A VOUS
Alfred Dabi mon.
Ce n'est pas un article sur le discours de Gladstone, c'est un ai'ticle à l'occasion de ce discours, en lui donnant pour titre ;
Le siècle des ouvriers,
avec cette épigraphe :
ce Le xixe siècle est le siècle des ouvriers. »
Gladstone, novembre 1865.
Je crois qu'il y a là un bel article à faire en prenant note de cet aveu d'un homme d'État.
Tout à vous,
Emile DE GiRARDIN.
J'ai fait l'article que me demandait M. de Girardin ; en voici le passage principal :
La vérité énoncée par M. Gladstone n'est pas nouvelle. Elle a été formulée mille fois depuis cinquante ans par toutes les grandes intelligences et par tous les grands cœurs qui ont pris en main la cause du prolétariat. C'est une vérité qu'ont cherché à faire prévaloir les Robert Owen, les Fourier, les Saint-Simon, les Pierre Leroux, les Louis Blanc, les Proudhon, les Emile de Girardin et tant d'autres. La protestation socialiste qu'on a vainement cherchée étouffer depuis douze ans et qui renaît plus forte et plus puissante que jamais, n'a point eu, au fond, d'autre prétention que de faire de cette vérité le drapeau de la politique contemporaine. Il est arrivé parfois que des gouvernements, dans le double but de se donner un vernis de popularité et de rendre hommage à l'idée dominante, ont déclaré qu'ils devaient travailler au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. C'était une formule qui n'engageait à rien, et qui, dans tous les cas, n'enveloppait aucun système économique ou politique nouveau. On protégeait quelqu'une de ces institutions philanthropiques qui affermissent la misère qu'elles ont la prétention d'atténuer, et l'on croyait être quitte envers l'avenir. M. Gladstone, et c'est par là que son discours mérite d'être signalé, est le premier homme d'État qui ait affirmé avec netteté et hardiesse ce fait immense au les autres laissent volontiers dans
l'ombre, et qui ait tracé au xix^ siècle le cadre que la politique doit remplir sous peine de voir les générations qui s'élèvent s'abimer dans le chaos d'effroyables révolutions.
Cet article a eu un grand succès dans la presse et dans le public. Il a rétabli la physionomie du discours de Gladstone, dont on n'avait vu jusqu'ici que le côté politique.
25 novembre 1865.
J'ai été entendu aujourd'hui par la commission d'enquête sur les faits relatifs à la circulation monétaire et fiduciaire.
J'avais été pris de court. Le commissaire général du gouvernement, M. de Lavenay, ne m'avait adressé ma convocation qu'il j a quatre jours. C'était me laisser bien peu de temps pour analyser l'immense quantité de matériaux que j'ai accumulés sur la question. J'ai néanmoins pu rédiger une note assez complète en m'aidant des nombreux articles que j'ai publiés dans la Presse au cours des années 4862 et
C'est moi qui, par mes critiques sur l'impuissance de la Banque de France à parer aux crises multipliées de ces dernières années, ai déterminé le gouvernement à faire procéder à une enquête. Je devais m'attendre à ce que ma déposition fut épluchée et à ce qu'on cherchât à me faire trébucher. On savait que je n'avais pas la parole facile et qu'un rien me déconcerte. Il fallait donc que je me misse en garde contre les attaques inattendues et Contre les interruptions calculées.
3!2è LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
En regard de chaque question posée aux déposants, j'avais écrit la réponse. Mais en même temps j'avais pris soin de me munir de notes supplémentaires destinées à me venir en aide dans le cas où la mémoire me ferait défaut.
C'est M. Schneider qui présidait la séance. Il m'accorde toutes ses sympathies à la Chambre ; mais ici le grand industriel était sous l'œil des séides de la Banque de France, et, dès ses premières paroles, j'ai compris qu'il avait l'intention de me pousser à bout.
Deux ordres de considérations ont dominé ma proposition : j'ai voulu montrer l'insuffisance des Banques d'émission en général et de la Banque de France en particulier ; en second lieu, j'ai cherché à indiquer les réformes qu'il convenait d'introduire dans les établissements chargés de régulariser le crédit et la circulation.
Cette seconde partie était de beaucoup la plus importante : j'ai été malheureusement obligé de l'écourter. On m'avait posé tant de questions, que lorsque j'ai abordé le chapitre des réformes, l'heure était avancée et j'ai du me borner à présenter un résumé rapide et à peu près inintelligible.
Je crois cependant en avoir dit assez pour donner à réfléchir aux membres de la commission d'enquête. M. de Lavenay me pressait beaucoup de développer mes idées : « C'est pour cela^ me disait-il, qu'on a désiré vous entendre. » J'ai répondu que j'avais besoin pour cela d'une seconde audition; on n'a pas voulu me l'accorder. Ma déposition est restée boiteuse et incomplète.
Ea somme, j'ai bien plus étonné mes auditeurs queje ne les ai instruits. Il y avait dans toutes mes réponses au questionnaire un sous-entendu qui leur échappait. Ce sous-entendu, c'est la réforme sociale, qui rend seule possible la réorganisation du crédit et de réchange.
Ma déposition est, pour qui sait la comprendre, la réponse à ces braillards qui m'accusent d'avoir abandonné mes anciennes idées sur la Banque du peuple (|ue j'ai opposée à la Banque de France. Si Proudhon vivait encore, il ne s'y serait pas trompé.
27 novembre 1865.
Ollivier m'écrit de Saint-Tropez :
Mnii cher Darimon,
Pour fixer mon retour à Paris, j'aurais besoin de savoir approximativement l'époque de la convocation probable des Chambres. Sans dire que c'est pour me le dire, tâchez de le savoir de Rouher. J'attends votre lettre pour me déterminer à partir ou à rester encore un peu.
Tout à vuus,
Emile Ollivier.
Saint-Tropez, 25 novembre 1865.
Rouher ne sait rien et ne peut me renseigner. La date de l'ouverture de la session n'est point encore fixée. Il n'en est pas encore question dans le conseil des ministres.
22 décembre 1865.
J'ai trouvé hier soir en rentrant le billet suivant ;
Mon cher Darimon,
J'arrive; mais je suis un pou soullVant. Si vous le pouvez, venez déjeuner avec moi à midi, demain matin nous causerons.
Amitiés,
Emile Ollivier.
Je suis allé chez Ollivier. Je l'ai trouvé très mécontent de Rouhor, qu'il accuse d'encourager l'Empereur à persévérer dans la politique de résistance. Ollivier ne m'a pas caché qu'il était résolu à mettre le gouvernement en demeure de marcher en avant.
— Ce n'est pas là, m'a-t-il, ce qu'on m'avait promis. Il faut qu'on accepte une politique libérale, ou sinon, je ferai du bruit.
Ollivier a dû éprouver quelque déception. Il s'est plaint de ce qu'on avait nommé Welles de la Valette membre de la commission d'enquête sur les sociétés coopératives. Evidemment il eût désiré de faire partie de cette commission.
Le plan de conduite qu'Ollivier m'a exposé m*a paru assez raisonnable. Nous ne pouvons pas retourner à la gauche, et nous devons éviter de paraître complètement isolés. Le meilleur parti à prendre pour nous, c'est de nous mêler le plus possible aux éléments libéraux que renferme la Chambre. Beaucoup de députés sont disposés à demander au gouvernement « le couronnement de l'édifice ». Nous devons avec eux organiser le parti de V Empire libéral.
28 décembre 1865.
Il y a eu ce soir dîner politique chez Janzé.
Les convives étaient Ollivier^ de Chambrun, de
Talhouet, Garnier, Martel et de Dalmas. Maurice Richard est venu dans la soirée.
Janzé a été candidat officiel ; mais, par ses antécédents, il appartient à l'opinion démocratique-socialiste. Il a été le commanditaire du Peuple et notre collaborateur à la Voix du peuple. Son tempérament le porte vers l'opposition, et il voudrait bien mettre d'accord son passé avec sa situation présente.
Le but de ce dîner était la formation d'un groupe libéral dont OUivier serait, sinon le chef, au moins l'orateur. Parmi les députés qu'on espère enrôler, j'ai entendu prononcer le nom de Welles de la Valette. Je ne savais pas que le gendre de Rouher fût aussi avancé que cela dans les idées de réforme.
— Je n'aspire qu'à être votre chef d'état-major, a dit un soir à Ollivier mon compatriote et ami, M. Jules Brame.
La position qu'a prise Ollivier est du goût d'un certain nombre de députés qui ne veulent pas d'une politique de renversement; mais qui croient néanmoins que le moment est venu pour le gouvernement de faire un pas de plus dans la voie libérale.
10 janvier 186G.
Billet de Sainte-Beuve :
Ce 10 janvier 1866.
Cher monsieur,
Je vous renvoie les notes de P. (Proudhon) sur les grands hommes ou les hommes fameux de la Révolution. C'est d'un jugement très ferme et très sain. Mais cela pourra-t-il s'imprimer tel quel? Vous en jugerez. Merci de vos amicales attentions.
Tout à vous,
Sainte-Peuve.
Les notes dont il est question dans ce billet sont des appréciations écrites par Proudhon au courant de la plume sur les grands hommes de la Révolution, et voici dans quelles circonstances :
Quand Proudhon et moi, nous préparions les éléments d'une Histoire de la Démocratie moderne, je m'étais chargé de la partie relative à la Révolution de 89. Je lisais les Mémoires du temps, et je les remettais ensuite à Proudhon, qui me les renvoyait avec
son opinion motivée. Il est résulté de ces remarques une série de portraits sur les principales personnalités révolutionnaires.
Je crois que Sainte-Beuve se trompe. Publiés tels qu'ils sont, ces crayons improvisés, qui ont un puissant relief, auraient un grand succès auprès du public.
Nous avons fait ces jours-ci, Ollivier et moi, de longues promenades le long des quais. Ollivier est revenu à diverses reprises sur la nécessité de constituer un groupe composé de députés libéraux pris en dehors de la gauche.
C'est ridée que M. Thiers avait voulu réaliser au mois de décembre 4863, mais corrigée et agrandie. Thiers ne voulait que des députés de l'opposition, tandis qu'Ollivier serait, lui, disposé à accueillir les députés de la majorité qui croient le moment venu d'entrer dans la voie libérale.
Il y a deux hommes qui sont disposés à nous venir en aide pour constituer ce groupe : ce sont MM. de Janzé et Maurice Richard. Tous deux sont riches et sont résolus à provoquer dans ce but des réunions dans leurs salons, Janzé surtout, qui occupe un magnifique hôtel rue du Luxembourg.
On rédigerait un amendement à l'adresse qui résumerait, en termes très modérés, les aspirations libérales du groupe. E. Ollivier croit que cet amendement rallierait un grand nombre de signataires.
J'encourage beaucoup Ollivier à aller dans ce sens,
car depuis que nous avons quitté la gauche, nous sommes un peu en l'air.
17 janvier 1866.
L'autre jour, me trouvant à côté de Welles de la Valette à la commission d'enquête sur les sociétés coopératives , je lui ai parlé des sentiments que j'avais remarqués chez OlUvier depuis son retour de Saint-Tropez.
— Bah ! m'a répondu Sammj, une conversation avec mon père ou avec M. Rouher fera tomber toute cette mauvaise humeur.
— Mais M. Rouher voudra-t-il accepter une conversation avec Ollivier?
— Je puis vous assurer pour ma part qu'il en sera enchanté.
— Puis-je dire cela à Ollivier ?
— Parfaitement.
J'ai fait savoir à OlUvier que M. Rouher le verrait avec plaisir, sans m 'expliquer sur les raisons qui me le faisaient croire.
Un contretemps est venu se jeter à la traverse de l'entrevue. Ollivier m'en a prévenu immédiatement ;
Aussitôt voti-e billet reçu, je suis allé chez M. Rouher ; il était au conseil des ministres. J'y retournerai lundi. Quelque décidé que je sois cette année, puisqu'ils ne veulent rien faire, à commencerla guerre, je ne refuserai jamais de causer avec eux quand ils voudront.
A vous, Emile Ollivier.
Ollivier a sans doute réfléchi ou bien il a consulté
336 LE TIERS PALTI SOUS l'emPIRE
ses nouveaux amis ; car il s'est montré hésitant et à peu près disposé à ne pas accepter des conversations avec Rouher,
14 janvier 1866.
Mon cher aini,
Précisons bien les choses. R. (Rouher) vous a-t-il demandé franchement une conversation avec moi, ou bien a-t-il seulement exprimé un vague désir ? Je n'irais pas dans le premier cas. Je n'ai vis-à-vis de Rouher aucune obligation d'aucun genre à le prévenir de mes intentions, et comme donner des raisons à qui ne veut ou ne peut entendre est la pire des duperies, je suis résolu à ne faire aucun effort pour le convaincre et à être très circonspect.
A vous, Emile Ollivier.
J'ai communiqué cette lettre à Sammy, en me plaignant amèrement qu'il m'eût fait faire une fausse démarche. Il m'a dit qu'il savait un moyen sûr de ramener Ollivier. C'est sans doute de ce moyen sûr qu'il est question dans le petit billet suivant :
(Très confidenlielle.) Cher ami,
L'imp... a exprimé le désir de voir notre ami. J'ai été le chercher aujourd'hui pour le mener chez mon père, qui lui a transmis ce désir. Mon père a été frappé de l'exaltation d'O..., qui cependant a dit qu'il irait. N'ayez pas l'air de savoir cette visite, mais profitez-en dans l'émotion qu'elle lui laissera pour défendre contre les projets de dangereux amis la dignité et la position de notre ami. Frappez fort et ferme.
Vôtre,
Sammy de la Valette.
Je ne crois pas à l'efficacité de l'expédient. Ollivier doit avoir des motifs graves pour agir comme ill'a fait.
Dans tous les cas, il me parait très irrité contre Rouher. Il sera fort difficile de le ramener à des idées plus conciliantes.
Quant à moi, je n'irai pas plus loin. Ollivier, depuis quelques jours, ne me parle plus de ses projets.
19 janvier 1866.
Il j a à la Presse des tiraillements auxquels je m'efforce de rester complètement étranger. Je ne sais qui a répandu le bruit que j'allais être placé à la tête du journal. J'ai cru devoir adresser à Rouj la protestation suivante :
Paris, 19 janvier 1866.
Mon cher Rouy,
On me rapporte que plusieurs journaux de province annoncent que je vais devenir rédacteur en chef de la Presse. Je ne doute pas que vous n'ayez méprisé, comme il doit l'être, ce ridicule commérage. Je viens néanmoins vous déclarer que rien ni dans mes paroles ni dans mes démarches n'a pu autoriser personne à mettre un pareil bruit en circulation.
Mille amitiés,
Alfred Darimgn.
En toute autre circonstance, je me serais tenu à une déclaration verbale. Mais depuis la rentrée de Duvernois à la Presse, Rouj paraît s'être coiffé de ce nouveau venu. Oubliant tous les services que je lui ai rendus, il affecte de s'éloigner de moi. L'autre jour, j'ai voulu pénétrer dans son cabinet; on avait tiré le verrou, et le garçon de bureau m'a dit que je ne pouvais entrer, « parce que M. Rouj était en conférence avec M. Duvernois. »
Ce sont là des procédés que je ne puis admettre. J'ai cessé de paraître dans les bureaux de la Presse,
22 janvier 1866.
Ouverture de la session.
Elle n'a été marquée par aucun incident méritant d'être noté!
L'Empereur, instruit sans doute des projets de ce qu'on appelle déjà le tiers parti, semble s'être complu, dans son discours, à décourager toute pensée de modification dans les institutions. Il s'est élevé avec force contre « ces esprits inquiets » qui confondent « l'instabilité avec le progrès » ; il a protesté contre l'idée « de reprendre le lendemain ce qu'on a rejeté la veille », et faisant en quelque sorte la philosophie de la Constitution de 4852, il a déclaré qu'il était temps de mettre un terme aux discussions sur les théories gouvernementales.
Les déclarations impériales n'ont fait que surexciter les députés décidés à pousser le gouvernement en avant. A la salle des Conférences, j'ai trouvé le petit groupe qui est en voie de formation plus animé que jamais.
21 janvier 1866.
La Presse est rentrée dans l'opposition systématique. Elle a reçu aujourd'hui même un avertissement pour un article de Duvernois.
M. Walewski a fait ses débuts au Corps législatif. Il paraît être entré dans les vues du gouvernement de « maintenir le statu quo ; car il a invité ses collègues à
ne pas oublier que la Constitution demeure notre loi suprême, j)
24 janvier 1860.
L'élection des secrétaires au Corps législatif a présenté une animation inusitée.
Il est d'usage qu'un roulement s'établisse entre les secrétaires qui sortent d'exercice. Les deux plus anciens ne se représentent pas à l'élection ; les quatre autres sont habituellement réélus sans contestation.
Cette année, c'étaient MM. Le Pelletier d'Aunav et de Saint-Germain qui, étant les plus anciens, avaient décliné toute candidature. MM. Lafond de Saint-Mûr, Busson-Billault, Abbatucci et moi, en notre qualité de secrétaires sortants, nous n'étions point en cause; aussi avons-nous passé au premier tour de scrutin.
Tout l'intérêt de la lutte était dans le choix des deux nouveaux secrétaires. Les candidatures étaient nombreuses et les voix se sont singulièrement éparpillées. Mais l'attention s'est portée sur les voix obtenues par M. Martel, qui est arrivé quatrième au premier tour et au troisième tour de scrutin. Un scrutin de ballottage a eu lieu entre M. Martel et M. le comte Welles de la Valette, qui n'a passé de cette façon qu'au troisième tour.
C'est évidemment sur le nom de M. Martel que le groupe nouveau des conservateurs libéraux avait voulu se compter. Le député du Pas-de-Calais a obtenu 67 voix, qui lui sont restées fidèles jusqu'au bout.
Si la gauche, au lieu de perdre ses voix sur M. Magnin, qui n'avait aucune chance d'être nommé,
eût voté pour M. Martel, celui-ci eiàt passé au premier tour. En effet, si on additionne les voix qu'il a obtenues et celles qui ont été données à M. Magnin, on trouve le chiffre de 98, qui était la majorité exigée pour être nommé.
La gauche a en cette circonstance manqué d'esprit politique.
25 janvier 1866.
On a vérifié l'élection de M. Walew^ki, nommé député des Landes, et presque aussitôt choisi comme président du Corps législatif.
Le discours de Jules Favre avait évidemment pour but d'éveiller les susceptibilités des députés qui avaient espéré recueillir la succession de M. de Morny. La question de savoir si un sénateur peut être nommé député n'est venue qu'au second plan.
Il y avait deux aspirants à la présidence : MM. Schneider et Jérôme David.
M. Schneider pouvait d'autant plus espérer d'être envoyé au palais présidentiel, qu'il avait fait Fintérim pendant la dernière session, et qu'il s'est attiré les éloges de la Chambre pour la façon dont il a rempli ses délicates fonctions. Mais on lui reproche le décousu de sa vie privée, et, à cause de cela, sa candidature a dû être écartée.
Un instant, Jérôme David a pu croire que c'était à lui que reviendrait l'honneur d'occuper le fauteuil et d'agiter la sonnette. L'Empereur a beaucoup de goût pour lui, et l'Impératrice le considère comme un
homme énergique, « le seul capable, disait-elle, de dompter la gauche et ses fureurs. »
Mais M. Walewski a su faire valoir des titres qui lui ont assuré le succès. Il a un puissant appui dans sa femme, cette fine Florentine, qui a trouvé depuis longtemps le chemin du cœur de l'Empereur. Et puis, il est lié avec tout le monde politique qui se groupe autour de M. Thiers. Ajoutez à cela qu'il a pris une part active à l'élaboration des décrets du 24 novembre 1860.
