‹ Le Tiers parti sous l'empireChapitre 10 sur 16 · DURUY · texte numérisé non relu

DURUY

Je reçois à l'instant votre lettre. Merci.

Quand un homme écrit de ce ton-là, c'est qu'il veut obtenir non seulement votre estime, mais encore vos sympathies. Dès aujourd'hui, je me fais le collaborateur de M. Duruy.

21 septembre 1865.

Le Comité de la classe 93 ne voit pas les demandes affluer sur son bureau. Cela tient à ce que les exposants auraient à supporter des frais considérables. J'ai été à même de m'entretenir de cette situation avec M. Rouher. A la suite de cette conversation et sur sa demande, j'ai remis à M. Rouher cette note :

Note sur la classe 93.

L'article 14 du règlement général de l'Exposition dit que tous les frais d'installation et de décoration dans le palais et dans le parc sont à la charge des exposants.

Ces conditions ne sauraient s'appliquer d'une fa*;on rigoureuse aux produits de la classe 93 comprenant les spécimens d'habitations caractérisées par le bon marché uni aux conditions d'hygiène et de bienêtre. En effet, un entrepreneur, un architecte, un philanthrope peuvent avoir conçu un excellent type d'habitations, et cependant n'être pas disposés à faire les frais d'une construction coûteuse, destinée à n'avoir que cinq ou six mois de durée.

Les récompenses offertes présentent un grand attrait ; mais ce qui

décide le plus souvent uq industriel à faire figurer ses produits à l'Exposition, c'est l'espoir que les commandes lui viendront et qu'il compensera ainsi la dépense qu'il aura faite. La personne qui aura fait les frais d'une habitation ouvrière sera-t-elle accessible aux considérations de ce genre? Il est à craindre que non. On ne peut pas prendre un brevet d'invention pour une construction si originale qu'elle soit. Rien ne garantira donc aux exposants de la classe 93 que leurs dépenses seront €OUA"ertes par un accroissement de leur clientèle.

Les plans et les dessins abondent sur le bureau d'admission; mais peu de personnes paraissent décidées à faire les frais de leur réalisation matérielle. Le but que poursuit la Commission sera donc manqué, et cette partie de TExposition ne répondra pas aux promesses du programme.

Pour cette classe toute spéciale de produits, la Commission impériale devrait se relâcher des règles imposées par l'article 14. Sans doute, elle ne peut ni ne doit faire, à elle seule, la dépense de tous les plans d'habitation qui lui sont proposées; mais elle pourrait, dans un grand nombre de cas, intervenir par des subventions accordées aux personnes qui auraient présenté des types dignes d'encouragement.

Ce ne serait pas, du reste, une dépense sans compensation. La Commission impériale aura à loger des employés et des gardiens. Les habitations construites pourraient avoir cette destination. On trouverait ainsi les moyens de mettre d'accord les exigences d'une situation extraordinaire avec les prescriptions de règlement.

M. Rouher m'a accusé en ces termes réception de cette note :

Paris, 11 septembre 1865.

Monsieur le Député,

J'ai reçu la note que vous avez bien voulu m'adresser sur les difû- ■cultés que vous semble offrir la partie de l'Exposition comprise dans la classe 93 et sur les moyens qui vous paraissent les plus propres à les résoudre.

Je vous remercie de votre communication dont j'ai pris connaissance avec soin. Je ne manquerai pas de la placer sous les yeux de la Commission impériale.

Recevez, monsieur le député, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Le ministre d'État, vice-président de la commission impériale.

E. RouHER.

Je ne crois pas que mon idée reçoive l'approbation de M. Le Play. La règle de conduite de notre commissaire général est celle-ci : faire beaucoup et dépenser le moins d'argent possible.

12 octobre 1865.

La note que j'ai remise à M. Rouher au mois de juin dernier a produit son effet. Le Moniteur a publié un rapport de M. E. Julien, directeur du commerce intérieur au ministère du commerce, de l'agriculture et des travaux publics, proposant de procéder à une enquête administrative « destinée à recevoir tous les faits et tous les éléments d'appréciation, tant en France qu'à l'étranger, concernantles sociétés de coopération, qui font l'objet du titre IV du projet de loi sur les sociétés. »

Ce rapport a reçu l'approbation de M. Béhic.

