Aubin dit Saint-Aubin
Des nombreux traits d’initiative hardis relevés de la part des classes inférieures pour s’affranchir de leur condition, celui-ci est bien le plus extraordinaire, le plus étrangement audacieux et aussi le plus brutal comme démenti à certaines de nos notions d’histoire so biologique. Que le fils d’un petit artisan soit parvenu, sous Louis XIII, aux honneurs du grade de capitaine, le fait quoiqu’il ne soit pas sans exemple (cf. Lion, Maynard, Terran, Cathalan), est déjà assez déconcertant par lui-même ; il pourrait trouver une explication dans des facultés exceptionnelles chez un sujet d’élite, encore perfectionnées par les soins d’une éducation avunculaire. Que notre parvenu ait ensuite cru devoir échanger son nom patronymique sans relief, contre un vocable à allure aristocratique et soit devenu pour quiconque au régiment M. de Saint-Aubin, cela encore s’est vu avant la Révolution et même après. Mais que le fils du « maneschal »
(1) Octave Teissier, Invent, des Arch. histor. de la Chambre de commerce de Marseille ; voir à la table.
Pierron ait fait accepter sans sourciller par ses concitoyens son origine nobiliaire ; que, sous ce nom d’emprunt, il ait été admis, choyé presque, dans le clan aristocratique et traité par nos meilleures familles sur un pied d’égalité ; qu’il ait conquis par ses hautes relations les sympathies d’un savant illustre, Peiresc ; enfin que les notaires, qui l’avaient peut-être vu naître, aient poussé la déférence pour son élévation jusqu’à lui décerner la qualification d’écuyer, voilà qui dépasse les bornes de la vraisemblance historique et même de la vraisemblance morale !
Il est bien évident que ces stupéfiants succès, cette complicité de l’opinion dans les prétentions même les plus excessives révèlent une mentalité particulière, très différente de la nôtre et plus encore de celle que nous prêtons un peu complaisamment à nos ancêtres provençaux d’il y a trois siècles. A notre humble avis, Saint Aubin, fils du peuple, devait représenter, aux yeux de ses contemporains, une sorte de supériorité personnelle qui en faisait l’égal des gentilshommes et, puisqu’il avait été digne d’un grade accordé le plus souvent à ceux-ci, pourquoi ne le serait-il pas aussi d’un titre honorifique qui en était l’ordinaire complément? C’est le même instinct populaire de justice distributive qui faisait décorer de la qualité de noble, plus tard de la particule, quiconque s’était élevé, de si bas que ce fut, à une situation honorée.
Le cas-phénomène du capitaine Saint-Aubin n’est pas moins un des spécimens les plus curieux et les plus typiques des mœurs publiques héritées de la société égalitaire du moyen âge (1).
(1) Voir Introduction.
Celles-ci s’étaient, conservées en Provence longtemps après son annexion, sous l’influence persistante de ses vieilles traditions d’esprit démocratique s’affirmant dans son accoutumance à décerner les distinctions à l’honorabilité et au mérite personnels, sans préoccupation de l’origine.