‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 9 sur 198 · I.E TIERS ÉTAT · texte numérisé non relu

I.E TIERS ÉTAT

lui doit une petite pléiade de notabilités en divers genres, dracénoises de naissance ou d’origine, que ne dédaigneraient pas des centres plus importants : avocats et jurisconsultes démérité, conseillers au Parlement, présidents à mortier, avocat et procureur généraux, l’un d’eux père d’un écrivain très connu du XVIIIe siècle ; un ministre intendant général du commerce dans une cour étrangère, le directeur d’un de nos premiers établissements d’arboriculture, etc. . C’est surtout, grâce à cette aristocratie, fille du labeur, formée dans les “ petites capitales rustiques, qu’étaient, dit Taine, nos anciens chefs-lieux judiciaires (1) ” que le nôtre put compter successivement aux armées de terre et de mer, à partir de Louis XIV seulement, plus de cent officiers, parmi lesquels plusieurs officiers supérieurs dans les armes spéciales et divers officiers généraux. La population si réduite fournit encore à l’ordre de St-Louis près de 60 membres en moins d’un siècle (2).

“ Patiemment, sûrement, écrit un de nos premiers romanciers contemporains avec une remarquable intuition d’historien, elles grandissaient, ces familles terriennes, si elles en étaient dignes par leurs vertus... Elles arrivaient à la petite bourgeoisie par en bas avec le temps ; puis, de la petite bourgeoisie, si elles continuaient à se fortifier, elles montaient à la moyenne, à la haute, à la noblesse. C’était un axiome alors que la famille, dans l’état privé, devait d’abord s’enrichir par le travail, puisque, haussée d’un degré, c’est-à-dire devenue noble, elle ne devait plus que servir l’Etat. . . C’était de cette circulation lente

(1) Discours de réception à l’académie.

(2) Voir Chapitre Ier.

qu’était faite la vie profonde de la vieille France. Elle s’était faussée sous le despotisme de Louis XIV et l’incurie de Louis XV. . (1).

Celte vieille France fut en majeure partie l’œuvre du Tiers, combien grande et glorieuse! Il n’est que juste d’en restituer à celui-ci le' mérite en lui restituant ces dynasties de laborieux, vigoureuses et fécondes, sorties de son robuste sein. Riches encore de la sève populaire, elles s’épanouirent et fructifièrent à donner l’illusion de races perfectionnées par un long atavisme et favorisées par le privilège.

“ Si, de degré en degré, de génération en génération, professait Sénac de Meilhan avec son indiscutable autorité, l’homme du Tiers s’élevoit successivement à un rang supérieur à celui de ses pères, il est indispensable de regarder comme du tiers ordre tous ceux qui en descendent, à quelque élévation qu’ils soient parvenus ” (2).

Sans attendre l’heure encore tardive des revendications politiques, par leurs incessants progrès sur le terrain économique et social, ils avaient complètement enveloppé la citadelle de la noblesse. Ne pouvant la renverser, ils profilèrent habilement, pour s’y introduire, des moindres fissures. Or l’éternel besoin d’argent y avait laissé incessamment des brèches ouvertes. Une fois dans la place, il leur fut aisé de s’élargir graduellement grâce aux vides, de plus en plus fréquents, causés par l’appauvrissement et l’extinction des vieilles familles féodales, de telle sorte qu’ils finirent par devenir les plus nombreux.

(1) Paul Bourget, L’Étape, X.

(2) Des mœurs et des conditions... avant la Révolution, p. 89. Voir Notes et pièces justificatives, XXXI.

“ Quand une classe est au sommet, dit excellemment Taine, elle se recrute de tout ce qui monte ou grimpe ” (1).

La traditionnaliste Angleterre n’échappe pas elle-même à l’inéluctable loi du renouvellement des anciennes aristocraties. “ Examinez la liste des pairs avec la date de la création et vous vous convaincrez que, sauf les Perdes, les Howards, les Stanleys et une dizaine d’autres familles que le temps a respectées, il est aujourd’hui très peu de pairies qui remontent au delà de l'époque hanovrienne (1714) et que l’immense majorité doit son origine à des parvenus de la politique, du barreau ou de l’industrie, sortis des couches profondes depuis cent ans, ou à des propriétaires ruraux qui habitent le même domaine de père en fils, depuis cinq à six cents ans ou davantage et par conséquent incarnent l’attachement, l’identification de l’homme à la terre ” (2).

De ce phénomène longtemps peu remarqué, quoique assez frappant, nous avons cité un témoignage local, éloquent et brutal comme un chiffre. Qu'on nous permette de le préciser : aux élections des Etats généraux de 1789, sur 25 familles représentées par 32 électeurs du second ordre dans le ressort de la Sénéchaussée de Draguignan, le troisième ordre, s’il s’était souvenu de ses annales, aurait pu en revendiquer hardiment dix-huit au moins. Tout bien compté, l’ancienne féodalité de la région se réduisait à deux noms, les Pontevès et les Villeneuve (3).

(1) Origines de la France contemporaine, p. 20

(2) Augustin Filon, A quoi sert la chambre des Lords (Journal Le Gaulois du 16 mai 191)7.)

(3) Nous n’hésitons à comprendre parmi ces dix-huit des familles anoblies de diverses façons, dès qu’elles appartenaient sans conteste par leur origine à une classe inférieure.

“ De cette multitude innombrable qui compose l’ordre des privilégiés, constatait Chérin en 1788, à peine un vingtième peut-il prétendre véritablement à la noblesse immémoriale et d’ancienne date ” (1).

(1) Cité par Taine, ut supra

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