses quatre enfants, atteinte elle-même d’inquiétants symptômes, la noble française surmonta tout, son désespoir et ses angoisses, pour ne songer qu’à son devoir. D’une main virile elle prit la direction du consulat et, admirable d’énergie et de sang-froid au milieu du désarroi général, elle resta sur la brèche jusqu’à la cessation du fléau.
Le Roi récompensa tant de patriotique dévouement et d’abnégation d’une pension de 500 livres (2). De nos jours, Mme de Raimondis eût obtenu et bien mérité la croix des braves.
(1) Octave Teissier, Un consul de France à Tripoli (J. de Raimondis) (Société d' Etudes, XVII, 123).
(2) Brevet du 29 mars 1734 (Papiers de la famille de Cantilhon- Lacouture).
Sa fille Marguerite, qui épousa en 1740 Jean-Joseph de Périer-
Qui eût dit aux humbles cardeurs dracénois, courbés sur le travail au fond de la pauvre boutique où s’écoulait leur existence aux horizons aussi bornés que pouvaient l’être leurs ambitions familiales, qu’un jour le grand honneur et la lourde charge de représenter là-bas, en ce pays perdu des états barbaresques, le royaume de France, écherrait à une Baruéty, leur courageuse descendante !
De surprenantes et lumineuses antithèses éclairent de jours inattendus la période obscure dans la destinée de certaines races populaires douées. C’est celle de l’effort obstinément accumulé dans l’ombre du foyer pendant des générations. Comme rien ne se perd ici-bas, cet effort aboutit souvent à un résultat final merveilleux dans un rejeton d’élite où se sont concentrées, brillamment épanouies, toutes les énergies et les vertus héréditaires.