A tous ces titres, il était le successeur désigné de M. de Morny, dont il a été en toutes circonstances l'auxiliaire intelligent. Sans doute, il y a quelque irrégularité dans sa nomination ; on aurait pu attendre pour le nommer président du Corps législatif, que son élection eût été vérifiée. Mais ce n'était là qu'une chicane. Aussi la sortie de Jules Favre a fait long feu, M. Walewski était adopté d'avance par ses nouveaux collègues.
M. Léon Donnât, secrétaire de la commission de la classe 93, me fait savoir que l'Empereur adhère à la demande que nous lui avons adressée de devenir un de nos exposants et qu'il se met à la complète disposition du comité pour la construction dans le parc d'un spécimen de logements à bon marché.
C'est un cas très singulier que celui de M. Larrabure. Il y a eu entre M. Chesnolong et lui un échange de circonscriptions, une sorte de chassé-croisé électoral.
Cet arrangement s'est passé en dehors de la session, de sorte que, lorsque M. Larrabure s'est présenté dans la circonscription de Pau, on pouvait le considérer comme étant encore député d'Orthez. Dès lors, sa circonscription n'étant pas vacante, on ne pouvait procéder à une nouvelle élection.
C'est ce que MM. de Lanjuinais et Buffet ont cherché à faire ressortir. Mais il avait été convenu qu'on ne poserait la question de légalité que lorsque viendrait la discussion de l'élection de M. Chesnelong. M. Larrabure a été admis.
Je ne sais quelle mouche a piqué de Janzé. Comment n'a-t-ilpas compris que, nommé avec l'attache officielle en 1863, il n'avait pas qualité pour attaquer la candidature officielle de M. de Frémj, gouverneur du Crédit foncier ? Les raisons que notre ami a présentées pour combattre cette élection pourraient facilement être retournées contre la sienne.
J'ai éprouvé un profond dégoût de cette cynique palinodie. J'ai voté pour la validation de M. Frémy. Ollivier a voté contre.
30 janvier 1866.
On a tendu un piège au Corps législatif en le faisant voter séparément sur l'élection de M. Larrabure et sur celle de M. Chesnelong. Les deux élections étaient connexes, puisque c'est pour favoriser la candidature de M. Chesnelong que M. Larrabure a abandonné la circonscription qu'il représentait à la Chambre.
Toute la question était de savoir si M. Larrabure était véritablement démissionnaire au moment où avait
lieu la double élection des Pyrénées-Orientales. Il est certain que si la démission de M. Larrabure n'était pas régulière, M. Chesnelong n'avait pas le droit de se présenter dans une circonscription qui n'était pas vacante et que son élection devait être annulée.
En faisant prononcer hier par la Chambre l'admission de M. Larrabure, on avait implicitement résolu la question dans un sens favorable à M. Chesnelong. Il aurait fallu qu'au préalable on examinât si la démission de M. Larrabure devait être admise. C'est là, en effet, une des prérogatives essentielles du Corps législatif. A procéder ainsi, il y avait un grand avantage : M. Larrabure se serait trouvé représenter deux circonscriptions ; il avait le droit d'opter pour celle qui lui convenait le mieux, mais par cela même, M. Chesnelong était éliminé, et tout était à recommencer.
D s'est dit au sujet du droit qu'ont les députés de renoncer à leur mandat des choses très belles et très vraies ; mais elles ne touchaient pas au fond de la question.
Il y avait en effet quelque chose d'immoral dans ce maquignonnage intervenu entre un député ami du ministre et un candidat plus ou moins agréable. De pareils arrangements méritent d'être flétris.
C'est ce qu'ont pensé 62 députés qui ont voté contre les conclusions du 7^ bureau.
J'ai voté avec les 62.
7 février 1866.
Pendant qii'Ollivier s'éloigne de Rouher, Girardin cherche à se rapprocher du ministre d'État.
Il a publié à la fin de l'année dernière un gros volume intitulé : les Droits de la pensée^ tout entier consacré à la thèse de la liberté illimitée de la presse.
Ce livre est précédé d'une lettre-préface adressée à M. Rouher.
Girardin m'a chargé de remettre un exemplaire des Droits de la pensée au ministre d'Etat et de lui demander en même temps une entrevue. Il se figure qu'il lui suffira d'une heure de conversation pour convertir M. Rouher à l'idée de l'innocuité de la presse.
M. Rouher, en acceptant l'exemplaire, m'a prié de dire à Girardin qu'aussitôt qu'il aurait lu l'ouvrage, il accepterait la discussion, et que rendez-vous serait pris ultérieurement dans ce but au ministère d'État.
Girardin, jugeant, d'après les délais écoulés, que Rouher avait eu le temps de parcourir son livre, m'a demandé d'intervenir de nouveau pour obtenir le rendez-vous promis ; Rouher m'a répondu que ce serait quand il plairait à Girardin. Celui-ci s'est mis immédiatement à la disposition du ministre.
Je lis dans le post-script um d'une lettre qu'il m'écrit ce matin :
J'ai reçu la réponse de Rouher, j'irai le voir aujoiu'd'liui à cinq heures et demie.
Je crains bien que Girardin n'éprouve une déception. Rouher n'est pas du tout disposé à se rallier au système de la liberté illimitée de la presse.
On a discuté longuement la question de savoir si un projet de loi relatif à l'amortissement serait reiivojé à la commission du budget ou à une commission spéciale.
o députés se sont prononcés contre le renvoi à la commission du budget.
J'ai voté avec la majorité. Dans une série d'articles que j'ai publiés dans la Presse et qui ont soulevé une polémique assez vive, j'ai démontre Tinanité du projet d'amortissement proposé parM.. Fould. J'avais l'intention de me faire nommer commissaire et de combattre le projet, si la Chambre s'était prononcée en faveur d'une commission spéciale. En renvovant la loi à la commission du budget, la Chambre a paru seconder les efforts de ceux qui la trouvent mal conçue et peu efficace.
« On n'amortit qu'avec des excédents, m'a dit M. de Forcade la Roquette. C'est pour forcer le gouvernement à avoir des budgets en excédents qu'on est arrivé à cette combinaison. >> Si c'est véritablement là le but qu'on poursuit, il était inutile d'avoir recours à des artifices aussi compliqués. Entendus en ce sens, les moyens employés sont tout simplement enfantins. Depuis que j'ai voté pour la validité de l'élection de M. Frémy, je rencontre une certaine froideur chez Janzé, qui a prononcé à cette occasion un véritable discours d'opposition. Il ne m'invite plus à ses réunions, et je vois percer chez lui l'intention de me mettre à l'index.
C'est tout bonnement grotesque. Est-ce que véritablement Janzé se considérerait comme un député indé-
pendant ? Ses amis ne l'entendent pas ainsi, ils gémissent de ce qu'ils appellent une aberration morale. M. Gautier, secrétaire général du ministère de la maison de l'Empereur et des Beaux- Arts, s'exprime sur le compte de Janzé en termes très sévères. M. Gautier a le droit de trouver étrange l'attitude nouvelle prise par Janzé ; non seulement il l'a fait nommer député, mais encore il lui a fait épouser une de ses pupilles.
10 févriei- 1866.
La Presse a reçu un nouvel avertissement.
Didier m'a appris que plusieurs forts actionnaires du journal étant effrayés de voir dans quelle voie s'engageait Rouy, Duvernois leur paraît un casse-cou qui mettra en pièces leur propriété. Ce second avertissement ne peut manquer d'accroître le mécontentement des actionnaires. Didier ne serait pas étonné que des remontrances fussent adressées à Rouy sur les dangers de certaines collaborations.
J'ai raconté à Didier que Girardin avait eu, il y a quelques jours, une entrevue avec M. Rouher. « Il est probable, ai-je ajouté, qu'ils ne se seront pas entendus, et qu'à la suite de la conversation, Girardin se soit décidé à rompre avec un ministre qui ne veut faire aucune concession. »
19 février 1866.
Le Corps législatif s'est réuni aujourd'hui en comité secret pour recevoir communication du projet d'adresse .
On a remarqué la phrase suivante dont on attribue l'inspiration à M. Walewski.
Cette stabilité (de nos institutions) n'a rien d'inconciliable avec le sage progrès de nos libertés. Vous Tavez prouvé, Sire, et le passé répond de l'avenir.
Il est question d'une contre-adresse qui serait rédigée par un certain nombre de membres du centre gauche.
La vérité, c'est qu'on se remue beaucoup dans ce petit groupe. MM. Jules Brame, de Chambrun et Chevandier de Valdrôme ont, dans les couloirs, des conférences mystérieuses. On en parle beaucoup au fumoir.
Dernière séance de la commission d'enquête sur les sociétés de coopération. Le projet de loi nouveau a été définitivement arrêté ; il va être envoyé à l'examen du Conseil d'État.
. 24 février 1866.
Martel m'a montré un amendement au projet d'adresse, qui a été rédigé par un certain nombre de membres du centre gauche.
Cet amendement est déjà revêtu d'une trentaine de signatures. Martel pense qu'il obtiendra dans la Chambre l'adhésion d'une soixantaine de membres.
Si je ne me trompe, cet amendement émane de la réunion dont Janzé et Maurice Richard ont été les promoteurs, et qui se serait tenue chez Juîes Brame. J'ai été écarté de cette réunion, mais Oliiviery a été appelé. Martel m'a avoué qu'Ollivier avait pris part à la rédaction de l'amendement.
J'ai demandé à apposer ma signature à côté de
celle de mes collègues. Martel m'a expliqué que, pour ne pas éveiller les susceptibilités de la majorité et rallier le plus grand nombre possible de suffrages, il avait été décidé qu'on n'admettrait que les signatures d'hommes dont les sentiments dynastiques n'étaient point suspects. Ollivier lui-même avait jugé utile de s'effacer. Martel me conseille d'en faire autant.
M. Clievandier de Valdrôme me paraît avoir, lui aussi, joué un rôle dans cette affaire. — C'est la nounou d'OUivier, dit de lui Thoinnet de la Turmelière. En effet, depuis qu'ils ont fait tous deux partie de la commission des coalitions, il s'est formé un lien étroit entre Ollivier et Chevandier.
C'est après-demain que commence la discussion du projet d'adresse.
i25 févi-ier 1866.
La crise de la Presse vient d'avoir son dénouement. M. de Girardin se retire et abandonne la direction du journal.
Aussitôt que la résolution de Girardin a été connue, je lui ai écrit :
23 février 1866»
Mon cher ami,
Abreuvé de dégoûts et d'humiliations, j'ai été forcé, pour mettre irla dignité à couvert, de cesser, dansées derniers temps, de prendre une part active à la rédaction de la Presse. Je n^en ai pas moins été douloureusement afîecté de la résolution que vous avez cru devoir prendre. J'ai toujours considéré votre absence de la scène politique comme un malheur pour la liberté. Aussi quand mon amitié pour vous ne m'inspirerait que les regrets de votre retraite, mes sentiments pour l'écrivain
LE TIERS PARTI SOUS L'EMi>IRË 349
suffiraient pour me faire envisager avec un chagrin mêlé d'effroi le vide que va causer votre silence.
Tout à vous,
Alfred Darimgn.
La réponse de M. de Girardin est toute une révélation pour moi. Il est bien regrettable qu'il ne m'ait pas fait connaître plus tôt les faits qu'il me signale. Il y aurait eu entre nous une explication, et bien certainement les choses auraient tourné autrement. Je me serais retiré, et Girardin serait resté à la Presse.
Voici la lettre de M. de Girardin :
Le 24 féviier 18G6.
De toutes parts, tùon cher ami, on était venu me dire que c'était vous qui aviez écrit ou télégraphié à Renouard à Marseille d'accoui-ir à Paris ; que c'était vous qui aviez grossi le péril et sonné l'alarme ; que vous alliez être investi de la direction de la Presse, etc., etc. Quoique votre silence et votre absence donnassent quelque vraisemblance à ces nouvelles colportées par toutes les voix, je doutais qu'elles fussent vraies. Votre lettre que je reçois ne me laisse pius de doute.
Tout à vous,
E. DE Girardin,
La dernière phrase n'est pas très claire. J'ai cru, dans un intérêt d'apaisement, devoir lui donner le sens le plus favorable; j'ai répondu en conséquence à Girardin :
2à févriei' 1866.
Mon cher ami,
Jô trouve votre lettre en rentrant. Je ne veux pas me coucher sans vous remercier de ce que vous avez assez de confiance dans mon caractère pour repousser les allégations mensongères que vous avez la franchise de me signaler. Je vous avoue que je ne me doutais pas que
je fusse l'objet de pareilles accusations. Une seule était venue à mes oreilles; j'avais écrit immédiatement à Rouy pour la démentir et pour protester.
J'ai eu là une fois de plus la preuve qu'il en est souvent de querelles privées comme des discordes civiles et qu'on s'expose à passer pour un mauvais ami, si Ton s'abstient de prendre parti.
Vous ne doutez pas de mes véritables sentiments. C'est en ce moment tout ce que je veux.
A vous,
Alfred Darimon.
Je ne devais pas d'explications à M. de Girardin qui ne me les demandait pas ; mais j'en devais à Rouy, qui a joué dans toute cette affaire un rôle fort équivoque. Je lui ai écrit la lettre suivante :
•^5 février 1866.
Mon cher Rouy,
J'ai déjà déposé entre vos mains une protestation contre un bruit ridicule qui m'attribuait la rédaction en chef de la Presse. Une lettre fort amicale de M. de Girardin m'apprend que mon absence et mon silence ont donné lieu, dans ces derniers temps, à des cancans aussi invraisemblables que celui-là.
Je n'ai pas à démentir des bruits contre lesquels protestent ma conduite et mon caractère. Mais je vois que mon absence a été mal interprétée, et dans l'intérêt de la vérité, comme de notre amitié, je vous dois une courte expUcation.
Mon absence est due à deux causes.
La première est l'ouverture de la session. Tous les ans, à la même époque, je cesse de prendre une part active à la rédaction de la Pi-esse. L'année dernière, comme cette année, j'ai été plusieurs mois sans faire la moindre apparition dans les bureaux de la rédaction.
Le second motif de mon abstention est tout moral. Peut-être aurais-je, malgré ma besogne législative, continué, durant la session, ma collaboration à la Presse. Mais, depuis quelques mois, j'ai cru remarquer que plusieurs rédacteurs m'avaient pris en grippe. On ne m'épargnait pas les propos désobligeants, et bien que j'eusse à sauvegarder ma situation, mon influence était nulle. Dans les derniers temps, ma position était devenue intolérable.
LE TIERS PART[ SOUS l'eMPIRE 351
Habitué à rencontrer dans le monde où je vis de l'estime et de la déférence, j'ai senti que le moment était venu de mettre ma dignité à couvert. J'ai donc interrompu mes envois d'articles, et je me suis abstenu de me montrer dans les bureaux, attendant que mes collaborateurs revinssent d'eux-mêmes à d'autres sentiments à mon égard.
Voilà, mon cher Rouy, les motifs de mon silence. Je vous les aurais fait connaître plus tôt, si j'avais pu me douter qu'une conduite aussi simple eût pu donner lieu à des accusations aussi odieuses que colles qui me sont signalées.
Ces allégations mensongères me prouvent que je ne m'étais pas rompe sur les dispositions de certaines gens et que j'ai bien fuit de me enir à l'écart.
A vous,
Alfred Darimon.
Tout cela est déplorable. Duvernois a été, comme toujours, un dissolvant. C'est lui qui a mené l'intrigue qui a abouti à la dislocation de la Presse.
26 février 1866.
Premier jour de la discussion de l'adresse au Corps législatif.
On a remarqué que, pendant le discours de M. Thiers, Ollivier affectait de donner des marques d'approbation. A chaque instant, il poussait des très bien! retentissants. Un moment, comme on interrompait, il s'est écrié sur un ton de mauvaise humeur très marqué : « Laissez donc parler ! » Ce qui lui a valu cette apostrophe d'un membre de la droite : ^^ A qui s'adresse M. Ollivier? »
M. Thiers s'est livré à une critique en règle de la Constitution. Il a réclamé très énergiquement le retour au régime parlementaire. Est-ce là ce qui excitait l'enthousiasme d'Ollivier? Dans tous les cas, l'entente entre M. Thiers et lui semble s'être rétablie.
352 I.E TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
27 février 1866.
On se moque beaucoup dans la Chambre de M. Latour-Dumoulin ; on saisit toutes les occasions de le tourner en ridicule. On a tort. M. Latour-Dumoulin est le véritable promoteur du tiers parti, et si jamais ce groupe arrive au pouvoir, ce sont les idées de M. Latour-Dumoulin qu'il sera forcé d'adopter et qui serviront de base à son programme.
Ces idées ne sont pas propres à M. Latour-Dumoulin; il les a puisées dans les entretiens fréquents qu'il a eus avec M. de Morny.
Il est assez singulier que ce soient les hommes du 2 Décembre qui aient été les premiers à apercevoir le peu de solidité de la Constitution de 1852. M. de Morny a été l'inspirateur des décrets du 24 novembre. Le général Fleury est, dit-on, converti aux idées libérales. On prétend que M. de Maupas appelle à grands cris la responsabilité ministérielle. M. Latour- Dumoulin, qui a été le directeur de la presse au lendemain du coup d'État, s'est fait le théoricien de ces aspirations nouvelles.
« Nous ne pencherons jamais à gauche, » a dit froidement M. Latour-Dumoulin en terminant son discours. — « Vous êtes à moitié chemin, » lui a-t-on répliqué des bancs de la droite.
M. Latour-Dumoulin n'est pas à moitié chemin de la gauche; mais il est déjà bien certainement l'allié de M. Thiers.
Il y a eu à la fin de la séance un incident assez
orageux. M. Rouher a qualifié de pasquinacles les paroles de M. Glais-Bizoin.
« C'est une insulte à un membre de la Chambre, » s'est écrié Jules Simon en prenant l'air mélodramatique qui lui est familier.
OUivier a fait chorus : « Vous n'avez pas le droit, a-t-il dit en s'adressant au ministre d'État, de qualifier les paroles d'un député comme vous l'avez fait ! »
M. Walewski est parvenu à grand'peine à dominer le tumulte . Il a prudemment fait prononcer la clôture de la discussion générale de l'adresse.
1er mars 1866, Le paragraphe 2 de l'adresse est ainsi conçu :
Nous avons toujours partagé avec l'Empereur le ferme espoir de voir s'opérer, entre la Papauté et l'Italie, une conciliation nécessaire à leurs intérêts, à la paix de l'Europe et au repos des consciences. La convention du 15 septembre, loyalement exécutée, sera une nouvelle garantie de la soiwerainelé temporelle, dont le maintien est indispensable à Texercice indépendant du pouvoir spirituel du Saint-Père.
Ollivier et moi, nous avons voté avec la gauche contre ce paragraphe. Sur ce point capital, Ollivier s'est séparé de MM. Thiers, Brame, Buffet, Lambrecht et autres membres du centre gauche qui ont voté avec la majorité.
2 mars 18G6.
Discussion fort orageuse sur le paragraphe relatif à l'Allemagne et à l'affaire des duchés.
