‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 8 sur 198 · LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE

Tout ce monde de la bourgeoisie, du barreau et de la magistrature, fasciné par la possession d’un titre, tendait fièvreusement vers le même but : l’anoblissement. A une satisfaction de vanité peut-être secondaire, se joignaient alors un avantage réel et très sérieux, l’exemption des tailles pour les biens nobles seulement et la jouissance de quelques autres prérogatives (3)

Un certain nombre de familles d’origine roturière avaient réussi par l’exercice de charges honorables, par l’acquisition de savonnettes à vilain, ou avec le secours de notaires complaisants, qui seraient peut-être de nos jours jugés plus sévère-

(1) La Société provençale ci la fin du moyen-âge, 307.

(2) lavent, sont, des arch. clèp'a, A-B, I, Introduction, LXXV1I.

(3) Voir Notes et pièces justificatives, XXVII.

ment, à décrocher le miroitant et prestigieux privilège. D’autres se donnaient les apparences de la noblesse par la possession de la particule, grâce à une parcelle plus ou moins infime dejuri diction. On comptait à Tourtour 12 coseigneurs, 36 à Roquebrune (1). Enfin, lors de la vérification des titres, en 1666, une vingtaine au moins avaient cru prudent, pour échapper à une forte amende, de renoncer publiquement à prendre dans les actes une qualité usurpée. Voudra't-on nous permettre, à titre de curiosité, de citer un exemple de ces rétractations de noblesse faites avec beaucoup de désinvolture (2) ?

Un de nos concitoyens ayant vécu à cheval sur l’ancien et la nouveau régime, en situation de bien connaître la composition des diverses classes de la population avarn 1789, a dressé en quelque sorte le bilan nobiliaire de notre aristocratie locale, dont il faisait lui- même partie. Elle comprenait, à son compte, vingt-deux familles au juste, sur les origines et les prétentions desquelles il nous donne des détails, non dépourvus d’une certaine saveur. Et son témoignage peut être considéré a la fois comme mathématiquement exact — c’était un officier supérieur du génie habitué à la précision — et d’autant moins suspect que, décoré lui-même de la particule, il ne s’en dissimule guère la valeur.

“ Toutes ces familles, écrivait le lieutenant-colonel de B. -T., tirent leur noblesse de l’usurpation faite des titres d’écuyer et de chevaliers qu’elles prenoient d’abord dans leurs rapports,

(1) Délibération de la viguerie de Draguignan, 1733- 1789, f° 26 (arch. déplts, G.) et areh. c'ts de Roquebrune, FF. 1-V Voir Notes et pièces justificatives, XX VI 1 1 .

(2) Voir Notes et pièces justificatives, XXIX.

sentences, etc., ensuite dans leurs actes de mariages, décès, d’achat et vente, . . lesquels derniers actes, contractés avec ces qualifications et payant un droit plus fort (?), faisoient titre, le gouvernement ayant su par ce droit plus fort et ce titre mettre à profit et intéresser la vanité et l’ambition des particuliers en s’engraissant (?) lui-même à leurs dépens. Leur noblesse personnelle est devenue par usurpation noblesse héréditaire”. (1)

Ce Irès véridique et impartial témoin nous dévoile ensuite les procédés sans scrupule employés dans cette chasse aux parchemins. On “ détruisait les titres qui prouvoient la roture en achetant les papiers des notaires et brûlant les actes” contraires à la prétention, en 'l 2 3 ajoutant dans les pages blanches, laissées dans les registres des notaires, des actes simulés et faux par des mains qui savoient contrefaire les anciennes écritures, art de la paléographie, qu’on payoit chèrement ..” (2).

Il s’agit à tout prix d’avoir ou de se créer des aïeux. L’abbé Sieyes, lui-même, sans illusion personnelle sur l’épaisse couche de roture des peintres, ses ancêtres, mandait à son père, hanté d’origines chimériques : “ Ce sont des préjugés, mais si rien ne peut les remplacer, si eux seuls peuvent nous servir, pourquoi les avoir négligés (3) ? « Pourquoi n’avoir pas donné un corps a ces chimères ? Le geste assez médiocre n’ajoutera peut-être rien

(1) Livre de raison, f° 158 (arch. de la famille). L'auteur ferait-il allusion, dans ce qui précède, aux droits perçus sur l’érection des terres en seigneuries et qui variaient en effet suivant le degré d’importance de celles-ci, selon qu’elles étaient de simples baronnies ou vicomtés, ou bien des comtés, des marquisats, etc. ?

