Rafelis
De toutes les vieilles races d’origine dracénoise plongeant par leurs racines dans le sous-sol populaire et montées presque aussi haut que les premières de la Province, celle-ci est une des plus anciennes et des plus éminentes. Nous nous bornerons à la branche principale, quoique les autres aient également produit beaucoup d’hommes de mérite. Son avenir fut d’autant plus brillant que les ancêtres avaient mis à le préparer
plus de temps et d’énergie (1). Il est à remarquer, en effet, qu’on ne compte pas moins de quatre générations successives, courbées sur la laborieuse tâche, peinant et amassant sans relâche et levant à peine les yeux sur le but à atteindre.
Le premier qui le fixe nettement et ouvre la voie est Balthasar (XVIe siècle). Retiré du commerce de la draperie après fortune faite, il entrevoit et facilite l’avenir de ses fils par l’acquisition de la terre noble de Broves.
Revêtus de leur nouveau titre, les Rafel (en provençal, Rafeou), devenus Rafelis, peuvent frapper pour leurs alliances aux portes des châteaux des Demandolx-Trigance, des Lombard-Gourdon, des Glandèves. Leur situation grandit progressivement. Elle atteint tout à coup les sommets avec Jean-Joseph, promu lieutenant général des armées navales (vice-amiral) et comte de Broves, dont le nom, intimément et glorieusement mêlé à la conquête de la Corse (1769) et à la soumission du Bey de Tunis (1770), appartient à l’histoire.
Un de ses frères, ecclésiastique, obtient la riche prévôté de Toulon, et un autre, colonel et lieutenant de Roi, a l’honneur d’être l’élu de la noblesse de la Sénéchaussée aux Etats généraux de 1789, ce qui lui vaut d’être massacré, aux Tuileries, dans la sanglante journée du 10 août. Enfin un neveu, qui a suivi également avec distinction la carrière maritime, est élevé par la Restauration au grade de contre-amiral honoraire.
Du paysan du moyen âge et même des drapiers, ses successeurs, à ces officiers généraux, couverts de décorations, on peut mesurer le chemin parcouru.
(1) A l’iiôtel de ville même les adversaires de Jean — des jaloux peut-être — le traitent d’ “ homme ambicieulx et cupide Arch. c'ts, BB. 13, f" 149 v° et passim.
Mais comme presque toutes les familles vaillamment parvenues, les Rafelis ne se contentèrent pas de leur vraie gloire. Au fond de ces obscures boutiques d’étoffes des XVe et XVIe siècles, ils se voyaient rétrospectivement dans d’assez mauvais draps et, rougissant des vénérables auteurs de leur fortune patrimoniale, ils inventèrent de toutes pièces, pour couvrir la nudité de leur roture, des dignités ultra-fantaisistes. Ils firent de Pierre, marchand, un secrétaire des commandements du roi Louis III, comte de Provence, et de Jean, son fils, qui aunait comme le père les lez de draperie, un autre secrétaire des commandements, cette fois, de la reine Yolande, femme de Charles du Maine (sic), sans dire s’il s’agit de Charles, père, ou de Charles, fils. C’étaient, on va le voir, deux tours de force peu vulgaires.
En effet, Louis III étant décédé, dit l’histoire, en 1434 et Pierre Rafel entre 1516 et 1517, celui-ci, supposé centenaire, n’aurait pas eu, à la mort du roi son maitre, plus de 17 ou 18 ans.
Passe pour le centenaire ! Mais un secrétaire des commandements royaux de 17 à 18 ans, et garçon drapier 11!
Quant à Jean, fils de Pierre, il ignorait, chose encore plus extraordinaire, que la femme de Charles III du Maine, auprès de laquelle il remplissait les mêmes hautes fonctions, s’appelait non Yolande, si nous ne nous trompons, mais Jeanne de Lorraine, laquelle décéda avant -son mari (1480) (1). Yolande, sa mère, elle, était fille du roi René, femme de Ferri, comte de Vaudemont, et mourut en 1483.
(1) Nous supposons qu’on a voulu parler de Charles 111 du Maine, héritier de René, et non de son père, également Charles du Maine, décédé en 1473.
Toutefois qu’il eut été secrétaire des commandements sous la mère ou sous la fille (il ne l’avait jamais bien su, parait il), l’excellent Jean Rafel, trépassé eu 1580 — à cent ans, admettons-le encore — aurait donc tenu la plume et l’épée presque au
biberon (l).
On se demande vraiment ce qu’il faut le plus admirer de la longévité ou de la précocité également exceptionnelles que la fécondité d’imagination des généalogistes a prêtées à certains membres de cette famille. Celle-ci fut pourtant assez riche de son honorabilité, plusieurs fois séculaire, de ses notabilités dans diverses carrières, de ses illustrations maritimes, pour se passer dn secours, parfois grotesque, de leurs inventions historiques.