Maynard
De l’intérieur d’une boutique de barbier de province au barreau d’une juridiction souveraine à Paris, la distance — même aujourd’hui où on dit qu’il n’y en a plus d’aucune sorte — ne serait pas médiocre, et nous entendons toutes les trompettes de la publicité célébrer à l’envi et très légitimement la vaillance du plébéien qui la franchirait.
Mais trouver pareil tour de force accompli sous Louis XIII est autrement curieux. Il nous révèle, d’une part, une énergie individuelle dont les exemples ne sont pas rares en notre passé
populaire, jusqu’ici dédaigné des historiens, d’autre part, des conditions sociales bien différentes de celles qu’ils se sont généralement attachés à nous dépeindre.
Maintenant, que le fils du barbier dracénois ait rencontré sur son chemin quelque protecteur secourable qui, lui tendant la main, l’aura aidé à gravir cette série d’échelons, qu’est-ce que cela prouverait, sinon des relations de patronage tout à l’honneur de l’ancienne société ? elles ne jureraient pas trop d’ailleurs avec celles qu’elle entretenait par la voie des parainages, véritable mutualité exercée par les classes supérieures à l’égard des classes inférieures? Ce protecteur inconnu pourrait avoir été le seillannais Honoré Vaille, aumônier du duc de Chevreuse, avec lequel nous voyons Sébastien Maynard en rapport d'affaires et qui était en situation de lui être utile (1).
Rentré dans sa ville natale et postulant au barreau de la Sénéchaussée, l’avocat au Parlement de Paris ne fut pas sans exciter quelque jalousie, peut-être à cause de son titre, plutôt rare parmi les confrères. Un jour, un de ces derniers, dans une discussion un peu vive et qui avait dégénéré déjà en personnalités, comme il advenait quelquefois, s’oublia jusqu’à lui rappeler sa naissance et à le traiter de fils de barbier. Et vous, lui cingla-t-il au visage, vous êtes issu d’un muletier (2) !
Or le père ayant été juge royal, la sanglante allusion visait sans doute quelque infortune conjugale à laquelle les rois euxmêmes — comme leurs juges — furent parfois exposés de la part de galants et robustes muletiers.
(1) Cf. cession du l"r août 1624, nre Perraimond, f° 603 v°.
(2) Arch. dép'es, B. 394, f»433 v°, 440 v\ 471, 490, 496 V etc.