Chabaud-Garcin
A la différence des Lions, on ne voit pas quel secours étranger put aider les Chabaud-Garcin à se hausser non moins rapidement d’un simple métier manuel à la bourgeoisie d’abord et ensuite, parmi celle-ci, à l’aristocratie de l’intelligence, représentée en nos centres judiciaires par l’homme de robe. On devine sans peine le secret de cette élévation qui ne fut autre que le fruit de l’exploitation d’une industrie fructueuse.
Il ne nous a pas été possible de savoir depuis combien de temps la famille maniait l’aiguille, lorsqu’en 1615 le tailleur Jean fit l’acquisition d’une maisonnette dans un des faubourgs de la ville (rue de la République, n° 10). Les affaires prospérèrent si bien que son fils n’eut pas besoin de coudre pour vivre et passa dans le camp des rentiers. La branche familiale montant toujours, en vertu de l’universelle loi, atteignit son apogée à la troisième génération avec un rejeton revêtu de cette toge prestigieuse que l’aïeul avait si longtemps confectionnée sur son établi pour l’honneur des autres. Le nouveau docteur, aussitôt son bonnet conquis, reçut de son généreux père une donation qui devait lui permettre d’aller postuler à Aix ou ailleurs comme avocat, si telle était son intention (1677) (1). Jean préféra, croyons-nous, le barreau natal où il ne s’enrichit guère sans doute — pas plus d’ailleurs que ses confrères — puisque nous voyons son fils refaire sa fortune dans une industrie plus lucrative, celle de marchand-tanneur.
Cette famille, où, chose assez peu ordinaire, quatre généra-
(11 Arch. dép',s, B., justice royale de Draguignan, insinuations 1674-1704, non folioté.
lions se succèdent dans quatre situations différentes, donne encore, semble-t-il, l'impression assez nette de l’aisance avec laquelle on montait et l’on descendait l’échelle sociale sans rencontrer aucun obstacle légal ou même simplement moral. Nous l’avons déjà remarqué à propos des Gendran et des la Roëre. Quand il avait plu au petit-fils du couturier d’endosser la robe, personne n’y avait contredit, pas plus que la fierté de l’héritier du docteur n’avait souffert de se courber sur un chevalet de curatier. La fréquence de semblables écarts témoigne évidemment du peu d’influence de certains préjugés relativement modernes en nos milieux provinciaux et qui, par une contradiction non sans ironie régnèrent surtout, tyranniques, après la suppression du régime des castes. On peut se demander en effet si, depuis et jusqu’au milieu du XIXe siècle, il fut donné souvent de voir des barreaux de petite ville se recruter parmi les descendants de tailleurs d’habits et les ateliers de corroyeurs parmi les fils d’avocats docteurs en droit.