Textoris
Nous ne connaissons la profession d’Urbain que par un seul texte qui le qualifie de teætor, sans plus. Le tisserand était quelquefois dit teætor tellarum, mais le plus souvent teætor, qui peut s’entendre dès lors dans un sens ou dans l’autre.
Nous pencherions cependant, en ce qui concerne Urbain, pour la profession de tisseur à draps et foulon, attendu qu’il existait encore parmi les possessions de sa descendance un paroir à drap avec “ tiradour [étendoir?] ” (1).
Par quelle métamorphose le petit-fils de ce modeste fabricant
Lagarde, fut admise à Saint-Cyr (Fleury Vindry, Les demoiselles de Saint-Cyr (1686-1793), 346.)
(1) Acte du 23 octobre 1559, nre Chabaud, f° 82.
de draps grossiers put-il devenir docteur en droit et avocat, être accepté pour allié par les Flotte de Meaux, gentilshommes titrés, ce qui lui valut la qualification de coseigneur de Seillans? Mystère. D’autre part, une de ses filles épouse un cordonnier qui devient, de ce fait, le beau-fils d’une dame de Seillans, le beau-frère d’un notaire, lieutenant de juge, l’oncle d’un magistrat, président de sa juridiction, etc . . Evidemment ce cordonnier n’avait pas à se plaindre de l’alliance.
Les descendants d’Urbain se qualifièrent hardiment d’écuyers. L’un d’eux fut un moment à la tête des gens du Roi dans une cour souveraine, malheureusement de bien courte durée. Ce fut la dernière floraison de la tige familiale. Elle avait donné en somme sa vigoureuse poussée, grâce au labeur d’un de ces artisans avisés ayant eu la main heureuse dans le choix de son métier.
3S. — Laugier
Nous ne surprendrons aucun de ceux qui connaissent les procédés familiers aux parvenus de tous les temps en disant que les Laugier, dans la haute situation où ils s’étaient hissés, laissèrent le bordeur Boniface, auteur pourlant incontesté de leur fortune, dans une ombre discrète. Leurs homonymes, seigneurs de Beaucouse et de Thoard, ancienne et noble maison provençale, étaient pour flatter autrement leur amour-propre. Ils prirent leurs armes et se firent leurs parents. Barcilon de Mauvans, rarement dupe, se montre plus que sceptique au sujet de cette prétendue parenté. Qu’aurait-il dit, s’il avait connu les véritables origines ? « [Pons] Laugier, procureur d’Aix, acheta à son fils ainé, écrit-il, une charge de correcteur à la Chambre
des Comptes. Son cadet fut avocat. Le fils du correcteur a acquis la charge de contrôleur des domaines et bois de Provence. L’avocat fut subdélégué de l’intendance. Antoine, son fils, exerça la même charge. Il a été fait chevalier de l’ordre de S^Michel, en récompense des services qu’il a rendus en qualité de subdélégué pendant la contagion et qui lui a acquis la noblesse. Mais n’étant pas satisfaits de cette noblesse commençante, ils ont eu l’ambition d’être réputés de l’ancienne famille de Laugier. Ils ont contracté amitié avec les Laugier, sieurs de Beaucouse et de Thoard ; ils les ont logés dans leur maison lorsqu’ils venaient à Aix. Ils les ont servi dans leur procès et dans leurs affaires de leur bourse et de leur crédit, et ceux-ci, en reconnaissance, leur ont prêté leurs principaux titres de famille. Ils ont fait fabriquer une descendance et des actes d’enclouure par le nommé Roland, expert en ces sortes de matières, et ont demandé sur ces pièces des lettres de réhabilitation qu’ils ont obtenues ” (1).
Quoi qu’il en soit des prétentions rétrospectives des Laugier et de leurs actes « d’enclouure » (2), l’intéressant pour nous est de voir, de la boutique d’un bordeur de chapeaux, — serait-il un noble déchu, — sortir une postérité industrieuse qui monte, qui remonte, pour parler comme elle, les degrés de la hiérarchie un à un et parvient finalement à l’honneur insigne du collier de Sl 2-Michel et par alliance, jusqu’à une présidence de cour souveraine. Se peut-il rêver un plus brillant couronnement?
(1) Additions à la Critique.
(2) Etaient ainsi appelés parce qu'on les enfonçait dans d’autres généalogies comme des clous que la maladresse du maréchal fait pénétrer dans la chair vive du cheval au point de la blesser.
Comme les Brun, les Romégat, les Sassy, les Laugier appartenaient à cette catégorie de nouveaux, venus que leur esprit d’initiative conduisit à la fortune, la fortune aux dignités, les dignités à la noblesse, tandis que la noblesse d’origine toute seule fut impuissante à préserver de vieilles familles de la médiocrité, sinon de la ruine (1).