C'est là une question difficile à débrouiller, et les
orateurs entendus, MM. Jules Favre, de Parieu et Morin, n'ont pas réussi à la tirer au clair.
Ollivier s'est montré fort injurieux pour M. de Bismark, tout en déclarant « que le gouvernement devait se tenir dans une attitude de prudente neutralité ».
M. Thiers a trouvé la rédaction de la commission insuffisante et il a obtenu que ce paragraphe lui fût renvoyé. L'observation qu'il a formulée est fort juste : l'Empereur, dans son discours, s'est prononcé pour la politique de non-intervention, et l'adresse se tient sur la réserve ; il est impossible, quand l'Empereur a parlé, que la Chambre garde le silence.
Il y a, dans la Chambre, un sentiment de profonde irritation contre la Prusse, qu'on regarde comme disposée à troubler la paix de l'Europe.
18 février 1866.
La commission d'enquête sur les sociétés de coopération s'est réunie pour entendre le rapport de M. Duvergier au sujet des dépositions entendues dans l'enquête.
Cette lecture a été suivie d'une discussion générale sur l'ensemble du projet de loi.
M. Antoine Blanche a émis l'idée de substituer aux dispositions si compliquées du projet deux ou trois articles proclamant la liberté absolue des conventions en matière commerciale. De même que les époux règlent l'association conjugale comme ils l'entendent, de même les personnes qui se constitueraient en associations commerciales auraient la faculté d'adopter
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 3o5
les conditions qui leur conviennent, sauf à garantir les intérêts des tiers.
Notre collègue est d'avis de donner pour corrollaire à ce système une large et complète publicité. Il propose d'organiser quelque chose d'analogue au Régistrar qui existe dans la législation anglaise.
La proposition de M. Antoine Blanche a donné lieu à un débat auquel j'ai pris part. J'ai déclaré que je me ralliais à ce système. Il a été fortement battu en brèche par M. Rouher. Il n'a pas grande chance d'être admis par la commission. Le rapporteur, M. Duvergier, l'avait écarté d'avance.
3 mars 1866.
La commission de l'adresse est revenue avec une rédaction plus claire et plus explicite. La gauche en a présenté une seconde. M. Morin en a présenté une troisième.
J'ai voté avec Ollivier contre ces deux dernières rédactions, et j'ai adopté, comme lui, la rédaction de la commission de l'adresse. Ollivier avait déclaré qu'il s'agissait de montrer « que le Corps législatif ne favorise, ni d'une manière directe, ni d'une manière indirecte, les prétentions et les espérances de M. de Bismark. »
M. Thiers s'était associé aux sentiments exprimés par Ollivier.
Il en résulte qu'en votant le paragraphe de l'adresse, la Chambre a formulé un blâme contre la politique de la Prusse.
3o6 LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
6 mars 1866.
M. P. Dalloz a demandé où en était le travail de la commission des sociétés, et si la discussion du projet de loi pouvait avoir lieu dans le cours de la semaine.
M. Rouher a répondu que, dans l'intervalle des deux sessions, la gouvernement s'était livré à une enquête relative aux sociétés coopératives, que cette enquête venait à peine de se terminer, et qu'avant de saisir le Conseil d'État de nouvelles dispositions, il fallait que le gouvernement pût se rendre compte du résultat de l'enquête.
M. Leclerc d'Osmonville a cru devoir relever du reproche de négligence la commission dont il est le président. Celait une peine inutile. Personne ne songeait à incriminer la commission.
Un amendement relatif aux colonies a réuni 141 voix contre 93. Il a été renvoyé à la commission.
C'est la première fois que le fait se produit.
10 mars 1866.
Nous avons voté contre l'amendement de M. Pouyer- Quertier relatif à la situation de l'agriculture.
Les protectionnistes avaient espéré entraîner la Chambre sur cette question épineuse, qui intéresse au plus haut point les membres de la majorité. Ils avaient organisé une véritable campagne. La discussion a duré quatre jours. Malheureusement leur armée a fini par se débander; un certain nombre de membres adhérents ont retiré leurs signatures.
Au vote, il ne s'est plus trouvé que 35 membres en faveur de l'amendement. Il est vrai que les abstenu tions ont été nombreuses.
.l'ai omis de noter qu'il y a quelques jours un industriel du Pas-de-Calais, M. Pinart, avait attaqué la loi des coalitions. On a regretté qu'Ollivier ne se soit pas levé pour la défendre.
12 mars 1866. .
La gauche avait deux amendements sur la situation de l'agriculture.
Nous avons voté contre ces deux amendements qui ressemblaient un peu trop à l'amendement protectionniste de M. Poujer-Quertier, et qui préjugeaient du reste les résultats de l'enquête ouverte par le gouvernement.
13 mars 1866.
Toujours l'agriculture!
On a discuté un amendement de M. Guillaumin qui, lui du moins, renfermait quelques idées pratiques. Malheureusement cet amendement a été retiré par son auteur.
La gauche a présenté un sous-amendement tendant à demander que l'enquête fût faite avec le concours des conseils généraux et des conseils municipaux. Les protectionnistes ont appuyé ce sous-amendement, qui leur faisait la partie belle.
Mais la commission a présenté une nouvelle rédaction du paragraphe 7 qui donnait satisfaction à tous les intérêts engagés dans la discussion. Le sous-
amendement de la gauche a été rejeté par 201 voix contre 41, et le paragraphe nouveau proposé par la commission a été adopté.
14 mars 1866.
Sauf un discours de M. Calley Saint-Paul, qui a cherché à faire du scandale et qui n'y a point réussi, la discussion sur le paragraphe relatif aux finances n'a offert qu'un intérêt fort médiocre.
M. Larrabure est venu demander la diminution des dépenses militaires : « Quelle époque^ a-t-il dit, a jamais été plus favorable au désarmement, à la pacification des peuples? Tous tendent à se rapprocher, en multiphant les échanges, l'usage de la télégraphie, l'usage de la vapeur; tous tendent à mêler leurs intérêts, à les solidariser, ce qui est toujours le meilleur ciment de leur alliance. »
Au lendemain de la guerre des duchés, qui a mis toute l'Allemagne en ébuUition, ce langage a paru fort intempestif.
Sur le paragraphe 10, il y avait un amendement ainsi conçu :
Au moment où va s'ouvrir une enquête générale sur les besoins de l'agriculture, dont les intérêts en souffrance sont intimement liés à la question des transports à bon marché, nos demandes réitérées d'une semblable enquête, portant uniquement sur l'amélioration des voies navigables, amélioration si nécessaire au point de vue industriel, commercial et agricole, trouvent un nouveau fondement dans le défaut du matériel qui, depuis plusieurs mois, s'est produit sur nos voies ferrées .
Cet amendement, développé par M. Dalloz, a été renvoyé à la commission.
Le tiers parti sous l'empire 3o9
15 mars 1866.
Le paragraphe 10 de l'adresse a été modifié ainsi qu'il suit :
C'est avec raison que nos économies ont laissé entières les ressources affectées aux grands travaux publics. L'agriculture, le commerce et l'industrie attachent le plus grand prix au développement des moyens de transport, et particulièrement à l'amélioration des voies navigables. Nous recommandons à la sollicitude du gouvernement l'examen des mesures qui peuvent favoriser l'extension et le perfectionnement de toutes les voies de communication.
Ce paragraphe a été adopté.
Haviti a développé l'amendement de la gauche demandant l'extension de l'instruction primaire, et Jules Favre l'amendement relatif aux libertés intérieures.
L'orateur de la gauche a été interrompu à un passage de son discours et d'une façon assez grossière par un membre de la droite.
— Cela mérite un rappel à Tordre, monsieur le président, a fait observer OUivier.
On a conclu de cette intervention d'OUivier qu'il se rapprochait de la gauche. On se trompe. Il a seulement voulu indiquer qu'il était redevenu un opposant.
16 mars 1866.
Ollivier et moi, nous nous sommes abstenus dans le vote de l'amendement de la gauche relatif aux libertés intérieures.
Ce n'est pas que nous fussions en désaccord avec nos collègues de ropposition; mais nous avons été
forcés de nous soumettre à une décision prise par les signataires de ce qu'on appelle Yamendement des 42. Il a été entendu que, pour conserver à leur amendement une couleur dynastique, les 42 voteraient contré l'amendement de la gauche.
Bien que nous n'ayons pas été admis à signer l'amendement des 42, comme notre intention est de nous y rallier, nous avons dû nous abstenir, afin de bien marquer que notre vote n'avait point le caractère d'un vote d'opposition systématique.
17 mars 1866.
L'amendement des 42 est venu en discussion. 11 est ainsi conçu :
La stabilité n'a rien d'incompatible avec le sage progrès de nos institutions. La France, fermement attachée à la dynastie qui lui garantit l'ordre, ne Test pas moins à la liberté qu'elle considère comme nécessaire à l'accomplissement de ses destinées. Aussi le Corps législatif croit-il aujourd'hui être l'interprète du sentiment public en apportant aux pieds du trône le vœu que Votre Majesté donne au grand acte de 1860 les développements qu'il comporte. Une expérience de cinq années nous paraît en avoir démontré la convenance et l'opportunité. La nation, plus intimement associée par votre libérale initiative à la conduite de ses affaires, envisage l'avenir avec une entière confiance. »
C'est Ollivier qui avait préparé une première rédaction; elle a été modifiée par MM. de Chambrun et Bufi"et.
Les signataires de l'amendement sont : MM. Buffet, Chevandier de Valdrôme, Garnier, Martel, le marquis de Talhouet, Maurice Richard, le comte de Chambrun, Lambrecht, Jules Brame, le baron de Janzé, le baron de Lespérut, le marquis d'Andelarre, Ancel, Plichon,
le Dalmas, le baron de Ravinel, le baron Eschassé- •iaux, le vicomte de Rarabourgt, le colonel Réguis, iolb-Bernard, Latour-Dumoulin, Lacroix Saint-Pierre, e vicomte de Grouchj, le comte Hallez-Claparède, jrellibert des Séguins, Gazelles, Lefébure, le général Lebreton, Stiévenart-Béthune, Goerg, Planât, Malésieux, Javal, de Werlé, le marquis de Torcy, Lubonis, le marquis de Grammont, de Tillancourt, de Richemont^ Piéron-Leroy, le vicomte Clarj et le baron de Plancj.
On a remarqué que, depuis le commencement de la discussion de l'adresse, M. Rouher s'est tenu sur une grande réserve. On prétendait qu'il avait l'intention de laisser développer l'amendement des 42 et de provoquer le vote immédiat de la Chambre. Pour déjouer cette tactique, un certain nombre de signataires de r amendement se sont fait inscrire pour prendre la parole. Mais il y a toute apparence que M. Rouher ne gardera pas le silence. Il attendra seulement pour répondre que le moment favorable soit venu.
C'est M. Buffet qui a été chargé de développer l'amendement. On ne pouvait pas faire un choix moins heureux. M. Buffet est un orateur subtil et pointilleux qui enveloppe sa pensée dans une foule de circonlocutions et de sous-entendus aussi fatigants à suivre qu'ennuyeux à entendre. Son discours ne manque pas d'une certaine habileté. Mais ii est trop long. M. Buffet a été obligé de demander une suspension de séance, et l'effet dès lors a été complètement manqué.
Jérôme David, qui s'était chargé de combattre
ramendement, a, comme toujours, ponctué son discours de sorties intempestives et de mots m.aladroits. On goûte fort ce genre d'éloquence sur les bancs occupés par les violents de la droite; ils ont félicité l'orateur d'avoir invectivé les membres de l'opposition. Mais la majorité a trouvé que Jérôme David avait traité bien légèrement un amendement qui a réuni les signatures d'un grand nombre de députés connus pour leur attachement à la dynastie .
MM. Martel et Du Mirai ont occupé le tapis pendant le reste de la séance. M. Du Mirai s'étant avisé de dire que l'amendement était « une pensée de défiance contre le souverain ))^ M. Buffet l'a interrompu par ces mots prononcés avec une grande fermeté : « Non! non, monsieur! »
Ces protestations dynastiques font une grande impression sur la majorité.
19 mars 18G6.
M. de Talhouet, un des 42, a rempli un double rôle : il a amené M. Rouher à prendre la parole ; il a rendu à l'amendement sa signification véritable.
Les 42 ne sont en désaccord avec la commission de l'adresse que sur un seul point, la question d'opportunité.
La commission reconnaît que « le développement des libertés publiques n'a rien d'incompatible avec la consolidation du gouvernement impérial, »
JNous croyons, a dit M. de Talhouet, que le moment nous paraît venu de donner à nos institutions les développements libéraux qu'elles comportent. Nous pensons que le gouvernement ne devait pas accorder
les décrets du 24 novembre, s'il n'était pns décidé à entrer franchement dans la voie des concessions libérales. S'il agit autrement, au lieu d'être une force pour lui, ils deviendront pour ses adversaires un moyen de l'attaquer. Nous insistons pour qu'on les complète, parce que, si on ne le fait pas, nous craignons qu'on puisse avoir la pensée de les retirer, ce qui serait à nos yeux une faute irréparable.
Dans l'intervalle des deux séances, et pendant toute la journée d'hier dimanche, on avait essayé d'exercer une pression sur un certain nombre de signataires de l'amendement, dans l'espérance de les amener à retirer leurs noms. C'est sans doute à cette tentative que M. de Talhouet a fait allusion à la fin de son discours :
C'est avec réflexion que nous avons signé cet amendement ; nous y persévérons avec fermeté, certains qu'il exprime les opinions et le» espérances d'une partie considérable du pays.
Enfin M. Rouher s'est décidé à prendre la parole. Son discours se divise en deux parties : la première, qui avait été évidemment préparée, est faible, et ne correspond en aucune façon à des préoccupations qui seraient dans les intentions des signataires. Mais la seconde, qui a été improvisée, est réellement remarquable ; on sent que l'orateur combat pour une cause compromise et qu'il lutte avec l'énergie du désespoir.
Le ministre d'État a usé d'un subterfuge qui a produit un gr;i:id efl*et sur l'assemblée : il a cherché à établir qu'entre le système de la gauche et celui des 42, il n'y avait aucune difî'érence. Il a terminé son discours par un appel patriotique adressé aux membres de la majorité :
Ne vous séparez pas de nous, s'est-il écrié avec des sanglots dans la voix, vous, nos amis d'hier, qui serez, je l'espère, nos amis de demain.
"364 LE TIERS PAllTI SOUS LEMPIUE
La pente sur laquelle vous êtes placé est glissante. Vous ne rêvez que modilicalions sensibles, graduelles, plus ou moins opportunes, et, clans quelques instants, lorsque le vote s'ouvrira, alors peut-être, vous ti'ouverez dans nos rangs ceux qui ne représentent plus notre opinion, et pour avoir voulu conquérir des nuances, vous aurez été absorbés par des couleurs.
Le discours de M. Rouher a tenu la séance presque tout entière. Il était six heures, lorsque le ministre d'Etat s'est rassis. Tout le monde était disposé à renvoyer la discussion au lendemain. C'était le sentiment du bureau, et M. Walewski était disposé à en faire la proposition à la Chambre, quand quelques cris aux voix ! se sont fait entendre sur les bancs de la droite. On voulait évidemment user d'une tactique qu'on a déjà mise en usage et faire prononcer la clôture après le discours du ministre d'État.
C'est OUivier qui devait répondre à M. Rouher. M. Lambrecht lui avait cédé son tour de parole. Nous avons essayé vainement d'obtenir le renvoi au lendemain. Le mot d'ordre était donné ; Ollivier a dû prendre la parole, malgré l'heure avancée. La mauvaise humeur lui a inspiré contre M. Rouher quelques personnaUtés que M. Walewski a réprimées aussitôt.
Malgré ces légères taches, le discours d'Ollivier est concluant, et sa péroraison vaut bien mieux que celle de M. Rouher :
Le pays, a-t-il dît, est calme à la surface ; mais au fond, dans tous les esprits, règne une anxiété mystérieuse qui lient au dissentiment radical qui existe entre les hommes politiques. Les uns disent : le gouvernement, à cause de son origine, de ses traditions, de sa nature, ne peut pas donner la liberté. Le voulùt-il, il ne le pouri-ait pas. Les autres répondent : précisément à cause de son origine et de la force qu'elle lui attire, il peut donner la libei-té plus sûrement quaucun autre ; le
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIHE 365
pouvant, il ne le veut pas. L'avenir de la dynastie impériale dépend de la solution qui sera donnée à cette controverse. Si ceux qui pensent que l'Empereur peut donner la liberté triomphent, la dynastie sera fondée et établie sur le roc. Si ceux qui soutiennent que l'Empereur ne peut donner la liberté l'emportent, la dynastie est condamnée aux aventures.
Après le discours d'Ollivier, la clôture a été prononcée. Je ne sais pas pourquoi Jarizé a réclame contre la clôture. Il ne restait plus rien à dire ; les 42 étaient eux-mêmes d'avis de ne pas prolonger davantage les débats.
Au moment où les huissiers se préparaient à faire circuler les urnes, il s'est produit un incident qui a vivement impressionné le Corps législatif. Le président a lu une lettre que venait de lui remettre M. de Bussière, lettre par laquelle le député de Strasbourg donnait sa démission :
J'ai dû, disait M. de Bussière, prendre cette résolution à la suite des débats qui viennent de se produire à la Chambre et à l'occasion d'une circonstance qui se rattache à ma dernière élection. Je tiens à faire un nouvel appel à mes électeurs, juges en dernier ressort de la ligne politique suivie par leur mandataire.
Le bruit court sur tous les bancs que cette démission a été provoquée par M. Rouher, « qui veut faire^ juger par le suffrage universel la politique des 42. »
Au vote, l'amendement a réuni 61 voix.
Les 19 députés qui se sont unis aux 42 sont MM. Barillon, Bertrand, Bethmont, Darimon, Dorian, Girot-Pouzol, Glais-Bizoin, le général baron Gorsse^ Guéroult, Havin, Hénon, le vicomte Lanjuinais^ Leclerc d'Osmonville, Magnin, Marie, le duc de Marmier, Emile Ollivier, Ernest Picard, Thiers.
3di) LE TIERS PARTI SOUS LEMPIRE
Un seul des signataires, M. Brutus Gazelles s'est abstenu. Il s'était trouvé en présence de l'Empereur, qui lui avait dit, sans doute en manière de plaisanterie: Tuqnoque, Brute. Le moi de l'Empereur lui avait paru une condamnation de sa conduite : il ne s'était pas senti le courage de suivre ses collègues jusqu'au bout.
La gauche s'est divisée: MM. Carnot, Garnier-Pagès, Pelletan et Jules Simon se sont abstenus ; MM. Bethmont, Dorian , Girot-Pouzol, Glais-Bizoin, Havin , Hénon, Lanjuinais, Magnin, Marie et Ernest Picard ont voté avec les 61. Se doutent-ils que leur vote implique la renonciation aux idées révolutionnaires et le ralliement à la politique constitutionnelle ?
Cette journée marque une date dans l'histoire du second Empire. Il vient de se constituer dans la Chambre une véritable opposition.
20 mars 1866.
Après l'amendement des 42, l'amendement Martel.
Cet amendement, qui est une sorte de complément à l'amendement sur les libertés intérieures, est ainsi conçu :
Nous émettons le vœu que, dans la législation sur la presse, la juridiction des tribunaux ordinaires soit substituée au régime administratif.