M. Julien dit « que la commission du Corps législatif a exprimé à M. le ministre d'Etat le désir de voir le Gouvernement procéder à une enquête. » Ce n'est pas tout à fait exact. C'est à l'insu de la commission que j'ai adressé ma note à M. Rouher, et il est probable que mes collègues seront fort surpris et en même temps peu satisfaits de voir qu'on leur attribue un désir qu'ils n'ont jamais eu la pensée de formuler.

La dernière partie du rapport de M. Julien a été évidemment inspirée par ma note :

L'existence des sociétés coopératives dans les différentes parties de la France et les services quelles peuvent y rendre sont moins connus de votre administration.

Je crois que ce qui importe, surtout pour répondre au vœu de S. Exe.

M. Rouher, c'est que le riouveniement puisse approfondir, plus encore qu'il ne lui a été donné de le faire jusqu'ici, les besoins économiques et sérieux, auxquels répondent les nouvelles sociétés, ainsi que les tendances que leur impriment les personnes qui dirigent dans cette voie les populations ouvrières.

Votre Excellence a, du reste, pensé que cette étude complémentaire pourrait être utilement et rapidement faite par une commission pré sidée, soit par vous, monsieur le ministre, soit par M. le ministr d'État.

Cette commission réunirait tous les éléments qui lui permettraient la fois de ne rien omettre dans son étude de ce qui peut avoir été créé ou dit d'utile sur cette matière, et d'apprécier, dans une juste mesure, tout ce qu'il est possible de puiser dans l'apinion publique de ressources et de forces pour le développement de cette forme d'association.

La commission chargée de l'enquête est composée ainsi qu'il suit :

MM. Leclerc d'OsmonvilIe, député ; Darimon, député; comte Welles de la Valette, député; Duvergier, conseiller d'État; de Boureuille, conseiller d'État, soussecrétaire général du ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics; Bayle-Mouillard, conseiller d'État; Conti, chef de cabinet de l'Empereur; Antoine Blanche, avocat général près la Cour de cassation; Julien, directeur au ministère du commerce, de l'agriculture et des travaux publics ; Edouard Delessert, ancien président de la Société de secours mutuels des ouvriers raffîneurs de sucre de Paris ; — Langlois de Neuville, chef du bureau du commerce au ministère du commerce, de l'agriculture et des travaux publics. secrétaire.

L'enquête sera présidée par M. Rouher et par M. Béhic. Au besoin ils seront suppléés par M. de Parieu, vice-président du Conseil d'État.

Pourquoi l'introduction de M. Welles de la Valette et de M. E. Delessert dans la commission? Ce sont des gens du monde étrangers aux questions sociales. Leur présence dans la commission la rapetisse et la diminue. Rouher a tort de fourrer ainsi son gendre dans tout et partout.

Il y a eu aujourd'hui une réunion des bureaux du dixième groupe pour entendre la lecture en commun et la discussion des instructions, notices, etc., pour chacune des classes qui composent ce groupe. On a émis le vœu que ces réunions devinssent plus fréquentes et que le dixième groupe se constituât sur des bases solides autonomes.

13 octobre 1865.

Dans la dernière réunion des bureaux du dixième groupe, il a été décidé qu'on adresserait aux comités départementaux une demande de renseignements pour les prier de faire chacun dans leurs départements ce qu'ont fait pour le Haut-Rhin les Sociétés industrielles de Mulhouse.

Il s'agissait uniquement là de ce que les patrons font pour leurs ouvriers et non de ce qu'accomplissent les ouvriers eux-mêmes.

M. Charles Robert a préparé un tableau qui pourrait être envoyé à ces comités départementaux, et il a cru devoir me le soumettre :

Je viens, in"écrit-il, faire appel à votre autorité en ces matières et vous communiquer le projet de tableau avant de le joindre au rapport dont M. le ministre m'a fait l'honneur de me charger. Je vous serais très reconnaissant, si vous vouliez bien me le renvoyer le plus tôt possible avec vos observations.

J'ai renvoyé ce tableau à M. Charles Robert avec quelques annotations. Le travail auquel va se livrer le réunion des bureaux de dixième groupe sera une monographie complète de la classe ouvrière et des efforts qui ont été tentés pour améliorer son sort.