(2) Ibid. Note annexée au feuillet 1 38.

(3) Octave Teissier, La jeunesse de l’abbé Sieyes, 23. Voir Xotes et pièces justificatives, XXX.

à la gloire personnelle de l’ambitieux déçu que fut Tardent adversaire des privilégiés. Toutefois, cette velléité de la part de son père de s’insinuer dans leurs rangs, sous le masque d’une fausse généalogie, est à noter comme un indice assez piquant de l’état d’esprit de la bourgeoisie contemporaine.

Le procédé est plus commode et sans doute moins coûteux que l’obtention de lettres authentiques de noblesse, devenue, parait-il, difficile dans les derniers temps de la monarchie. L’évêque de Fréjus, Bausset - Roquefort, sollicitant à Paris l’anoblissement du nouveau seigneur de Bagnols, à qui il avait aliéné cette terre, lui écrivait le 9 janvier 1781 : “ Il semble que le Roy a une répugnance à accorder des lettres de noblesse telle qu’il lève le siège, dès qu’on entame de pareilles demandes au Conseil (1) ”.

Hâtons-nous pourtant de le reconnaître : si tous ces pseudonobles manquent de parchemins et cherchent à s'en procurer per fas et nefas, parce que c’est la consécration suprême et le couronnement de l’héréditaire effort, ils ne manquent généralement d’aucune des qualités essentielles du gentilhomme de vieille roche. Ces peti ts fils de paysans, d’artisans, de boutiquiers, soumis à une série d’épurations graduelles, se sont décrassés naturellement dans le loisir ou dans l’exercice de professions ou fonctions honorables, bien mieux qu’à l’aide des légendaires savonnettes débitées par le fisc ou les seigneurs aux abois. Menant le même genre de vie que la noblesse, dont ils tiennent la place en ses anciens châteaux, subissant Tin-

(1) Arch. déplss, E, Titres de famille, papiers du chanoine Espitalier.

fluence d’habitudes identiques, admis même par les alliances dans son sein, ils ont forcément pris ses mœurs, ses manières, son esprit et se sont assimilé ses principes. Dignité extérieure, art du savoir-vivre, élévation du caractère, désintéressement (1), loyauté, bravoure, ils ont tout acquis. Bien avant que ses premières lueurs n’éclairent la conscience obscure des masses, en eux a brillé la flamme du patriotisme. Le pays — on disait alors le Roi — n’a pas de sujets plus féaux, de défenseurs plus chaleureusement dévoués. Ils le servent dans les emplois civils, on a vu avec quelle abnégation antique, pour l’honneur, lui sacrifiant, sans compter, leur temps, leur savoir et leur avoir ; sur les champs de bataille, généreusement arrosés de leur sang, ils lui sacrifient leur vie héroïquement, pour la gloire. S’il existe des distinctions héraldiques dans les origines familiales entre eux et les vrais fils de preux, on peut dire qu’il n’en existe pas dans la commune émulation pour l'accomplissement des devoirs de leur état, dans la pratique des plus nobles vertus. De même, les droits sont absolument égaux à certaines faveurs royales, et la croix de St-Louis, si recherchée, brille sur plus d’une poitrine roturière (2j.

Cette élite, produit spontané d’une sélection séculaire, honora son berceau par nombre de sujets distingués dans toutes les carrières, quelques-uns revêtus de dignités éminentes La ville

(1) Comme trait de désintéressement qu’il nous soit permis de rappeler celui, relevé ailleurs, de notre lieutenant-général, Pierre-André de Raimondis, refusant le présent de GO pistoles offert par la ville à l’occasion de son mariage (1G78).

Quarante ans après, son fils imita ce beau geste dans la même circonstance. (Inoent. soin, des arch. dèp. A. -B., L., Introduction, XXXI et XXXIII).

(2) Voir nos Décorés de St Louis.

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