Au bas figurent les signatures de MM. Martel, Jules Brame, le comte de Chambrun^ le baron de Janzé, Lambrecht, Ancel, le marquis d'Andelarre, le baron de Lespérut, Plichon, Kolb-Bernard, La Tour- Dumoulin, Piéron-Leroy,Malézieux, Maurice Richard,
Pouyer-Quertier, Planât, le marquis de Grammont et Lefébure.
Avant la séance, Jules Brame m'avait dit : « Je vais vous mettre en cause. » En effet, dans l'excellent discours qu'il a prononcé en faveur de l'amendement Martel, Jules Brame a rappelé ce que j'avais dit en 1859, lors de la discussion sur les conventions avec les chemins de fer, au sujet du danger que faisait courir à la fortune publique le monopole de la publicité remis à quelques journaux privilégiés :
Quand un journal succombe sous le fardeau de ses charges, quand il est aux abois, aussitôt apparaît le mauvais génie de la spéculation ; il dicte des lois, il faut les accepter, ou c'est la mort du journal. Dès lors il s'empare de la plume brisée de l'écrivain, il l'aiguise à son usage, la trempe dans ce poison qu'on nomme l'agio, et infiltre ce poison dans les veines et les mœurs du peuple des campagnes ; puis il établit une pompe aspirante au moyen de laquelle il détourne les capitaux utiles de leur cours naturel et légitime, et les l'ait aboutir à sa caisse. {Mouvement.)
Tout a été prévu, la coalition pour réprimer, le silence pour dissimuler, et c'est un de nos honorables collègues qui, poussé par une juste indignation, vous a révélé le pacte de silence qui liait une partie de la presse parisienne. Homme de presse, écrivain lui-même,
Nourri dans le sérail, il en connaît les détours,
c'est lui qui, le premier, a fait jaillir l'étincelle et la lumière au moyen de laquelle nous nous sommes engagés dans cette voie ardue qu'on nomme la voie de l'exploration.
L'amendement Martel , vivement combattu , par M. Granier de Cassagnac et par M. de Forcade la Roquette, vice-président du Conseil d'Etat, a réuni 66 voix.
Le gouvernement a senti le danger que faisait courir à la politique de résistance le nouveau parti qui s'est
groupé autour de ramendement des 42. Il a déterminé un des membres de la majorité, le plus connu par son libéralisme, à prendre la parole en faveur du texte de l'adresse. M. Segris s'est acquitté de cette tâche ingrate avec une grande habileté ; mais je ne sais pas si son discours n'a pas franchi les limites qu'il s'agissait de fixer aux concessions impériales. Voici, en effet, quelle a été la conclusion de M. Segris :
Notre honorable collègue, M. Emile Ollivier, nous disait hier, dans son excellent discours, qu'au lendemain des gouvernements qui se fondent, il y avait des hommes qui affirmaient purement et simplement la liberté, qu'il y en avait d'autres qui affirmaient purement et simplement la dynastie, et qu'un jour arrivait où ces hommes se rencontraient sur un terrain commun. — Eh bien, à côté de ce groupe, qu'il a indiqué, dont il a signalé la formation, moi, j'en indique un autre : c'est celui qui a toujours affirmé tout à la fois et l'Empire et la liberté.
C'était mettre le feu aux poudres, et un pareil langage avait lieu de surprendre venant d'un homme qui avait voté contre l'amendement des 42. M. Lambrecht a relevé spirituellement le contraste.
Si nous ne connaissions pas, a-t-il dit, le caractère et la loyauté de notre excellent collègue, nous pourrions penser qu'il a voulu aujourd'hui produire des circonstances atténuantes sur la portée de son vote d'hier.
Le début nous promettait un débat piquant. Mais les cris aux voix I la clôture ! ont interrompu brutalement l'orateur. M. Segris est intervenu de la façon la plus intempestive : il a réclamé la parole pour un fait personnel. Il s'en est suivi un tumulte épouvantable. M. Walewski a perdu la tête. Il a mis aux voix la clôture sans permettre à M. Lambrecht de s'expliquer.
LE TIEHS PARTI SOUS l'eMPIHE 361^
Le bureau a perdu la tête à son tour ; deux épreuves qui étaient plus que douteuses ont eu lieu, et malgré les protestations d'Ollivier, qui réclamait le scrutin^ la clôture a été prononcée.
Il a été ensuite procédé au scrutin sur le paragraphe 12 du projet de la commission. Ollivier et moi, nous nous sommes abstenus ; mais au scrutin sur l'ensemble de l'adresse, j'ai woté j^oiir, tandis qu'OUivier se renfermait dans l'abstention.
Le vote d'OUivier est un acte d'indiscipline : du moment que les 42 avaient décidé qu'on voterait l'adresse, Ollivier devait faire comme eux. En s'abstenant, il a détruit en grande partie l'effet de son discours du 17 mars, qui avait un caractère essentiellement dynastique.
Havin s'est également abstenu.
22 mars 1866.
L'Empereur a reçu aujourd'hui la députation chargée de lui présenter l'adresse. Parmi les députés désignés par le sort pour faire partie de cette députation se trouvaient MM. Emile Ollivier, Goerg, Jules Favre et Marie, membres de l'opposition. Seul, M. Goerg s'est rendu à la convocation qui lui avait été adressée.
J'ai remarqué la présence du Prince Napoléon, qui occupait la place à la droite de l'Empereur. Est-ce un gage de réconciliation ?
La réponse de l'Empereur à l'amendement des 42 a été trouvée brutale :
La France, a-t-il dit, veut ce que nous voulons tous, la stabilité, le
progrès et la liberté, mais la liberté qui développe l'intelligence, les instincts généreux, les nobles attraits du travail, mais non la liberté qui est voisine de la licence, excite les mauvaises passions, détruit toutes les croyances, réunit les haines et enfante le trouble. Nous voulons cette liberté qui éclaire, qui contrôle, qui discute les actes du gouvernement, et non celle qui devient une arme pour le miner sourdement et le renverser.
Ces paroles ont causé une vive irritation. J'en ai retrouvé les échos à la salle des Conférences.
Paris, 8 avril 1866.
]y[me Proudhon vient de m'enlever des notes qui étaient ma propriété, puisqu'elles m'avaient été données par son mari pour me guider dans un travail que nous faisions en commun.
La lettre suivante, que j'écrivais le 31 mars à M. Ranc, directeur du Nain j aime, explique comment ces notes avaient été rédigées et par suite de quelles circonstances elles sont venues aux mains de M. de Girardin.
Paris, 31 mars 1866.
Monsieur le Rédacteur,
Vous avez été mal renseigné sur l'origine des notes de Proudhon dont le journal la Liberté a commencé la publication. Voici la vérité :
En 1851, Proudhon, à la sollicitation non point, comme vons le dites, de M. Emile de Girardin, mais d'une maison de librairie, entreprit un grand ouvrage historique. Il me chargea de déblayer la portion de ce travail qui comprenait la Révolution française. Je fis beaucoup de lectures ; il en fit beaucoup de son côté, et il prit l'habitude de me communiquer, soit sous forme de notes, soit sous forme de lettres, les réflexions que lui inspiraient les ouvrages qui lui passaient sous les yeux. Son but était de m'indiquer l'esprit qui devait inspirer mes recherches.
J'avais oublié totalement l'existence de ces notes, quand M. Sainte-
Beuve me fit l'honneur de me demander des documents pour l'excellente étude qu'il a commencée sur Proudhon. En fouillant ma volumineuse correspondance, je retrouvai ces fragments, que je relus à quinze ans de distance et qui me paraissaient avoir une haute valeur.
J'allais voir M"ie Proudhon, et je lui proposais de faire paraître ces notes de Proudhon dans la Presse. C'était au mois de janvier dernier, au moment du procès intenté aux Évangiles annotés. M"^e Proudhon jugea cette publication pour le moment inopportune. En attendant qu'elle voulût bien me donner une autorisation que je considérais comme indispensable, je remis une copie de ces notes à M. de Girardin pour qu'il pût en prendre connaissance.
Comment une partie de ces notes a paru dans la Lz&erté, c'est ce qu'il est inutile de faire connaître. Tout ce que je puis dire, c'est que Mme Proudhon et moi, nous avons été étrangers à cette publication.
Veuillez agréer, etc.,
Alfred Darimon.
^me Proudhon, se fondant sur le traité qu'elle a passé avec le libraire Lacroix pour les œuvres posthumes de son mari, m'a fait redemander ces notes. Elle a en outre dépêché Rolland auprès de Girardin pour lui interdire de continuer la publication qu'il a commencée dans la Liberté.
Comme les grands hommes de la Révolution sont fort maltraités dans les notes de Proudhon, je soupçonne fort M""^ Proudhon de n'avoir agi en cette circonstance que sous l'influence de Duchêne, qui aura vu là une atteinte portée à la réputation du maître. Je sais, en effet, que Girardin avait fait offrir àM™« Proudhon de lui payer largement le droit de reproduire ces articles de son mari. Elle a refusé.
19 avril 1866.
Le Corps législatif est engagé dans une discussion très épineuse. Il y a huit jours qu'elle dure. La dis-
cussion générale a occupé à elle seule plusieurs longues séances.
Il s'agit de la marine marchande.
Toute la loi est dans l'article 5, qui supprime, dans un délai de trois ans, la surtaxe de pavillon.
Il s'est livré sur cet article 5 une bataille furieuse.
Au scrutin, 67 voix se sont prononcées pour le rejet. Ollivier s'est abstenu. J'ai voté cet article, qui consacre un principe libéral.
20 avril 1866.
Après dix jours de discussion, le Corps législatif a adopté le projet de loi sur la marine marchande.
Il y a eu 38 voix contre. C'est à ce maigre résultat qu'a abouti ce débat si passionné.
Ollivier et moi, nous avons voté avec la majorité.
Si jamais le centre gauche arrive au pouvoir, cette question de la protection deviendra une pierre d*achoppement. Ollivier est libre-échangiste, et ses alliés d'aujourd'hui sont tous protectionnistes.
On a envoyé le projet nouveau relatif aux sociétés coopératives à la commission des sociétés. La commission a pu reprendre ses travaux.
A la fin de la session dernière, elle avait décidé que son secrétaire lui présenterait un résumé sommaire des résolutions qui avaient été prises par elle. J'ai rédigé ce rapport et j'en ai donné lecture à la commission.
Toutes les résolutions arrêtées précédemment étaient considérées comme n'ayant qu'un caractère provisoire. Il y aura lieu de les reprendre les unes après le&
autres, et de les soumettre à un prochain examen. J'ai expliqué comment il nous avait été impossible de déférer au vœu exprimé par l'Impératrice de détacher le titre relatif aux sociétés coopératives de l'ensemble de la loi et de le faire voter séparément.
27 avril 1866.
Les députés se montrent fort inquiets de ce qui se passe en Allemagne. Malgré les protestations pacifiques de la Prusse, on ne doute pas qu'elle n'ait l'intention bien arrêtée de trancher par les armes les questions qui se sont élevées entre elle et l'Autriche.
Aussi, quand Ollivier demande que la discussion de la loi du contingent soit mise à Tordre du jour de la séance du jeudi 3 mai, et qu'il annonce que lui et ses amis se proposent d'adresser à cette occasion au gouvernement un certain nombre de questions sur la situation politique de l'Europe, il se manifeste sur tous les bancs une sorte de soubresaut douloureux. On dirait des gens qui n'aiment pas qu'on les troubledans leur quiétude.
M. Rouher déclare qu'il ne sait pas s'il sera possible au gouvernement d'accepter un débat dans l'état des négociations actuelles. Aussitôt un soupir de soulagement s'échappe de toutes les poitrines.
Il est visible que sur les questions redoutables qui s'agitent au-delà du Rhin, la Chambre n'a point d'opinion faite ; qu'elle n'est point préparée à la guerre et qu'elle fera tout le possible pour l'écarter.
3 mai 1866.
Au moment où allait s'ouvrir la discussion sur la loi du contingent, M. Rouher s'est levé et a demandé la parole.
On avait annoncé à la salle des Conférences et à la Présidence qu'on ferait tous les efforts pour écarter toute discussion sur les affaires d'Allemagne. Personne n'a donc été étonné d'entendre M. Rouher déclarer que le gouvernement ne pourrait accepter cette discussion « sans s'exposer à des inconvénients graves et nombreux».
La Chambre a écouté avec une attention pleine d'anxiété l'exposé de la situation politique qui a suivi cette déclaration. Toutes les paroles de M. Rouher ont été saluées par de vifs applaudissements. On a fortement approuvé le passage du discours du ministre d'État où il est dit « qu'après avoir proclamé ses tendances pacifiques, il était du devoir du gouvernement de l'Empereur de respecter les règles d'une neutralité loyale et sincère ». On a accueilli par des bravos prolongés le désavœu d'une alliance présumée entre l'Italie et la Prusse, et surtout ces mots : « Nous laissons à la charge de l'Italie les risques et périls de toute agression dirigée contre l'Autriche. »
M. Rouher a résumé en ces termes la pensée du gouvernement: « Politique pacifique, neutrahté loyale, entière liberté d'action. » Ce programme paraît obtenir l'assentiment de toute la Chambre.
Au moment où M. Rouher achève son discours, M. Thiers monte quelques marches de l'escalier qui
conduit au fauteuil du président : « Walewski, criet-il à mi-Yoix; je vais dire quelques mots; maintenezmoi la parole; je veux faire des déclarations importantes. »
M. Walewski ne répond pas, mais il donne la parole à M. Bethmont, qui la cède immédiatement à M. Thiers.
M. Thiers n'a pas le ton agressif qu'il prend d'habitude quand il examine les actes du gouvernement impérial. Son discours est celui d'un pédagogue qui a surpris son élève en faute, et qui, dans un accès d'indulgence, au lieu de le punir, lui montre doucement les moyens de rentrer dans la bonne voie.
Ce n'est pas à l'Empire qu'il s'attaque, c'est à la Prusse et à l'Italie. « La France, dit-il, doit désavouer la politique prussienne au nom de l'équité d'abord, puis du triple intérêt de l'Allemagne, de la France et delà société universelle. » Quant à l'Italie, il ne faut pas hésiter à lui tenir un langage très ferme : « Il faut s'expliquer avec elle de façon à ne lui laisser aucun doute, de manière à ce qu'elle ne puisse dire que la désapprobationd'aujourd'hui ressemble à la désapprobation précédente. Peut-être alors ces ingrats alliés vous comprendront davantage et peut-être ausi^i M. de Bismark comprendra la situation dans laquelle il s'engage. »
Le discours de M. Thiers a complètement effacé les déclarations de M. Rouher. Un grand nombre de députés quittent leurs bancs et vont presser les mains de l'orateur. La séance reste suspendue plus de vingt minutes.
Jules Favre essaye de restreindre le débat. Mais
on ne l'écoute pas. C'est à peine si on prête l'oreille à M. Rouher venant dire que a le gouvernement considère qu'il y aurait péril à développer plus longtemps cette discussion. » Il a cependant appris à la Cliambre une nouvelle importante, c'est qu'on vient de recevoir la déclaration officielle émanée de l'Italie « qu'elle prenait l'engagement de ne pas attaquer l'Autriche. »
Après toutes ces émotions, il était bien difficile à la Chambre d'aborder les détails techniques de la loi du contingent. OUivier a exprimé le sentiment général quand il a dit : « Nous ne voulons par aucun développement, retarder d'un moment le vote qui, rendu par la Chambre, après la déclaration du gouvernement, dont je prends acte et que j'accepte, après l'émotion que vous avez manifestée pendant le discours de l'honorable M. Thiers, sera, pour le pays et pour l'Europe, un acte solennel. »
Ce qui s'est passé pendant et après le discours de M. Thiers ne laisse aucun doute sur les sentiments de la Chambre.
Il est évident qu'elle désire que si la France prend part aux événements dont l'Allemagne est menacée d'être le théâtre, elle se range du côté de l'Autriche. Au fond, les vœux sont pour le maintien de la paix et pour une stricte neutralité.
M. Thiers a été véritablement aujourd'hui le chef et l'organe de la majorité. Il est vrai qu'il a été puissamment secondé par des hommes qui appartiennent au gouvernement de l'Empereur. M. Walewski préconisait dans les couloirs depuis quelques jours la politique d'abstention qu'a soutenue l'orateur de la gauche.
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 37T
M. Fould, ministre des finances, était venu lui-même à la salle des Conférences prêcher en faveur du maintien de la paix. Tout le monde a pu l'entendre dire aux députés qui sortaient de la salle pendant la suspension de séance qui a suivi le discours de M. Thiers : « Je n'ai jamais rien entendu d'aussi beau ni d'aussi fort» Après un discours comme celui-là, on peut dire que la paix est assurée. »
9 mai 1866.
Vermorel, qui s'occupe de la transformation du Courrier Français, m'écrit pour que je lui procure tous les documents officiels relatifs aux sociétés coopératives.
J'irai, me dit-il, causer avec vous avant de prendre parti; mais je crois qu'il est utile de donner l'analyse des documents dans le premier numéro.
Excusez-moi de ne pas aller moi-même vous remercier de toutes vos bontés et vous demander un nouveau service; mais je suis trop surchargé en ce moment.
J'ai eu lundi une audience de M. de la Valette, et j'espère arrivée à obtenir mon autorisation.
Recevez encore une fois l'expression sincère de ma reconnaissance, de mes sentiments les plus dévoués.
A. Vermorel.
Je suis intervenu en effet auprès de M. de la Valette pour qu'il accordât au Courrier Français l'autorisation de \ente sur la voie publique.
19 mai 186G.
Depuis quelques jours, le Corps législatif examine le projet de loi sur les Conseils généraux. Le projet
est inspiré par une pensée libérale. Malgré quelques petites taches qui le déparent, je crois qu'il mérite d'être pris en considération.
Il y a eu néanmoins une forte opposition sur l'article 13 qui règle les attributions du Conseil départemental de la Seine. Ce Conseil, qui remplit les fonctions de Conseil général, n'est pas le résultat de l'élection. Il y avait lieu d'examiner s'il devait avoir les mêmes attributions que les conseils élus. La question était résolue négativement par la gauche et par le centre gauche.
M. Rouher a compris que, tel que l'avait rédigé le €onseil d'État, l'article 13 était inacceptable. Il a promis qu'à la prochaine séance, le gouvernement apporterait une disposition additionnelle. Malgré cette promesse, il s'est trouvé 60 voix pour demander le renvoi de l'article à la commission.
Ollivier a présenté sur les lacunes du règlement une série d'observations fort justes et qui bien certainement porteront leurs fruits.
Nous avons voté tous les deux contre l'article 13.
22 mai 1866.
Voici la disposition additionnelle à l'article 13 du projet de loi sur les Conseils généraux qui est proposée par la commission :
Nonobstant les dispositions de l'article précédent, le département de la Seine ne pourra établir une imposition extraordinaire ni contracter aucun emprunt sans y être autorisé par une loi.
Tous les amendements qui n'avaient pas pu prendre place dans la loi ont été renvoyés à l'article 15 et àQr-
LE TIERS PARTI SOUS i/eMPIRE 379
nier du projet. Une longue discussion s'est engagée à propos de ces amendements; elle s'est terminée par un vote au scrutin.
52 voix se sont prononcées pour le renvoi à la commission. J'ai voté avec la minorité. Ollivier s'est abstenu.
23 mai 1866.
Le Corps législatif a achevé la discussion du projet de loi sur les Conseils généraux.