24 octobre 1865.

Sainte-Beuve me donne des nouvelles de son travail sur Proudhon :

Ce 24 octobre 1865.

Cher monsieur,

/'ai beaucoup travaillé à Proudhon, et je suis en train de terminer la première partie qui ne fera pas moins de quatre articles de la Revue et qui va jusqu'en 48. J'ai besoin de préciser un petit détail. Lorsque vous allâtes le voir le lendemain de la révolution de Février et que vous le trouvâtes dans cette mansarde avec sa malle et deux chaises, Blanquiet Flotte présents, était-ce bien rue Dauphine, Hôtel de Dijon? On m'a dit qu'il n'y a pas d'Hôtel de Dijon rue Bauphine ou qu'il n'y en a plus. Pouvez-vous préciser là-dessus vos souvenirs. Il n'y a pas, vous le savez, pour un biographe, deux manières d'être exact.

Agréez, cher monsieur, l'assurance de mes sentiments les plusobh'gés et les plus dévoués.

Sainte-Beuve.

P.-S. 11 y a bienrwe Mazarine un Hôtel de la Côte-d'Or, ne serait-ce point là plutôt que vous auriez vu Proudhon, qui, dans ses séjours à Paris, habitait le plus habituellement rue Mazarine?

Il est impossible que j'aie indiqué à Sainte-Beuve l'Hôtel de Dijon, rue Dauphine, comme étant celui que Proudhon habitait en 1848. C'est bien rue Mazarine, n« 70, à l'Hôtel de la Côte-d'Or que je suis allé voir Proudhon, non pas le lendemain de la révolution de Février, mais quelques mois après.

La confusion ne vient pas de moi, mais d'une autre

personne que Sainte-Beuve aura consultée. Je me suis empressé de rectifier Terreur commise.

29 octobre 1865.

M. Aristide Dumont, ingénieur des ponts et chaussées, a eu l'idée de fonder un comité de télégraphie universelle.

Ce comité aura pour objet de provoquer l'appui et la garantie du gouvernement pour établir entre les deux continents plusieurs câbles télégraphiques. Il sera basé sur cette considération capitale qu'un câble destiné à réunir les deux continents doit être une entreprise internationale conçue avec l'ampleur et la généralité nécessaires et appuyées sur les garanties réciproques des grandes puissances de l'Europe et de l'Amérique.

Le comité aurait donc un caractère essentiellement international. Aussitôt qu'il aurait été organisé, il suivrait un programme d'études sur les divers projets de télégraphes transatlantiques.

M. Aristide Dumont a obtenu l'adhésion de M. de Girardin. Il propose de composer son comité de cinq personnes seulement : MM. Emile de Girardin, Darimon, de Lesseps,Leverrier ou Babinet, Aristide Dumont.

A coté de ce comité, il y aurait un nombre indéfini d'adhérents destinés à devenir les actionnaires des futures entreprises de télégraphie transatlantique.

J'ai dit à M. Aristide Dumont qu'il pouvait disposer de moi, et que j'étais tout prêt â accorder mon concours à une œuvre destinée â étendre les relations entre les peuples de l'ancien et du nouveau conti-

nent. Et pour que mon adhésion fût nettement établie, j'ai consacré au projet un long article dans la Presse.

13 novembre 1865.

Ma correspondance avec M. de Girardin. (Extrait.)

Mon cher ami,

Je lis dans la Presse le résumé du discours de M. Gladstone, et j'y vois ces mots : Cette époque sera le siècle des ouvriers.

Il me semble qu'il y aurait un bel et bon article à faire sous ce titre :

Le siècle des ouvriers,

en montrant tout ce qu'un pourrait faire pour la liberté et le crédit.

Tout à vous,

Emile DE Girardin.

Mon cher ami,

Je ferai l'article que vous me demandez. J'avais remarqué les paroles de Gladstone ; mais j'attendais d'avoir sous les yeux le discours tout entier. Et puis, avant de me mettre à l'œuvre, il faut que je m'assure que je ne blesse aucune susceptibilité. Vous le savez, à la Presse, on fait ce qu'on peut, mais pas toujours ce qu'on veut.

Rien de nouveau. J'ai vu hier La Valette. Il trouve que tout va bien. Il n'est pas difficile.

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