‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 63 sur 198 · Surle · texte numérisé non relu

Surle

Quelle plus éclatante justification de la théorie de la montée progressive et naturelle des vigoureuses races provençales par la toute-puissance de l’activité intelligente et tenace, que la magnifique floraison de cette lignée plébéienne des Surle !

Au dernier quart du XVI* siècle, ils raclent encore le cuir et tirent le ligneul plus ou moins péniblement, au fond de leur humide atelier. Quarante ans sont à peine écoulés qu’on les trouve — ô stupeur, — au premier rang, investis d’un des plus anciens offices, présidant les conseils de ville, le bâton du Roi à la main, ou assis sur les sièges fleurdelisés d’une juridiction souveraine, malheureusement éphémère. A la génération suivante, une belle alliance introduit leur riche héritière au sein d’une des plus nobles familles parlementaires d’Aix et là son titre patrimonial, après avoir décoré un procureur général, recevra plus tard le baptême de la gloire littéraire.

Le lecteur intrigué — on le serait à moins — nous demandera sans doute l’explication de cette extraordinaire transformation, accomplie en moins d’un siècle.

Pour nous elle est toute entière dans le succès d’une exploitation prospère et dans certaines circonstances favorables du milieu familial.

Jacques, le cordonnier du XVI9 siècle, commença par créer le premier levain qui, fécondé par son incessant labeur, se gonfle jusqu’à remplir au cadastre plus d’une grande page et demie (1).

Cependant on chercherait vainement son nom sur les listes consulaires. Il lui manque encore quelque chose pour obtenir le degré de notabilité qui commande le choix des électeurs.

Le premier dont le nom y figure, François, son fils, arrivé à la bourgeoisie par la fortune commerciale, ne parvient pas à dépasser le troisième chaperon. Jusque-là, lente est plutôt la progression.

(1) Areh. c"5, CC. 12, f9 28 v\

L’envolée commence avec le petit-fils, Guillaume, qualifié de noble, sans doute comme marchand notable, lequel fut secondé et continué par une femme de tête, semble-t-il, qui lui survécut plus de 40 ans. C’était aussi la fille d’un simple marchand d'AUos, Bses-Alpes, mais la cousine d’un ecclésiastique influent, l’abbé Pélissier de Bologne, aumônier pendant trente ans de Louis XIII et de la reine-mère (1). Cette aide ne fut peut-être pas inutile à Jeanne Pelissier, veuve Surle, pour pousser ses enfants aux positions très honorables qu’ils occupèrent. Elle leur légua deux seigneuries, acquises pour eux durant son veuvage et une fortune qui, réunie plus tard sur la tête de François, par le prédécès sans enfants de Jean, son frère, atteignit une importance considérable pour l’époque.

L’accroissement rapide de cette fortune faisait bien un peu jaser à Draguignan. Les mauvaises langues prétendaient que la dame d’Argens — sans jeu de mots — “ estoit la plus grande uzurière de Prouvence ” et “ que, sy l’on enlevoict [à François, son fils] son manteau, il couleroit le suc des pouvres ” (2). Mais c’étaient là propos, autant dire calomnies de plaideurs, échappés dans le feu de la discussion et desquels il faut naturellement en rabattre.

Quoi qu’il en soit, grâce ou non à un peu d’usure, Jeanne- Marie de Surle fut un des plus riches partis, nous pouvons dire sans hésiter le plus riche parti] de Draguignan : sa dot ne s’éleva pas à moins de 100.000 1., chiffre jusque-là inconnu (environ 300 ou 400.000 fr. de notre monnaie).

(1) Abbé Féraud, Hist. et géographie des Basses- Alpes, 3me édition,

(21 Arch. déples, B. 296, f* 253 v°.

Cette dot éblouissante fit passer sur tout le reste — sur la question des parchemins ou cuirs — et c’est ainsi que le tiers état, représenté par le cordonnier Jacques Surle, peut revendiquer une part des brillants fleurons de la couronne des marquis d’Argens (1).

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