Jules Simon a expliqué pourquoi les députés qui représentent la portion rurale du département de la Seine « se voyaient ré duits à voter contre une loi dont ils reconnaissaient les avantages ».
Nous ne pouvons, a-t-ildit, à aucun prix sanctionner par notre vote une mesure législative qui condamne les électeurs qui nous ont nommés à une sorte d'incapacité politique.
Il n'y a eu que cinq opposants : MM. Carnot, Garnier-Pagès, Pelletan, Ernest Picard, et Jules Simon.
Jules Favre et Marie se sont abstenus.
Tous les autres membres de la gauche ont voté avec la majorité.
C'est une dérogation à l'opposition systématique. Nous n'avons rien fait de plus, quand nous avons voté la loi des coalitions.
31 mai 1866.
Le Corps législatif a voté le projet de loi concernant les crimes, les délits et les contraventions à l'étranger.
Il y a eu beaucoup d'abstentions, et 25 voix contre. Ollivier et moi, nous avons voté avec la minorité.
Je me rappelle que, l'année dernière, Langlais, qui était chargé au Conseil d'État de préparer le projet de loi, voulut bien me demanderunjource que je pensais de cette pratique nouvelle.
« Je crois^ lui répondis-je, que tout crime et tout délit doivent être punis; mais j'ai peur qu'on n'abuse d'une pareille loi dans un intérêt politique, et si elle était présentée au Corps législatif, je la repousserais. »
12 juin 1866.
C'est une grosse question que celle de savoir si l'Exposition universelle de 1867 aura lieu. Ce matin, dans la réunion du 10^ groupe, on disait que M. Le Play avait demandé au gouvernement s'il n'était pas possible d'obtenir des puissances européennes la neutralisation du Cham.p-de-Mars et des quartiers environnants.
Il était bien difficile à l'Empereur de continuer à garder le silence en présence de la guerre devenue imminente. La discussion des budgets va s'ouvrir et l'opposition est résolue de provoquer un débat sur les affaires d'Allemagne et d'Italie. Le discours d'Auxerre a montré que Napoléon III ne partage pas les idées de M. Tliiers et qu'il a répudié les traités de 'J815, « dont on veut faire, a-t-il dit avec une pointe d'humeur très visible, l'unique base de notre politique extérieure. » Mais le moment est venu de sortir de l'obscurité et du vague dans lesquels s'est jusqu'ici renfermée la pensée impériale.
On sait dans la Chambre que les conseillers de la couronne sont très divisés sur le chapitre des alliances ; les uns penchent pour la Prusse, les autres pour l'Autriche. Mais l'Empereur, pour qui penche-t-il ? Les députés ont hâte de le savoir ; ils ne veulent plus s'exposer à renouveler la démonstration qui a eu lieu le 3 mai et qui, paraît-il, a profondément contrarié le souverain.
Aussi la Chambre a fait un bon accueil à la lettre que l'Empereur a adressée à M. Droujn de Lhuys et dont M. Rouher est venu lui donner lecture. Cette lettre se résume en ces deux mots : Neutralité attentive... auxquels les lignes suivantes servent de commentaire:
Dans la luUe qui est sur le point d'éclater, nous n"avons que deux intérêts : la conservation de l'équilibre européen et le maintien de l'œuvre que nous avons contribué à édifier en Italie. Mais pour sauvegarder ces deù^ intérêts, la force morale de la France ne suffit-elle pas? Pour que sa parole soit écoutée, serait-elle obligée de sortir l'épée? Je ne le pense pas.
La gauche a essayé d'engager la discussion. Mais M. Rouher avait déclaré qu'un débat contradictoire pourrait entraîner des inconvénients sérieux en ce moment. 11 a répété à diverses reprises que le gouvernement désirait le maintien de la paix. Cela a suffi pour lui ramener complètement la majorité ; elle n'a pas permis à un seul orateur de prendre la parole.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que toutes les fois qu'un député prononçait le mot de « paix », il était immédiatement interrompu et conspué. M. Thiers a voulu prononcer quelques mots « pour lever, a-t-il dit, les scrupules de certains membres et les rallier à la
38î2 LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE
demande du ministre d'Etat. » On a craint qu'il ne renouvelât la scène du 3 mai. Cette fois M. Walewski lui a fermé brutalement la bouche.
A la majorité de 202 voix contre 34, la Chambre s'est prononcée pour la clôture de l'incident.
L'empereur a pris le bon parti ; il s'est rangé du côté de la Prusse.
Le mot est de Belmontet. Il ne manque pas d'une certaine justesse.
13 juin 1866.
Malgré le vote d'hier, le Corps législatif a failli revenir sur les affaires de l'Allemagne et de l'itahe.
On allait entamer la discussion générale du budget de 1867. Garnier-Pagès a fait la remarque que ce budget avait été préparé par la commission en prévision de la paix et que nous étions en présence des menaces de guerre. La situation peut donc changer de jour en jour.
Nous ne pouvons pas, a dit Garnier-Pagès, connaître les événements qui se préparent; on ne peut pas prédire l'avenir; mais je demande au gouvernement si, dans une circonstance donnée, il ne croira pas convenable de consulter la Chambre sur les crédits supplémentaires dont il pourrait avoir besoin.
M. Rouher a répondu :
11 est de toute évidence que si les événements prenaient un caractère tel qu'ils doivent engager le gouvernement à modifier la politique qu'il vous a fait connaître, l'organisation financière actuelle ne lui fournirait à aucun degré le moyen d'ouvrir par des décrets impériaux les crédits nécessaires pour faire face à des dépenses nouvelles ; son devoir serait de recourir à une réunion nouvelle du Corps législatif, afin de pourvoir à ces é.entualités.
M. Mathieu a eu à fournir de nouvelles explications sur le travail de la commission des sociétés.
J'avais promis, a-t-il dit, que, dons quelques jours, la commission serait en mesure de soumettre au Conseil d'État le projet de loi amendé par elle, et j'ai tenu parole. Quelques jours après, en effet, le projetde loi était arrêté par la commission et transmis au Conseil d'État ; ce qu'il en adviendra, je l'ignore.
Il est peu probable que le projet vienne en discussion cette année.
14 juin 1866.
Le pauvre M. Walewski a bien du mal d'empêcher le renouvellement de l'incident que le Corps législatif a clos avant-hier par un vote spécial.
Hier^ pendant que Garnier-Pagès'se plaignait qu'on présentât à la veille d'une guerre possible un budget de paix, il était visiblement sur des charbons ardents.
Aujourd'hui, Glais-Bizoin a mis sa patience à l'épreuve. Il a trouvé le moyen de dire des choses énormes et de flétrir « le spectacle abominable que s'apprêtent à donner au monde civilisé quelques ministres coupables, criminels, ministres de souverains nonmoins coupables, non moins criminels. »
M. Walewski a fait de vains efforts pour arrêter l'imprudent orateur. Glais-Bizoin a une façon de parler qui échappe à toute action disciplinaire :il bafouille, comme on dit en style de théâtre ; on le comprend à peine. Le président a pourtant trouvé le moyen de le frapper d'un rappel à l'ordre pour avoir laissé échapper les paroles suivantes :
Je n'ai pas besoin de faire l'énumération des peuples dont aujourd'hui le sort est entre les mains du pouvoir arbitraire.
Voix nombreuses. Qui ? qui ?
Glais-Bizoin. En Autriche, en Prusse,... et aussi en France. [Violents murmures.)
Le rappel à l'ordre n'a point ému Glais-Bizoin. Il s'est contenté de dire : « J'ai fini, » et il est remonté ti^anquillement à son banc.
15 juin 1866.
Il s'est passé au Corps législatif un incident dont il est bon de tenir note.
Jules Favre avait dit, en parlant des journaux, « qu'il était impossible, avec l'organisation actuelle de la presse, qu'une plainte venue d'un homme du peuple, pût arriver à se faire jour. »
Janzé avait appuyé la parole de Jules Favre :
Je n'ai pas encore trouvé un journal qui ait voulu accepter les réclamations contre les compagnies de chemins de fer.
Havin a vivement relevé les allégations de ses collègues.
Jamais, s'est-il écrié, nous n'avons failli à notre devoir, et chaque fois qu'une plainte est arrivée au Siècle, si elle avait un caractère sérieux, mes collaborateurs et moi, nous l'avons écoutée, et nous avons réclamé justice.
Cette petite réclame faite au Siècle a excité une hilarité générale.
La 4*^ section duministère de l'intérieur (dépenses de sûreté publique) a été votée par 225 voix contre 20.
Je n'ai pas voté avec la majorité. Guéroult et Olli-
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 3So
vier se sont également abstenus. Thiers etBerryer ont voté contre.
16 juin 1866.
Suite de l'incident d'hier.
Guéroult a protesté à son tour contre les paroles de Jules Favre :
Il est impossible, a-t-il dit, que nous laissions supposer que les journalistes sont courbés, comme de misérables esclaves, sous le bâton du pouvoir; ce n'est pas là la vérité... je déclare que, depuis que je suis entré dans le journalisme, il ne m'est jamais arrivé qu'on m'ait interdit de parler dételle ou telle chose... quelquefois le ministre compétent ma fait engager à ne pas toucher trop vivement à une question brûlante.
— Eh ! bien ! Eh ! bien, a fait observer OUivier, M. Jules Favre n'a pas voulu dire autre chose.
Havin a protesté de son coté ; il a dit dans son langage à la Monsieur Prudhomme :
J'ai le droit de répéter ce que l'honorable directeur de VOjtinion nationale vient de dire: Si l'on se fût permis de nous faire une défense qui aurait contrarié les devoirs que nous avons à remplir envers la société, envers les principes et simplement envers les personnes, nous aurions résisté, et ce n'eût été ni un avertissement ni une suspension, ni même une suppression qui nous auraient arrêtés.
En ce moment, je n'ai pu m'empêcher de me rappeler les tendeurs que j'ai vues régner au Siècle dans certaines circonstances et les conseils de prudence que nous donnait le directeur du journal, dans l'intérêt de son entreprise, et j'ai eu beaucoup de peine à étouffer une forte envie de rire.
Granier de Cassagnac avait dit :
rsous avons parmi nous des journalistes ; je les adjure de déclarer en face de la Chambre et du pays si, oui ou non, leur plume est hbre.
386 LE TIERS PARTI SOLS l'eMPIRE
De sorte qu'Havin et Guéroult semblent s'être donné le mot pour répondre à Finterpellation du député de la droite et pour lui fournir un argument en faveur du statu quo.
Jules Favre a, du reste, retiré l'expression dont il s'était servi et qui avait fait dire à Guéroult : « Il j a certaines défenses de la presse qui sont plus pénibles à entendre que des accusations. »
Il y a eu une note comique : M. le général Allard s'étant permis de qualifier un discours de M. Delamarre (de la Creuse) « d'appel à l'insurrection contre notre législation militaire », le pauvre M. Delamarre s'est écrié d'une voix piteuse : « Un député qui n'a jamais voté contrôle gouvernement, être accusé de faire appel à la révolte ! »
Depuis quelques jours un certain nombre de journaux cherchent adonner un sens belliqueux à la lettre adressée par l'Empereur à M. Drouyn de Lhuys. Girardin, entre autres, a publié dans la Liberté un commentaire de cette lettre qui la transforme en une sorte àhiltimatum.
Le Constitutionnnel a inséré dans ses colonnes un article portant la signature de Paulin Limayrac, qui repousse en termes très vifs l'interprétation de Girardin. Le Moniteur a fait à cet article du Constitutionnel l'honneur d'une reproduction à la partie non officielle.
Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on fît courir le bruit que l'article avait été écrit par l'Empereur.
18 juin 1866.
A noter l'incident du général Gorsse.
C'est un vieux bonhomme qui a à peine le souffle, et qui cependant a réussi à produire sur tous les bancs une émotion qui a fini par gagner M. le ministre d'État lui-même.
Il s'agissait de la situation des anciens officiers retraités. Le général Gorsse a fait de la détresse de ces malheureux officiers un tableau lamentable. Maigre, ratatiné, la tête branlante, les vêtements négligés, il semblait l'image vivante de ces ^ieux soldats qui, renvoyés dans leurs foyers avec une pension insuffisante, meurent de cette terrible maladie que Fourier appelait la faim lente.
La Chambre a écouté avec une attention sympathique ce vieillard qui réclamait d'une voix à demi éteinte en faveur de ses compagnons d'armes. Un moment, gagné lui-même par l'émotion qu'il excitait, il s'est arrêté brusquement : — Reposez-vous^ lui a-t-on crié de toutes parts. M. Chevandier de Valdrôme, qui était assis auprès de lui, lui a mis dans ses doigts tremblants un verre d'eau sucrée et l'a aidé à le porter à ses lèvres.
Le général a achevé son discours. De nombreux applaudissements ont accueilli ses dernières phrases. Toutes les mains sont venues presser ses mains défaillantes.
La cause était gagnée. M. Rouher s'en est aperçu.
En cédant, a-t-il dit, aux sentiments qui nous animent tous, j'ai l'honneur, au nom du gouvernement, de vous proposer d'ajouter au
budget une nouvelle allocation de 500,000 francs. Je n'ai a.icun mandat pour en agir ainsi ; mais je suis certain que le c i ur du souverain a ratiflé d'avance cette proposition.
Le général Gorsse est sorti de la salle, reconduit par les bravos d'une grande partie de la Chambre.
20 juin 1866.
Vermorel m'a appris qu'on avait saisi le Courrier français et que ce journal était l'objet de poursuites.
On l'a saisi, m'écrit-il, chose étrange ! pour des protestations paciliques des ouvriers. On nous accuse d'excitation à la haine des citoyens, quand nous demandons la paix et la conciliation !
Donnez-moi des indications sur les démarches à faire, car je ne pense pas que l'affaire puisse être sérieuse.
Je n'avais pas d'autres recommandations à donner à Vermorel que de se montrer plus modéré et surtout moins hargneux : il est disposé à avoir le soupçon dans le cœur et l'injure à la bouche.
Je lui ai dit, néanmoins, d'aller voir M. de Saint- Paul au ministère de l'intérieur.
22 juin 1866.
Il s'est produit aujourd'hui un incident très curieux et parfaitement inexplicable.
M. Rouher communique à M. le duc d'Albuféra une dépêche ainsi conçue :
(( Une grande bataille a eu lieu en Silésie. Les Prussiens ont été mis en déroute. Le prince royal de Prusse a été tué. »
Aussitôt toute la Chambre se précipite vers le banc où siège le ministre d'État. La séance est forcément
suspendue. Des conversations animées s'engagent dans l'hémicycle et dans les couloirs. On applaudit à la défaite des Prussiens. M. Thiers y voit le pronostic d'une prochaine solution.
« Toute victoire des Autrichiens, dit-il aux députés rassemblés autour de lui, sera un pas fait vers la paix. Au contraire, si les Prussiens sont vainqueurs, la guerre durera longtemps. «
Au bout d'un quart d'heure, on apporte à M. Rouher une note émanée du ministère des affaires étrangères : la dépêche est fausse ; on a des dépêches postérieures de Berlin et elles ne disent pas un mot de cette prétendue bataille.
M. Thiers continue cependant à croire à l'authenticité de la nouvelle. Comme j'exprime quelques doutes :
« Les intérêts privés, me dit-il, montrent plus d'activité que le gouvernement ; ils sont continuellement en éveil et ils emploient, pour être informés des événements, des moyens rapides qui manquent à l'administration. Si l'on sait quelque chose de vrai sur ce qui se passe pendant une guerre, ce n'est jamais que par les banquiers et les gens de finances. »
La Chambre, un peu honteuse de s'être laissé tromper par une mystification, reprend sa séance.
23 juin 1866.
Au dîner qui a eu hier aux Tuileries, l'Empereur, lans un entretien qu'il a eu avec un certain nombre le députés, aurait tenu, à ce qu'on rapporte, un langage très favorable au rétablissement de la paix, et il
aurait confirmé l'espoir que l'Exposition de 1867 ne subirait aucun ajournement.
On commentait beaucoup les paroles de l'Empereur dans les couloirs du Corps législatif.
25 juin 18G6.
M. Larrabure a eu aujourd'hui une bien malheureuse inspiration. Au moment où, comme on dit, la parole est au canon, il a voulu provoquer une démonstration en faveur de la paix. On lui a fait sentir durement que ses paroles manquaient d'opportunité.
Ce député est un ami particulier de M. Fould. On dit que, lorsqu'il parle, il ne fait le plus souvent que traduire les pensées et les sentiments du ministre des finances. La Chambre, qui garde rancune à M. Fould de l'avoir entraînée, le 3 mai, à applaudir le discours de M. Thiers, avait pris la résolution d'empêcher M. Larrabure de développer ses idées ultrapacifiques.
Il est vrai que ce pauvre M. Larrabure al singulièrement prêté le flanc aux interruptions. Il est un fait éclatant, a-t-il dit, la France veut la paix. — Avec honneur, lui a-t-on répondu. — La France, a-t-il continué, ne veut pas la guerre pour conquérir des agrandissements de territoire. — Nous sommes d'accord là-dessus, lui a-t-on crié de tous les coins de la Chambre.
M. Thiers et M. Berrjer ont essayé de faire maintenir la parole à M. Larrabure. Il y a eu altercation entre eux et M. Walewski. M. Thiers a invoqué le droit de la Chambre. M. Berryer a fait l'observation
qu'aujourd'hui que la guerre est déclarée, la France a le droit de savoir « s'il doit en sortir une situation qui l'engage à prendre part aux événements. »
M. Larrabure, déconcerté par tout ce tapage, qu'il avait bien innocemment provoqué, a renoncé de luimême à la parole.
« Je ne comprends rien aux susceptibilités de la Chambre, a-t-il dit à un de nos collègues en se rasseyant ; avant de prendre la parole, j'ai consulté plusieurs membres du cabinet, et ils m'ont prodigué leurs encouragements. »
27 juin 1866.
On a terminé la discussion du projet de loi sur le budget ordinaire de l'exercice 1867. Ollivier a voté pour. Hénon s'est abstenu, se séparant ainsi de la gauche, qui a voté contre.
Il ne s'est trouvé que deux députés, MM. Pagézy et Noualhier, pour s'opposer au projet de loi relatif aux droits des héritiers et ayants droit des auteurs.
Jules Simon, qui est partisan de la perpétuité de la propriété littéraire, s'est abstenu de prendre part au vote.
H y a eu une discussion sur la question de savoir si Ton mettrait à l'ordre du jour la loi sur l'instruciion primaire avant le budget extraordinaire. Ollivier a été d'avis qu'il ne restait plus assez de temps pour examiner sérieusement une loi aussi importante que celle sur l'instruction primaire. Il a été approuvé par M. Rouher.
Le scrutin a été réclamé. Il n'y a eu que 203 vo-
tants, c'est-à-dire qu'un grand nombre de membres, ou bien étaient déjà partis, ou bien se sont abstenus. 33 voix se sont prononcées pour la priorité à accorder à la loi sur l'instruction primaire.
29 juin 18GG.
Le bruit a couru à la Chambre qu'on allait interpeller M. Rouher et que le ministre d'État était disposé à expliquer les motifs pour lesquels le gouvernement a dû s'abstenir de toute discussion sur les affaires extérieures.
On a achevé le vote de la loi sur le courtage, on a entamé la discussion du budget extraordinaire, et aucune interpellation ne s'est produite.
Il serait cependant bien nécessaire de savoir si le gouvernement est pour l'Autriche ou s'il est pour la Prusse. Ces jours-ci, la Gazette de France^ ayant annoncé qu'une députation de notables commerçants de Paris était allée à la préfecture de police demander d'organiser une illumination spontanée, pour le cas où la nouvelle d'une victoire sur l'Autriche serait officiellement confirmée, le ministre de l'intérieur a envoyé au journal un communiqué contenant un démenti presque brutal. Il est vrai que M. de la Valette est partisan de l'alliance prusso-italienne.
Les bruits belliqueux recommencent. On dit qu'en cas de guerre, le Prince Napoléon aurait le commandement général de la flotte.
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIHE 393
30 juin 18Ô6.
Clôture de la session.
Le discours de M. Walewski ne dépasse pas les bornes d'une banalité polie.
On a remarqué cependant le passage où il est dit que le Corps législatif ne se réunirait pas avant l'année prochaine. On en a conclu qu'aucune complication ne s'était produite à l'extérieur et que l'Empereur resterait fidèle à cette politique de neutralité attentive quil a proclamée dans ses lettres à M.Drouyn de Lhujs.
« Vive la liberté I s'est écrié Pelletan.
— La bonne, » a ré[)liqué Belmontet.
C'est sur ces mots que les députés se sont séparés.
-2 juillet 1866.
Il est question d'envoyer au Sénat un projet de sénatus-consulte destiné à modifier la constitution en quelques points.
Les modifications, à ce qu'on m'assure, ne porteraient pas seulement sur la constitution, mais sur les décrets du 24 novembre. C'est ainsi qu'on supprimerait l'adresse, qui serait remplacée par le droit d'interpellation.
Les pétitions touchant aux réformes constitutionnelles ne pourraient plus être discutées qu'après l'assentim.ent préalable des bureaux. Il serait interdit aux candidats à la députation et aux journaux, les uns dans leurs articles, les autres dans leurs circu-
laires électorales, de demander des modifications à la constitution. Le Sénat seul aurait le droit de formuler des vœux à cet égard.
Enfin, à l'indemnité mensuelle qui est attribuée aux députés serait substituée une indemnité fixe, quelle que fût la durée de la session.
Les esprits sont très partagés au sujet de l'adresse : les uns considèrent la suppression de l'adresse comme un recul ; les autres croient que l'adresse, telle qu'elle était votée, ne permettait pas au Corps législatif d'exercer une action utile et de prendre une part sérieuse au gouvernement du pays.
Nous discutons sur des faits accomplis, me disait ce soir Jules Brame. Ce qu'il faut, ce sont des explications sur des faits actuels et sur des actes en voie d'accomplissement. Ainsi, à l'heure qu'il est, nous ne savons rien de la politique suivie par le gouvernement dans la guerre entre la Prusse et l'Autriche. Le droit d'interpellation nous aurait fourni le moyen de forcer M. Rouher à sortir du mutisme calculé dans lequel il s'est renfermé depuis trois mois.
M. Walewski serait partisan de la suppression de l'adresse. « Elle fait perdre trop de temps, aurait-il dit, à un de nos collègues du bureau. »
5 juillet 1866.
Ce matin, j'étais encore sous le coup des émotions qu'a produite sur tout le monde la nouvelle de la victoire remportée par les Prussiens à Sadowa, quand on est venu m'apporterle Moniteur universel. En l'ouvrant, j'ai été fort surpris de lire la note suivante, placée en tête de la Partie officielle :
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIUE 39o
Paris, le 4 juillet 1866.
Un fait important vient de se produirr3. Après avoir sauvegardé l'honneur de ses armes en Italie, l'empereur d'Autriche, accédant aux idées émises par lEmpereur Napoléon dans sa lettre adressée le 11 juin à son ministre des affaires étrangères, cède la Yénétie à l'Empereur des Français et accepte sa médiation pour amener la paix entre les belligérants. L'Empereur >'apoIéon s'est empressé de répondre à cet appel et s'est immédiatement adressé aux rois de Prusse et d'Italie pour amener un armistice. "^
Depuis trois mois j'ai renoncé à déchiffrer les énigmes de la politique impériale; j'avoue cependant que j'ai été saisi d'un mouvement irrésistible de curiosité en lisant cette note.
Je me disais : Est-ce que j'aurais manqué de perspicacité ? Ce que je prenais pour des hésitations et des incohérences, n'était-ce pas, au contraire, la mise à exécution d'un plan savamment conçu et habilement poursuivi ? Sommes-nous à la veille de recevoir la récompense de cette neutralité attentive qui a été indiquée par Napoléon III comme étant la seule ligne de conduite utile et efficace? Comme compensation aux agrandissements qu'obtiendront forcément la Prusse et l'Italie, allons-nous enfin voir se réaliser, du côté du Rhin, cette rectification de nos frontières considérée comme indispensable à la défense du pays ?
En relisant la note j'y trouvais bien des obscurités. Pourquoi insistait-on si fort sur les défaites de l'armée italienne ? N'est-ce pas, quoi qu'on en ait dit, à la sollicitation et sur les conseils de Napoléon III que l'Italie est devenue l'alliée de la Prusse ? Le« armes de Victor-Emmanuel n'ont pas été heureuses, il est vrai;
mais son intervention, en obligeant l'Autriche à diviser ses forces, n'a-t-elle pas contribué à la victoire éclatante remportée à Sadowa par l'armée prussienne? Après avoir proclamé que le droit et la civilisation étaient du côté de la Prusse, allait-on se rapprocher de l'Autriche vaincue? Dans quel but? Quel intérêt pourrions-nous avoir à abandonner la cause du vainqueur ?
Toutes ces questions et bien d'autres encore se pressaient dans ma tête. Dans l'espérance de recueilUr un peu de lumière, je me suis rendu chez le Prince Napoléon.
Depuis plus d'un an, le Prince se tient à l'écart des hommes et des affaires ; mais quand on réclame son concours, il l'accorde volontiers, surtout quand il s'agit d'une politique conforme à ses idées. C'est ainsi que, dans une circonstance récente, l'Empereur a fait appel à l'intervention de son cousin auprès du roi Victor-Em.manuel, dont la conduite semblait indécise. Le Prince Napoléon ne sait pas toujours tout, mais il devine beaucoup, et, le plus souvent, il devine juste. Les confidences qu'il reçoit de certains personnages et les bruits que sa haute position lui permet de recueillir remplacent pour lui les informations officielles. Il a un instinct merveilleux pour tirer de tous ces faits plus ou moins dénaturés des inductions qui s'éloignent rarement de la réalité.
J'ai été introduit immédiatement dans le cabinet du Prince ; car le salon d'attente était vide de visiteurs.
Le Prince m'a fait un accueil si étrange, que je me
suis presque repenti de ma démarche. Il parcourait à grands pas la longue pièce qui lui sert de cabinet. On voyait sur son visage un mélange de tristesse et de colère. Il s'est écoulé un temps assez long avant qu'il m adressât la parole. A la fin, il s'est arrêté, et me regardant en face, il m'a dit avec une brusquerie voisine de la brutalité :
« Qu'on ne vienne pas me féliciter de ce qui se passe aujourd'hui. Fût-ce mon meilleur ami, je le jetterais par la fenêtre I
— Comment, ai-je répliqué, pourrais-je songer à vous féliciter de ce qui arrive ? Je n'y comprends absolument rien. »
Le Prince a paru satisfait de ma déclaration; mais il a haussé le ton de sa voix :
a A la bonne heure ! m'a-t-il dit. Qu'est-ce que 3ette note du Moniteur? Un simple coup de théâtre à a Mélingue I Histoire d'obtenir à la Bourse quatre )u cinq francs de hausse ! »
Il a repris sa promenade, et passant à un autre )rdre d'idées :
« Cette transaction, a-t-il dit, dont oa s'applaudit i fort est honteuse pour l'Italie. Comment ! ces pau- Tes gens ont dépensé leur argent et versé leur sang, it c'est la France qui reçoit la Vénétie, elle qui n'a las mis un seul homme en ligne, elle qui n'a pas brûlé ne seule amorce ! Ah I je sais, on donnera la Vénétie ux Italiens. Mais à quelles conditions? On leur fera ayer un milliard; on leur imposera l'obligation de especter à tout jamais ce qui reste du pouvoir teraorel de la Papauté. La Prusse, elle non plus, n'a pas
sujet d'être satisfaite. Il est bien visible que l'Autriche ne cherche qu'une chose, c'est de gagner du temps. Quand elle aura reconstitué son armée, elle écrasera la Prusse. »
Depuis quelques jours, il circule des bruits de réformes nouvelles. Le Prince, y faisant allusion, a mis en cause le parti libéral, qu'il accuse de vouloir la paix à tout prix. Cette fois j'ai dû prendre ma part des reproches.
« Les fameux libéraux français, s'est-il écrié, sont des dupes. Ils se figurent qu'on va leur donner des réformes. Ils se trompent. On leur enlèvera ce qu'ils ont mis tant de peine à conquérir ! »
La conversation commençait à devenir gênante, d'autant plus que le Prince ne me laissait pas placer un mot. Heureusement on est venu lui apporter la carte d'un visiteur. J'en ai profité pour prendre congé.
Au moment où je soulevais la portière pour sortir du cabinet, le Prince m'a pris la main et m'a retenu:
c( Mettez-vous bien dans l'esprit, m'a-t-il dit, qu'on a agi comme on le fait toujours ; on a adopté la politique des demi-mesures. Il fallait anéantir l'Autriche. Au lieu de cela, qu'a-t-on fait? On l'a amoindrie; on est en train de réchauffer ses vieilles haines; on en fait à nouveau le nœud d'une coalition contre nous. »
Le Prince, placé sous le coup de préoccupations qui m'échappent, ne m'a pas paru jouir de sa lucidité d'esprit habituelle. Son langage passionné avait accru mes doutes; j'étais en proie à de véritables perplexités.
En sortant du Palais -Royal, je me suis machinalement dirigé vers le palais du Corps législatif. La
session est close depuis quatre jours, mais les députés ont été priés de ne pas s'éloigner de Paris, Il peut survenir tel incident qui nécessite la réunion immédiate du Corps législatif, et l'on est bien aise d'avoir les députés sous la main.
Les députés sont, du reste, fort préoccupés des bruits qui courent au sujet de modifications qui seraient introduites prochainement dans la Constitution. Il y a eu un conseil des ministres auquel assistaient les membres du conseil privé. M. Rouher a donné lecture d'un projet de sénatus-consulte. Le fait est que le Sénat est toujours en session. Avant de regagner leurs départements, les députés voulaient savoir à quoi s'en tenir sur les projets qu'on attribue au gouvernement.
Je n'ai donc été nullement étonné de voir la salle des Conférences aussi fréquentée et aussi animée que si l'on était à quelques heures d'une séance solennelle.
La note du Moniteur est sérieusement et généralement approuvée. Tous les visages sont rayonnants. C'est la paix, disent les uns. C'est la fin des complications ! disent les autres.
Un député qui occupe une grande position au Château parcourt les groupes et fait l'éloge de la sagesse de l'Empereur :
« Eh bien ! s'écrie-t-il, j'espère qu'on peut se fier à cet homme -là ! »
M. de Montjoyeux, député de la majorité, me donne le mot de cet enthousiasme. Ce n'est pas seulement la note du Moniteur qui réjouit tout ce monde, c'est une décision prise hier et qui serait fort grave, si ce que me rapporte mon collègue est exact.
400 LK TIERS PARTI SOUS l'eMPIUK
Voici ce dont il s'agit :
A la première nouvelle de la victoire foudroyante de Sadowa, M. Drouyn de Llmys aurait compris que la France était menacée de perdre le rang qu'elle a occupé jusqu'ici parmi les nations occidentales. Afin de sauvegarder les intérêts de la France, et aussi pour mettre des bornes aux exigences de la Prusse, il avait suggéré à l'Empereur de réunir 80,000 hommes, d'occuper la rive gauche du Rhin et d'opérer ainsi une diversion qui aurait permis de faire échec aux projets ambitieux de M. de Bismark. L'Empereur avait d'abord accédé aux vues du ministre des affaires étrangères. Une note devait paraître au Moniteur en même temps qu'un décret convoquant le Corps législatif. Mais, au dernier moment, l'Empereur, cédant à des influences que M. de Montjojeux ne m'a pas fait connaître, aurait changé d'avis : il aurait pris la résolution de se borner au rôle de médiateur pacifique entre les deux belligérants.
M. de Montjojeux est très lié avec le marquis de la Valette. 11 est donc bien placé pour savoir ce qui se passe. On s'est trouvé pendant quelques heures à deux doigts de la guerre. C'est de la résolution prise par l'Empereur de repousser les conseils belliqueux que se réjouissent surtout mes honorables collègues. On ne parlait rien moins que d'aller en corps faire une visite aux Tuileries.
Mais d'où vient que le Prince Napoléon n'a fait, dans la courte conversation que j'ai eue avec lui, aucune allusion à cet incident ? L'ignore-t-il ? Je serais tenté de le croire; il y avait", en efi'et, dans cette ten-
tative avortée d'une intervention armée, un argument à faire valoir contre la politique décousue de son impérial cousin; bien certainement il ne l'aurait pas laissé échapper.
Ce soir, j'ai parcouru les boulevards. Toutes les fenêtres sont pavoisées. On me dit que le faubourg Saint- Antoine a illuminé. La foule qui circule est énorme. 11 semble vraiment que la France vient de remporter une grande victoire.
Le Prince ne s'est point trompé : la rente a haussé de quatre francs.
7 juillet 1866.
Grande déception. Le sénatus-consulte dont il est question depuis quelques jours a été présenté au Sénat. Loin de constituer un progrès, c'est tout simplement un pas en arrière.
Ce sénatus-consulte est tout entier dans le paragraphe suivant de l'article P'' :
La Conslitutioii ne peut èlre discutée par aucun pouvoir public antre que le Sénat dans les formes qu'elle déternii.ie.
C'est là un amoindrissement notable des prérogatives de la Chambre issue du suffrage universel.
Le sénatus-consulte est en définitive une loi qui est dirigée contre tous ceux qui se permettraient de discuter soit directement soit indirectement la Constitution.
Pour corriger le mauvais effet que ce sénatus-consulte ne manquera pas de produire sur les députés, on a introduit certaines facilités pour l'exercice du
droit d'amendement. Mais c'est le Conseil d'État qui continue à avoir le dernier mot.
Quand on se souvient de l'émotion produite aux Tuileries par le vote de Tamendement des 42, on se rend compte des motifs qui ont porté le gouvernement à se mettre sur la défensive. On ne peut nier qu'au Corps législatif la majorité n'ait éprouvé de ce vote une forte secousse : des esprits perspicaces ont senti qu'elle n'était pas sortie intacte de la commotion.
On n'a pas eu de peine à insinuer à l'Empereur que si on laissait le Corps législatif discuter la Constitution, les institutions courraient le plus grand péril. Les dispositions proposées au Sénat ont pour but évident de mettre un terme à ce qu'on considère comme un empiétement.
C'est la réponse à l'amendement des 42.
8 juillet 1866.
Je suis, avec un très grand soin, les articles de YOpinion nationale, afin d y découvrir un reflet des pensées du Palais-Rojal.
Au lendemain de la note du 5 juillet , Guéroult déclarait que les victoires des Prussiens et la note du Moniteur avaient fait faire à la question un pas considérable, mais qu'elle renfermait beaucoup de difficultés et d'obscurités :
Aujourd'hui, ajoutait- il, le point essentiel est évidemment celui-ci : Poser iramédialement les bases des négociations de telle sorte que l'armistice ne devienne pas pour l'Autriche un moyen d'échapper aux conséquences de sa situation.
C'est le langage du Prince Napoléon, mais légèrement atténué.
Aujourd'hui VOpinion nationale publie sous ce titre : r Acceptation du o juillet, un article dans lequel on lit :
Les illusions pacifiques du premier jour ne résistent pas à l'examen sérieux du second ; il suffit de réfléchir et de raisonner pour être logiquement amené à conclure que la Prusse et lltalie n'accepteront pas les propositions de l'Autriche.
L'article est attribué au Prince Napoléon, et je ne suis pas éloigné de croire qu'il en est, en effet, l'auteur. Lui seul est au courant de la s urexcitationT nationale soulevée en Italie par la note du Moniteur. Il s'associe aux colères italiennes, dans une certaine mesure, dans la croyance où il est, depuis le premier jour, qu'on exigera de l'Italie des sacrifices énormes en échange de la cession de la Vénétie.
Le langage de certains journaux officieux tend à confirmer ces appréhensions. V International ne disaitil pas hier que la France ne céderait la Vénétie à l'Italie que sous la condition expresse que l'Italie respecterait les limites actuelles des États de l'Église?
10 juillet 1866
Il y a eu, pendant ces jours passés, de fréquentes entrevues entre l'Empereur, le Prince Napoléon et M. Drouyn de Lhuys.
Il faut qu'on ait donné au Prince des assurances qui l'ont tranquillisé sur les conséquences de l'armistice ; car il a consenti à accepter la mission de se rendre auprès du roi Victor-Emmanuel, son beaupère, muni des instructions de l'Empereur.
404 LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRK
Le Prince serait accompagné dans ce voyage par le baron Saillarcl, qui est détaché auprès du ministère d'État par le ministère des affaires étrangères.
Le gouvernement français consent à remettre sans conditions la Vénétie à l'Italie; mais il faut au préalable que l'Italie accepte l'armistice.
On prétend que le Prince Napoléon se rendrait à Vérone, et que c'est à lui que les Autrichiens remettraient cette ville, qui serait immédiatement livrée à l'Italie.
12 juillet 18G6.
Le Prince Napoléon n'est point parti pour l'Italie . « Le Prince, disait hier la France, ne peut aller au quartier général de l'armée italienne qu'avec la certitude d'en rapporter une décision conforme aux vœux de l'Empereur. »
Aujourd'hui la Liberté va plus loin; elle s'étonne qu'on ait pu annoncer que le Prince Napoléon était chargé d'une mission.
Ce langage ferait croire, ou bien que la mission confiée au Prince a été abandonnée, ou bien qu'il à définitivement refusé de la remplir.
17 juillet 18GG.
Les difficultés qui avaient empêché jusqu'ici le départ du Prince Napoléon se sont aplanies; car le Prince a quitté Paris aujourd'hui pour se rendre au quartier général du roi Victor-Emmanuel.
Par une singulière coïncidence, la Gazette de France raconte que, dans un dîner qui a eu lieu, il y a
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 40o
quelques jours, chez Girardin, le Prince Napoléon aurait prononcé un discours dans lequel il aurait ré- / clamé ï extermination de r Autriche.
Le propos n'est pas invraisemblable ; car le Prince )» m'a tenu le même langage lors d'une visite que je lui j\ ai rendue le o juillet.
19 juillet 186G.
Le Moniteur reproduit une note de la Liberté démentant le propos attribué au Prince Napoléon par la Gazette de France.
Les vingt-cinq personnes, dit cette note, qui ont entendu la vraie conversation sont là pour attester qu'elle a été oJieusement dénaturée par le journal auquel la Gazette de France l'a empruntée et auquel je donne le démenti le plus formel.
E. DE Girardin.
Il se peut que la conversation ait été inexactement reproduite; mais les sentiments qu'elle accuse chez le Prince sont vrais : le Prince s'est exprimé à peu près dans les mêmes termes en ma présence; il m'a dit formellement : « Il fallait j,néantir l'Autriche. » --^
Il est vrai qu'un pareil propos peut nuire singulièrement à la mission toute de conciliation que le Prince accomplit en ce moment et qu'il est utile de le démentir.
Le Prince est arrivé au quartier général de son beau-père, àFerrare.
28 juillet 1866.
Hier, en parcourant le Bulletin financier du Journal des Actionnaires, je suis tombé sur les lignes suivantes :
Lanoie du Moniteur dn î) juillet ne peut être pour l'histoire qu'un coup de théâtre sans portée ; mais elle restera dans les souvenirs de la Bourse comme le signal de bien des désastres. Ni les insinuations ni l'enthousiasme de commande des journaux officieux n'ont empêché M. de Bismark d'inviter l'Italie à passer outre. Mais si la cession de la Vénétie à la France reste une lettre morte, les pertes occasionnées par l'annonce de ce fait important sont très réelles et très irré|)arables. Cette honte (le notre histoire, si célébrée d'abord, ne laissera de trace que sur le carnet des agents de change, et tout ce grand éclat se réduit aux proportions vulgaires d'un coup de Bourse.
En lisant cette appréciation d'un agioteur désappointé et déconfit, je n'ai pu m'empêcher de me rappeler ce que m'a dit le 5 juillet le Prince Napoléon, en me parlant de la note du Moniteur :
a C'est un coup de théâtre à la Mélingue ! Histoire d'obtenir cinq francs de hausse à la Bourse ! »
On évalue à 25 millions, au moins, les pertes de la liquidation à la Bourse de Paris.
10 août 1866.
On lit dans le Moniteur :
Le retour de rEmpereirr -i donné lieu à diverses interprétations erronées. Sur l'avis des m.;l3cins, Sa Majesté a interrompu le traitement qu'elle suivait à Vichy. L'Empereur va beaucoup mieux pourtant depuis son retour à Paris.
Il est certain que l'Empereur est malade, et qu'on le cache. La maladie de l'Empereur, d'après les personnes qui sont au courant de ce qui se passe dans l'intimité de la famille impériale, a été pour beaucoup dans la résolution qui a été prise, à la suite de la victoire de Sadowa, de persister dans la politique de nonintervention, malgré le danger que faisait courir aux intérêts de la France la politique de M. de Bismark.
7 octobre 1866.
L'Empire faiblit. Cela ne veut point dire qu'il s'en va. Mais il traverse une crise qui, suivant les circonstances, peut lui être ou salutaire ou funeste. L'Empereur s'est écarté des principes qui l'ont guidé à son origine, et il n'a pas encore su se créer une nouvelle direction. Il marche comme un homme affolé, et les esprits droits ont bien de la peine à le suivre dans ses capricieuses évolutions.
Le coup d'État avait réussi parce qu'il avait donné satisfaction aux instincts ultraconservateurs du pays. Le socialisme, par ses folles utopies et ses jactances terroristes, avait fait rétrograder l'opinion bien audelà de ce qu'elle avait été aux plus mauvais jours de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. L'Empire s'est fondé sans obstacle, parce qu'il a semblé à la masse du pays que c'était le moyen de prolonger indéfiniment un état de choses qui était dans les vœux de tous. Tant que l'Empire est resté fidèle àj'idée qui l'avait fait naître, il a rencontré une quasi-unanimité. L'opposition était nulle. Il y avait des mécontents, mais point de partis. C'est la période d'enthousiasme.
La première déviation remonte à 1859. L'expédition d'Italie était en contradiction avec toute la politique suivie jusque-là. Une grande portion des conservateurs entre en défiance pour se mettre bientôt en hostilité. Le pouvoir temporel du Pape est menacé, puis entamé, puis mis en question. Les catholiques se décident à lever le drapeau de l'opposition contre le gouvernement. En 1860, pour apaiser l'Angleterre, qui voyait
408 LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIUE
d'un œil jaloux nos victoires sur l' Autriche et notre agrandissement du côté de la Savoie, l'Empire conclut le traité de commerce. C'est tout le parti conservateur qui est atteint dans ses intérêts. La protection du travail national avait été pendant quarante ans le mot d'ordre de ce parti. Contre cette politique antilibérale. Louis-Philippe et la République de 1848 avaient échoué. Le traité de commerce trempait toutes les espérances que les conservateurs avaient fondées sur l'Empire ; il ne leur apparaissait plus désormais comme une sauve^'arde et une ^-arantie.
Par une évolution, dont bien des gens n'ont pas su se rendre compte, mais qui était pourtant dans la nature des choses, on vit alors le parti conservateur déployer le drapeau parlementaire. Puisque la toutepuissance impériale se retournait contre lui, il demandait aux Chambres l'appui qui menaçait de lui faire défaut. C'était habile. Les Chambres avaient été formées en 1852 de tout ce que le pays renfermait d'éléments hostiles au progrès. La participation des Chambres à la direction de la politique générale, dans la pensée des conservateurs, devait assurer le triomphe des idées rétrogrades. L'expédition d'Italie serait annulée dans ses effets. Le Pape reprendrait son pouvoir; on lui restituerait ses États. Le traité de commerce serait revisé et des règlements intérieurs feraient perdre aux Anglais tous les avantages qu'ils espéraient en retirer. Le régime parlementaire, en haine duquel le coup d'Etat s'était fait, reprit faveur. Les hommes d'État que ce régime avait eus pour chefs ou pour promoteurs revinrent sur l'eau ; ils reprirent la direction de Topi-
nion publique. Ce furent eux qui de loin dirigeaient l'opposition, soit au Sénat, soit au Corps législatif.
Ici, FEmpire commit une faute énorme. Au lieu d'entrer franchement dans la politique libérale et révolutionnaire, il ne trouva rien de mieux que de donner satisfaction au parlementarisme renaissant. Il inventa la discussion d'une adresse, expédient funeste, qui permettait à ses adversaires de dresser chaque année un acte d'accusation contre lui et qui le réduisait à la position toujours périlleuse d'un gouvernement forcé de se mettre sur la défensive. A cette faute, l'Empire en ajouta une autre. Le traité de commerce appelait une foule de réformes économiques et financières. Au moment où l'on se lançait dans cette voie, l'Empereur se laissa persuader par M. Fould que nos finances étaient dans le plus piteux état, et que la France marchait à sa ruine, si l'on ne renonçait pas au plus vite à ce système de grands travaux publics dans lequel on était entré depuis le coup d'Etat. C'était donner raison à ceux qui avaient attaqué à outrance les finances de l'Empire. Le mouvement économique s'arrêta net dans son élan. On peut dire que, dès ce moment, l'Empire n'avait plus de raison d'être.
Je rappelle pour mémoire les expéditions lointaines et l'expédition du Mexique. Ce ne sont que des points secondaires dans l'ensemble de la politique. Ces expéditions intempestives ont fourni aux partis des armes pour l'attaque, mais ils n'auraient point eu d'action décisive sur l'opinion, si les circonstances avaient été toutes différentes. Entreprise quelques années plus tôt, la guerre du Mexique aurait été considérée comme
un acte plein de grandeur et fécond en résultats : la France brisant avec la politique égoïste et exclusive des États américains, qui ne veulent pas que TEurope se mêle de leurs affaires, c'était là une belle et large inspiration. C'eût été le pendant de la guerre contre la Russie. Les échecs n'eussent fait qu'exciter l'amourpropre national. On eût dépensé deux milliards pour mener à bien l'expédition. Mais venant dans un temps où l'esprit de discussion s'était réveillé, la guerre du Mexique n'a plus paru qu'une erreur colossale, un pur caprice gouvernemental. L'Empereur, sentant que l'opinion l'abandonnait sur cette question, l'a menée mollement et a été en quelque sorte au-devant d'une solution ridicule, la fondation d'un empire mexicain. Aujourd'hui cet empire s'écroule, et nous nous retirons honteusement. C'est un coup terrible porté à la perspicacité de l'Empereur.
La guerre d'Allemagne, qui vient de détruire l'antique con7édéfatu)n~gërmanique, est une des plus rudes épreuves que l'Empire ait traversées, et, il faut bien le dire, il s'en est fort mal tiré. La position était des plus délicates, mais avec de la résolution, on pouvait en sortir. L'important, c'était de ne pas laisser l'opinion publique s'égarer à la suite 'des partis.
L'Empire av^ait répudié les traités de 1815. A ce titre, sa neutrahté était acquise d'avance à la Prusse, qui ne pouvait arriver à ses fins qu'en détruisant ces traités. De plus, l'Italie s'était alliée avec la Prusse. Nous prononcer contre cette alliance, c'était condamner noire expédition de 1859 et le programme de l'Empereur qui proclamait que l'Italie devait être libre
jusqu'à l'Adriatique. Nos vœux secrets étaient donc en faveur de la Prusse et de l'Italie. Pourquoi alors avoir laissé croire qu'ils étaient du côté de l'Autriche? C'était d'autant plus absurde que le moindre succès de l'Autriche devait être une défaite morale pour notre politique. L'Autriche, victorieuse sur le Mein et sur l'Adige, reprenait immédiatement sa suprématie en Italie et en Allemagne. Tous les fruits de la guerre d'Italie étaienldétruits, et nous rétrogradions jusqu'aux traités de Lejbach et même jusqu'à la Sainte-Alliance. Sans doute, la victoire de l'Autriche était dans les vœux du parti conservateur. Mais quoi ! si l'Empire avait rompu avec lui, qu'avait-il besoin de le ménager si fort? De toutes ces tergiversations, il est résulté que la défaite de l'Autriche a été une humiliation pour nous, et que l'agrandissement de la Prusse a semblé être une diminution de la France. Vainement a-t-on cherché plus tard par la circulaire La Valette, de donner aux faits une autre signification; le coup était porté ; il a pénétré profondément.
Je me résume : l'Empire a rompu avec les conservateurs; il n'a point formé de nouvelles alliances. Là est le péril de la situation, qui ne peut qu'empirer si l'on n'y prend garde. '
14 octobre 18G6.
Beaucoup de personnes éprouvent ou feignent d'éprouver une grande inquiétude. Motifs mis en avant : 1^ la mauvaise santé de l'Empereur ; 2^ le peu de stabilité d'une paix fondée sur un agrandissement exagéré de la Prusse ; 3*^ l'épidémie, les inon-
dations, le déficit dans les récoltes. Les ^larinistej ont repris le haut du pavé ; ils régnent à la Bourse et dans les cercles. Ce n'est pas à l'oreille qu'ils glissent les mauvaises nouvelles ; ils les proclament tout haut.
Les journaux officieux se donnent beaucoup de peine pour démontrer que les alarmistes ont tort et que les bruits qu'ils propagent n'ont aucun fondement. Aux nouvelles répandues sur une maladie grave de l'Empereur, ils opposent les promenades à pied et en voiture, les excursions dans les environs de Biarritz, les revues qu'il passe, les navigations auxquelles il se livre. — Quand on appuie sur les projets de réorganisation militaire mis à l'ordre du jour dans les bureaux de la guerre, ils insistent sur les déclarations persistantes du gouvernement en faveur de la paix ; ils montrent la Prusse aux prises avec des difficultés graves dans sa tentative d'absorption de l'Allemagne du Nord, et ils en concluent que le gouvernement ne se préoccupe nullement de ces changements qui rencontrent de grands obstacles dans leur réalisation. — Quant aux fléaux qui ont frappé le pays dans ces derniers temps, ils les atténuent le plus qu'ils peuvent, et ils cherchent à prouver qu'ils n'exerceront point d'influence durable, et que leurs eff"ets, quelque graves qu'ils soient, n'auront qu'un caractère transitoire. Malgré cela, les commérages vont leur train ; les démentis, loin de les affaiblir, leur donnent au contraire plus de consistance. On sourit au démenti ; on applaudit à la fausse nouvelle.
De braves gens attribuent ce parti pris de bruits
LE TIERS PARTI SOUS l'kMPIRK 413
exagérés aux opérations des baissiers. Je crois qu'ils se trompent. Ily a là quelque chose de plus que des tripotages de bourse. La persistance qu'on met à tenir le public en alarme est le résultat d'un système. Les partis hostiles à TEmpire se figurent qu'il est arrivé à son déclin, et en attendant qu'ils puissent l'attaquer en face, ils le rainent sourdement. Cette seule question qu'on se pose depuis quinze jours : « Que deviendrions-nous si l'Empereur mourait ? » soulève dans les esprits une foule de doutes sur la durée et sur la solidité du gouvernement impérial. Les régences n'ont jamais été populaires en France ; on peut dire qu'elles le sont moins que jamais. Interrogez un certain nombre de personnes ; bien peu sont en état de vous assurer qu'après la mort de l'Empereur, si elle arrivait demain, les choses suivraient leur cours naturel et que l'Impératrice serait investie des pouvoirs que lui confère le sénatus-consulte de 1856. Ceux qui ont quelque foi dans la race napoléonienne se figurent que le Prince Napoléon renverserait l'Impératrice et prendrait sa place. D'autres aussi feignent de croîre à une combinaison de ce genre, mais c'est pour effrayer les conservateurs, le prince Napoléon passant aux yeux de beaucoup de gens pour un révolutionnaire et un brouillon. Les prêtres, qui ne pardonnent pas au Prince son hostilité à la papauté temporelle, sont ceux qui propagent le plus l'idée qu'il a l'intention de s'emparer du gouvernement après la mort de l'Empereur. Allez au fond des choses, et vous ne tarderez pas à découvrir que tout ce tapage cache une propagande active en faveur des d'Orléans. La restau-
ration du trône de Juillet est la conclusion à laquelle aboutissent tous les propagateurs de fausses nouvelles.
L'Empereur est-il malade ? S'il Test, la maladie estelle mortelle, ou bien n'est-ce qu'une indisposition passagère ? Lui laisse-t-elle le plein exercice de ses facultés ? Toute la question est là. S'il s'agit d'une maladie qui n'ébranle point l'organisme, le complot des orléanistes, car c'en est un, n'a point d'importance. Quand il sera prouvé que l'Empereur vaque, comme par le passé, aux affaires de l'Etat, tous les commentaires tomberont d'eux-mêmes , et la propagande orléaniste en sera pour ses frais. L'avenir de la dynastie napoléonienne repose sur un désir affreux, c'est que l'Empereur meure subitement. Une mort subite, en surprenant tout le monde, ne laissera à personne le temps de se préparer. Que la régence dé l'Impératrice soit proclamée en même temps que cet événement funeste, et chacun acceptera le fait accompli. S'il y a des tiraillements, ils seront purement domestiques ; la France n'en ressentira que faiblement le contre-coup. Au contraire, une maladie de l'Empereur qui traînerait en longueur et qui ne lui permettrait plus de s'occuper des affaires du pays, porterait à la dynastie un coup terrible. Les partis auraient le temps de se préparer à la résistance. L'impuissance de l'Empereur leur servirait de prétexte pour demander le retour au régime parlementaire et au gouvernement par les ministres. Ces idées trouveraient bien certainement de l'écho dans l'opinion. Avant que l'Empereur eût rendu le dernier soupir,
l'Empire serait sapé dans sa base. Les d'Orléans pourraient reparaître ; le pays serait prêt à les recevoir.
Je considère comme le manifeste des alarmistes la lettre que l'évêque d'Orléans vient de publier sur les Malheurs ou les Signes du temps. En apparence, cette pièce n'a trait qu'au choléra, à la guerre, aux inondations, aux doctrines subversives prêchées par les membres du Congrès de Liège, par les solidaires et par l'Association internationale des travailleurs. Mais si l'on descend au fond, on voit que tous les raisonnements de M^^'' Dupanloup se ramènent à cette pensée unique, c'est que tous les fléaux qui frappent notre pajs sont dus à la destruction de la papauté temporelle, destruction dont le gouvernement impérial s'est rendu complice. Le mot d'ordre est donné aux âmes dévotes. L'Empire n'est plus une digue apportée aux doctrines subversives. Loin de là ; sa politique les encourage et les fait naître. La promesse de 1852 n'a pas été tenue. L'Empereur trahit les intérêts du ciel et ceux de la société.
C'est le pendant de la polémique protectionniste qui accuse l'Empire d'avoir abandonné la politique conservatrice.
S'il y avait quelque doute sur la conspiration qui enveloppe le régime impérial, le manifeste de l'évêque d'Orléans suffirait pour le disaiper. On ne tient un pareil langage que lorsqu'on est sûr de se voir suivi par le grand nombre. On ne s'arrêtera pas là.
416 Li: TIERS PARTI SOUS l'e.MPIUE
15 octobre 1866.
J'ai rencontré hier M. Eloin, secrétaire particulier •de l'Empereur du Mexique. Je Tai interrogé sur la situation de l'Impératrice Charlotte, que les journaux représentent comme frappée d'aliénation mentale. M. Eloin a essayé de me faire croire que les journaux 'exagéraient beaucoup ; cependant il n'a pas pu me -dissimuler que les télégrammes qu'il envoyait depuis plusieurs jours à Miramar restaient sans réponse. Suivant lui, l'Impératrice n'est point folle, mais seulement frappée d'une grande exaltation nerveuse. Quant à la cause, il l'attribue à un accident de femme. Depuis plusieurs mois, la princesse a des menstrues fort irrégulières. Elle se trouvait à une époque voisine de ses règles, quand elle a eu un entretien avec le Pape. Pie IX a mis peu de ménagements dans ses observations au sujet de la rupture du concordat, •dont l'Empereur Maximilien a cru devoir prendre l'initiative. Elevée dans des principes religieux très exaltés, l'Impératrice aurait été profondément émue des remontrances que lui a adressées le chef du catholicisme ; elle se serait crue damnée. De là rétrange exaltation de son esprit.
M. Eloin est convaincu que quelques jours de calme rendront la princesse à elle-même. Il a néanmoins ajourné son départ pour le Mexique, qui devait avoir lieu le 16. Il ne veut pas, dit-il, retourner à Mexico sans rapporter des nouvelles certaines sur la santé ■de l'Impératrice. Le pauvre M. Eloin n'avait pas l'air
LE TIERS PARTI SOUS l'e.MPIRE 417
])ien rassuré. Il a para fort ennuyé de me rencontrer inopinément sur son chemin.
18 octobre 1866.
J'ai eu aujourd'hui une audience de M. Béhic^ ministre des travaux publics, pour lui recommander la pétition d'un certain nombre d'habitants du XIIP arrondissement, qui réclament rétablissement d'une gare de marchandises entre la route d'Italie et l'avenue de Choisy. Le ministre m'a promis de mettre la question à rétude. Il croyait qu'il s'agissait d'un projet de réunion de tous les chemins de fer avec le centre de Paris, projet qu'il déclare impraticable.
J"ai demandé à M. Béliic ce qu'il y avait de fondé dans le bruit répandu depuis quelques jours que le gouvernement préparait un emprunt d'un milliard sous le nom d'emprunt de la paix. M. Béhic m'a répondu que ce bruit était faux, et qu'il n'avait pas, quant à lui, besoin d'un milliard pour terminer les^ travaux commencés.
J'ai témoigné autrefois au ministre l'intention de le soutenir dans le cas où il entrerait dans la voie du développement de grands travaux publics. Je lui ai dit que j'étais toujours dans les mêmes dispositions, et que si, dans le courant de la dernière session, je n'avais pas pris une initiative à cet égard, c'était le projet d'amortissement de M. Fould qui m'avait génô.
M. Béhic a paru n'être pas partisan de ce projet ; il s'est prononcé très sévèrement sur l'idée de M. Fould de réduire et d'unifier la dette. Selon lui, on a eu
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grand tort, lors de la dernière conversion, de tenter de faire disparaître les obligations trentenaires. C'est là la vraie forme de l'emprunt appliquée aux travaux publics. La rente perpétuelle a son contrepoids naturel dans la dette temporaire portant en elle-même son amortissement. Le public est d'ailleurs habitué à ces sortes de titres. N'y a-t-il pas les obligations de chemins de fer, les obligations communales, etc. ? L'unification de la dette est une pure chimère.
Le budget des travaux publics fournit une base à l'emprunt ; il suffirait de capitaliser les 40 millions qui sont consacrés annuellement aux travaux publics.
Quand cela se fera-t-il ? Le ministre n'en sait rien ; mais il est certain, dit-il, que cela se fera. A l'approche des élections de 1869, l'Empereur voudra imprimer un puissant élan aux travaux de la paix. On peut dormir tranquille. L'ajournement de l'emprunt ne peut être bien long.
26 octobre 1866.
On attribue à Ernest Picard ce mot piquant : « L'Empire ressemble au coche embourbé de la Fable. Malheureusement, pour le tirer de l'ornière, il n'y a pas de chevaux ; il n'y a que des mouches. »
2 novembre 1866.
On éprouve de grandes difficultés à mettre à exécution le sénatus-consulte qui interdit aux journaux et aux pouvoirs publics de discuter la Constitution.
Exemple :
M. Villetard, dans la Heviie contemporaine, rend compte des Bons Villageois. Naturellement, il donne raison au parti Grinchu-Floupin-Tatillard. Le baron n'est qu'un intrus. Les paysans de Bouzy-le-Têtu ont le droit de chercher, per fas et nefas, à lui faire abandonner la place.
Je voudrais, comme bien d'autres, dit en manière d'affabulation M. Villetard, en dthors de tout drame et de toute comédie, que les habitants de Bouzy-le-Tétu et des 35,999 communes fussent appelés à choisir eux-mêmes leurs maires.
C'est une attaque directe a l'article o7 de la Constitution, qui dit que les maires seront nommés par le pouvoir exécutif, alias l'Empereur.
Que fera-t-on ? Va-t-on intenter à la Revue contemporaine un procès pour une boutade de critique littéraire? Ce serait ridicule. Quelle est, dès lors, la valeur du sénatus-consulte?
A l'époque où M. Treilhard était directeur de la presse, l'aimable et spirituel conseiller d'État accordait assez volontiers des autorisations de journaux : «Ils vie nnent tous, disait-il, demander à deux genoux la liberté de se ruiner. Que voulez-vous? moi, je suis bon enfant; je m'empresse de la leur accorder. »
4 novembre 1866.
J'ai eu occasion de voir aujourd'hui le général Lebrun, ancien chef d'état-major de la garde impériale, attaché à la commission chargée d'examiner la question de réorganisation de notre système militaire.
Le général Lebrun est mon compatriote et s'exprime très librement avec moi sur les questions pendantes.
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Il paraît peu enchanté de la mission qu'on lui a confiée, a Que faire? dit-il. Oa a eu une singulière idée, c'est de nous appeler, nous autres militaires, dans une commission pêle-mêle avec les ministres. Il y a là une question qui domine tout, c'est la question politique. C'est là l'affaire des ministres, et non la nôtre. Qu'on nous demande un nouveau système de recrutement, nous pouvons donner un avis salutaire. Mais ici le point de vue de l'opportunité domine tout. Convient-il, dans les circonstances présentes, de toucher à notre système militaire ? Grave problème. Les populations, et surtout celles des campagnes, paraissent de plus en plus répugner au métier de soldat. Les exonérations militaires se multiplient ; bientôt l'armée ne se composera plus que des mercenaires. On avait cru remédier au mal en fondant la Caisse d'exonération; on n'a fait que l'accroître. L'Etat a absorbé la profession des marchands d'hommes, voilà tout. Au lieu des agences de remplacements, on a les agences d'assurances contre le service militaire. Ces agences ont des employés qui parcourent les campagnes. Un enfant est-il né dans une ferme^ ils abordent le paysan : — Etes-vous d'avis que votre fils, quand il aura vingt ans, soit pris par la conscription? — Oh ! que non. dit le père. — En ce cas, assurez-le ; cela ne coûte que iO francs par an ; et le paysan assure son fils. Cela fait un conscrit de moins qu'il faut remplacer. Or, les remplaçants se font rares. 11 n'y a plus pour recruter l'armée que les malheureux. De là un autre inconvénient. Ces gens-là ne savent ni lire ni écrire. Il, en résulte qu'on ne trouve plus à recruter le per-
sonnel des sous-officiers. Maintenant, que faut-il faire? On ne peut pas augmenter le contingent. Ce serait mécontenter les populations des campagnes et fournir aux partis hostiles le moyen d'exercer sur elles une action délétère. Les députés de la majorité ne veulent pas qu'on touche à leurs électeurs. Si la majorité répugne à la réforme de l'armée, il en résultera une énorme diminution de notre influence à l'extérieur. Pour que ces sortes de choses réussissent, il faut l'unanimité des représentants du pays. Pour peu qu'il se manifeste de la résistance et de l'opposition, c'est une affaire ratée. Cependant on ne peut pas ne rien faire. L'Empereur a manqué de coup d'œil dans l'affaire de la Prusse. Il faut réparer la faute, mais de quelle façon s'y prendre ? »
C'est à cette question que le général Lebrun revenait toujours.
Il résulte pour moi de cette conversation qu'une grande incertitude règne dans la commission. L'Empereur évidemment n'a pas de plan arrêté, et les autres n'en ont pas davantage. On a été pris au dépourvu.
11 novemlii-e 186G.
Une note du Moniteur annonce que l'Empereur a invité le Prince Napoléon à prendre part aux travaux de la commission d'organisation militaire. Dans toute autre circonstance, cela pourrait passer pour une simple politesse à l'adresse du Prince ; l'Empereur chercherait à faire oublier à son cousin la lettre plus que brutale qu'il lui a adressée, il y a dix-huit mois,
422 LE TIERS PARTI SOUS l'eMPJRE
et il userait pour cela d'une série de bons procédés. Mais en présence des événements qui se préparent, cette invitation a une signification bien différente. Evidemment l'Empereur sent que ce n'est pas le moment d'éterniser les querelles de famille ; il croit que ce n'est pas trop des efforts de tous les Napoléon pour résister à la double coalition des partis et des puissances mécontentes de l'Europe.
Un fait grave s'est passé ces jours derniers. On a découvert que les Écoles étaient travaillées par les agents des sociétés secrètes. Des réunions clandestines avaient lieu dans un café voisin du Panthéon. On a procédé à l'arrestation d'une quarantaine d'étudiants, et l'instruction se poursuit. C'est la première fois que se révèle l'existence d'un complot sérieux. Il y avait bien eu, depuis le coup d'État, des conspirations isolées, mais elles ne comprenaient que des vieux habitués des sociétés secrètes. Ici ce sont des jeunes gens dont la plupart n'ont connu que de nom la révolution de Février, et qui, dans tous les cas, sont animés de passions nouvelles. C'est là un signe évident que les partis sortent de leur torpeur, et qu'ils changent de tactique vis-à-vis du gouvernement impérial; aux attaques clandestines, ils paraissent vouloir substituer les attaques de vive force.
On croyait aussi qu'après son échec de la session dernière, le tiers parti reconnaîtrait l'inutilité de ses efforts et que ses tentatives en resteraient là. Il n'en est rien. Le tiers parti se renforce. Le projet de réorganisation militaire a éveillé l'inquiétude dans l'esprit des membres de la majorité : ils craignent qu'on ne
touche à leurs électeurs des campagnes, les seuls dont ils soient bien sûrs et sur lesquels ils ont une prise certaine. Aussi paraissent-ils disposés à repousser toute combinaison qui aurait pour résultat d'accroître le chiffre du contingent^ d'augmenter la durée du service et de diminuer la réserve. Ce sont autant de recrues que le tiers parti compte rallier dans ses rangs à un moment donné. Ils ne sont pas mécontents ; ils sont inquiets; c'est déjà trop.
Ajoutez à tout cela les menées ultramontaines. La mise à exécution e la Convention de septembre les a ravivées. On parle du projet qu'aurait Pie IX de chercher un refuge soit en Espagne, soit à Malte. Lesévêques s'agitent et préparent des mandements. Il se passera peu de temps avan qu'on voie une levée complète de boucliers dans le camp des catholiques.
En Europe, si les traités de I8I0 sont déchirés, il n'en est pas moins vrai que le système des alliances n'existe plus. Chaque puissance est rentrée dans sa liberté d'action. L'union des grandes puissances est rompue. Désormais il ne faut plus espérer de voir se réunir ces conférences qui ont bien souvent dénoué ou ajourné des difficultés graves. La France a souffert plus qu'aucune autre de ces ébranlements. Les victoires de la Prusse ont déplacé le centre des influences. La France a beaucoup perdu, depuis Sadowsr, du prestige que lui avaient rendu la guerre de Crimée et rexpédition d'Italie. C'est la première fois que l'Empire a cédé aux suggestions des gens dont le système politique a pour base la paix à tout prix. L'effet a été le même que sous Louis-Philippe. L'Empire a diminué dans
424 LE TIERS PAHTI SOUS LEMPIRE
l'estime des autres souverains. On lui en veut de son abstention comme d'un acte de duplicité. D'ailleurs, il ny a pas une puissance qui ne lui reproche d'avoir encouragé la Prusse et de lui avoir ainsi donné la prépondérance.
L'Empereur a trop de perspicacité pour ne pas s'apercevoir que les difficultés se multiplient pour lui, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, et pour ne pas prendre ses mesures en conséquence. L'invitation qu'il vient d'adresser au Prince est une preuve qu'il ne veut pas qu'il se tienne plus longtemps écarté du pouvoir.
14 novembre 186C.
Girardin voit les choses tout en noir :
« Les difficultés s'accumulent, dit-il, et il n'y a personne qui soit de force à les dénouer. Notre retraite du Mexique est des plus honteuses; nous nous retirons devant les injonctions des Etats-Unis. Le pape paraît décidé à quitter Rome; ce sera un embarras de plus. La commission militaire patauge; quelque décision qu'elle prenne, elle aboutira toujours au même résultat; elle rendra plus lourd le fardeau du recrutement; ce senties populations des campagnes qu'on s'aliène; l'exonération coûtera des sommes fabuleuses ; il faudra être millionnaire pour se faire exonérer. »
Girardin avoue que si le personnel de l'Empire manque d'intelligence, le personnel des autres partis n'en montre pas davantage. « Il n'y a plus d'hommes
LE TIERS PARTI SOUS l'eMPIRE 42o
en France. Voilà le jugement qu'il fait porter sur la période malheureuse que nous traversons. »
16 novembre 1863.
J'ai rencontré ces jours passés quelques membres de la majorité, et j'ai été frappé de l'uniformité de leur langage. L'inquiétude les a gagnés; ils ont l'air de douter de la solidité du régime impérial. L'Empereur ne leur inspire plus cette confiance absolue qu'ils avaient en lui, il y a trois ans. Ils confessent que l'intelligence du souverain a faibli et que la politique manque de direction. C'est surtout la question militaire qui préoccupe ces députés fidèles. Comme ils sont en contact direct avec les populations des campagnes, ils savent combien les paysans répugnent au métier de soldat. D'ailleurs, en leur qualité de grands propriétaires fonciers, les députés de la majorité ont intérêt à ce qu'on arrache le moins de bras possible aux campagnes. Ces bras deviennent de plus en plus rares et les salaires agricoles sont de plus en plus élevés. Ici l'intérêt du maître est en parfait accord avec celui de l'ouvrier. Si le premier voit diminuer ses revenus, l'autre craint d'être privé de son travail pour un temps plus ou moins long. Aussi ces députés si dévoués se déclarent-ils à l'avance décidés à repousser toute réforme de l'armée qui aurait pour résultat d'augmenter le chifî're du contingent. Deux de ces messieurs, MM. Du Mirai et de Yeauce, m'ont déclaré très nettement que si l'Empereur persistait dans ses projets, il rencontrerait devant lui l'opposition de la majorité tout entière. « La majorité rejettera le projet
de loi, me disait M. Du Mirai; c'est une question de vie ou de mort pour elle. »
Une autre question qui paraît toucher les députés de la droite, c'est la question de la Papauté. Mais ils se montrent moins vifs sur ce point que sur la réforme militaire. Ils disent bien que l'Empereur commettrait une souveraine imprudence en abandonnant le Pape ; mais ils ne paraissent pas disposés à pousser trop loin leur opposition là-dessus. Il semble que les populations se désintéressent de la question de savoir si la Papauté temporelle est ou n'esi pas indispensable au salut de la société.
J'ai vu hier Philis, qui m'a dit que la politique impériale lui paraissait indéfendable. Ollivier, qu'il a visité à Saint-Tropez, est fort mécontent de tout ce qui se passe; il considère la situation comme tellement grave, qu'il songe à retirer sou épingle du jeu. Philis croit que le duc d'Aumale a des chances et qu'il peut sérieusement poser sa candidature. Il j a du vrai dans tout ce que m'a dit Philis.
17 novembre 1866.
Le Prince Napoléon est fort mécontent de la tournure que prennent les travaux de la commission de réorganisation de l'armée. « Je me suis chamaillé avec eux, )^ m a-t-il dit.
Le Prince est grand partisan des projets de réforme mis en avant par le général Trochu.
Il m'a demandé des renseignements sur ce que coûtait un invalide. J'ai justement rencontré en sortant du Palais-Royal le colonel MitténofF, major de
l'Hôtel, qui m'en a fourni d'assez complets. Ils sont en parfaite concordance avec les chiffres du budget de la guerre. Je les ai envoyés au Prince. D'après les chiffres de Texercice 1867, un invalide coûte à l'Etat 1228 fr. 80.
Le Prince m'a l'air de vouloir demander la suppression des Invalides. Ce serait une réforme bien insignifiante.
J'ai assisté hier, chez Girardin, à la première audition de Carlotta Patti. Il y avait à peine une cinquantaine de personnes, presque toutes appartenaient à la petite presse. La rédaction de la Liberté était au grand complet.
La Carlotta a chanté deux morceaux. La voix est loin d'avoir le charme et la sûreté qu'on remarque chez sa sœur Adelina, mais c'est la même méthode. Les sœurs Patti s'occupent bien moins de mettre dans leur chant du sentiment et de l'expression, que de montrer la facilité avec laquelle elles triomphent des difficultés musicales. Un morceau est pour elles un tremplin sur lequel elles exécutent des cabrioles vocales.
Je donnerais volontiers le nom de méthode américaine à ce système de chant. Deux chanteuses formées en Amérique par ce peuple grossier qui ne comprend rien aux finesses de l'art, devaient nécessairement rechercher bien plus ce qui étonne que ce qui touche. La Carlotta a des notes très élevées, au moyen desquelles elle exécute une série de trilles et de cocottes, qui doivent faire trépigner de plaisir les bons Yankees. Cela ressemble à des culbutes sur la corde
raide. Si cette méthode parvient à triompher, c'en est fait de Fart du chant en France.
J'ai trouvé à cette soirée M. de R..., administrateur ■de la France^ un des coopérateurs du Deux-Décembre, un des hommes que le régime impérial a le plus enrichis.
« Eh ! bien, lui ai-je dit, que pensez-vous de tout ce qui se passe ?
— Hélas ! m'a-t-il répondu, cela va bien mal.
— Oui, la machine aurait besoin d'être graissée de nouveau.
— C'est, a-t-il répliqué, une bien mauvaise machine. »
Ainsi les hommes les plus dévoués à l'Empire paraissent douter de sa durée.
9 décembre 1866.
Les membres de la majorité du Corps législatif se montrent de plus en plus inquiets.
« On nous laisse sans direction, disent-ils. Nous ne ■savons plus si nous sommes avec le gouvernement ou contre lui. A la dernière session, les ministres avaient l'air d'approuver M. Thiers. M. Fould l'applaudissait dans les couloirs, et M. Rouher, par son attitude, semblait l'encourager. Que pouvions-nous faire de mieux, sinon de les imiter? On ne nous disait pas à laquelle des deux puissances, de la Prusse ou de l'Autriche, on était sympathique. Nous sommes allés où le bon droit nous paraissait le plus évident. L'Autriche semblait attaquée sans prétexte; nous avons naturellement désiré le triomphe de l'Autriche. Comment
le gouvernement va-t-il se poser en face de l'opposition à la prochaine session? On nous a laissés à ce sujet dans l'ignorance la plus complète. L'opposition aura trop raison : voilà ce que nous croyons entrevoir. Quelle justification pourra-t-on donner de l'expédition du Mexique? Quand M. Thiers disait qu'il fallait traiter avec Juarez, on s'est récrié. Aujourd'hui nous serions trop heureux de pouvoir traiter avec Juarez. Le projet de loi militaire place les députés dévoués dans la posi-. tion la plus difficile; ils sont entre l'enclume et le marteau. On ne peut pas leur demander de se sacrifier toujours et quand même; ils se doivent, comme les autres, à leurs électeurs. Or, toute augmentation du contingent est condamnée à l'avance par les populations des campagnes. Le gouvernement va mettre la majorité à une rude épreuve. »
M. de Girardin, à qui j'ai rapporté ces propos, n'a point paru étonné de ce langage. Suivant lui, jamais la France ne s'est trouvée dans une situation aussi grave ; pour peu que les choses marchent dans la même direction, ce n'est plus le gouvernement, c'est la nsrtionalité française qui sera en question. En effet, nous sommes en l'air, sans alliances d'aucune sorte. On a pu, en 1854, faire la guerre d'Orient: il s'agissait du maintien des traités. Eu 1859, on avait pour faire la guerre d'Italie un prétexte plausible ; on pouvait dire avec quelque raison .que l'Autriche interprétait mal les traités et qu'elle les faisait servir à ses vues ambitieuses. Mais le discours d'Auxerre a déclaré les traités de 1815 déchirés et devenus caducs. Il j a fort à parier que la Prusse prendra texte de cette
déclaration dans un avenir très prochain. La Russie se déclarera libérée des engagements de 1856 et fera renaître la question d'Orient. Elle a une alliée toute naturelle, c'est la Prusse. Quels sont nos alliés à nous? L'Angleterre ? Elle paraît vouloir se désintéresser des affaires du continent. L'Italie? Elle est impuissante, et d'ailleurs elle est attachée à la Prusse par les liens de la reconnaissance. L'Autriche ? Elle lutte pour sa propre existence et d'ailleurs, loin d'être un appui, elle est un embarras. Nous sommes seuls, absolument seuls. Dans ces conditions, quelle eût dû être notre ligne de conduite ? Il fallait imiter l'Angleterre, et puisqu'on avait conservé la neutralité en face de la lutte entre la Prusse et l'Autriche, en profiter pour ne pas intervenir moralement. Loin de songer à une réorganisation militaire qui est une menace pour la Prusse, on aurait dû se tourner vers le développement de nos forces économiques. Au lieu de suivre une ligne de conduite si sage, on met le feu sous le ventre du pays. Il n'est pas besoin d'être bien perspicace pour voir où peut mener une pareille politique. Quand nous serons seuls, il s'agira de bien autre chose que de la dynastie. Ce sera notre existence comme nation qu'on agitera dans les conseils de l'Europe.