‹ Le Tigre et le coquelicotChapitre 2 sur 7 · A LA »RAND1 MEMOIRE · texte numérisé non relu

A LA »RAND1 MEMOIRE

Gkok«k8-Louis Leclerc. comte de BUPPON

Cet Essai de «tyle et d'histoire natnrdU* est iédié, en témoignage de pituse admiration.

Cn.-H. h

Pour un couteau planté au flanc droit de M. Chibis, appelé aussi La Teigne à cause de oa malveillance, M, Bébert, dit Le Tigre en souvenir de son ancien état de groom, avait purgé deux ans de prison et conquis l'amour de Mlle Coquelicot, une jeune femme inscrite sur les contrôles sanitaires sous les noms de Louise-Ernestine Bauge.

Fameuse à Reuilly pour la beauté violente de son visage et la séduction de sa démarche onduleuse sur la bourgeoisie du quartier, son pseudonyme ne lui venait pas des goûts champêtres qui l'amenaient flâner, le jour, sur les fortifications. On le lui avait dé-

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cerné en reconnaissance du flair qui la dirigeait merveilleusement là où du sang devait couler et parce que le coquelicot est rouge.

Une nuit, cet instinct sûr l'avait fait abandonner, plus tôt que de coutume, les trottoirs familiers à ses talons provocants. Elle était allée boulevard Soult, le nez inquiet, le front plissé, et si nerveuse qu'elle mordait en marchant l'anneau d'uae grosse clef. Les amateurs de liaisons immédiates ne fréquentent guère cette voie, par crainte d'aventures soudaines et dangereuses. Ainsi, Mlle Coquelicot la suivait sans autre but que sa propre satisfaction. Vers la poterne de Montempoivre, elle accéléra l'allure, intéressée tout à coup par la magnificence tragique du clair de neige où, le torse nu, la veste autour du bras gauche, deux hommes se défiaient, en garde, un couteau ouvert dans leur dextre crispée.

Tranquillement, les poings sur les hanches, elle s'était arrêtée devant eux. Une seconde, ils hésitèrent. A la façon dont elle passa sa langue entre ses lèvres, ils connurent son dessein de récompenser le vainqueur. Ce fut son seul geste; eux, sans un cri, sans une injure, dignes comme des gentilsbQRÎïlî§§ en psirtj^ d'épée, ils ge lîsttireat.

C'étaient de superbes mâles aux épaules noueuses.-* Dans la clarté blafarde, leurs muscles saillaient, mis en relief par le jeu des ombres mobiles. .*

L'attaque sournoise de M. La Teigne le desservait auprès de Mlle Coquelicot. Elle estima l'autre, d'avancer invinciblement, l'arme haute en riposte aux coups parés que l'adversaire lançait d'en bas.

Quand un corps à corps furieux les unit, elle écouta grincer leurs mâchoires; et le désir d'Eve tendait son être. Elle se reprenait d'admiration, à voir M. La Teigne, souple, les reins fixes, ramassé, multiplier les feintes. Il se dressa, déployant soudain toute sa taille, la lame levée pour l'effort vertical qui l'enfoncerait dans le dos de M. Bébert. Mlle Coquelicot faillit manquer de sang-froid. Elle abandonna toute retenue, lorsque M. Bébert, se rejetant vers la gauche, raccourci par une opportune flexion des jambes, enfonça jusqu'au manche son couteau dans le côté de M. La Teigne, entraîné par son élan, qui tombait la face contre terre avec un « han ! « de bûcheron.

En ce moment, M. Bébert, dit Ls Tigre, prouva sa connaissance pratique de la psychologie féminine ;

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— Y fait friot, la môme ! dit-il simplement.

Elle l'aida à passerles manches de sa chemise et elle releva la veste qu'il avait perdue pendant la lutte. M. La Teigne eut trois brefs sursauts. La neige autour de lui se teinta comme un sorbet à la framboise.

M. Bébert en prit une poignée dont il frotta vigoureusement la bouche de; Mlle Coquelicot. Elle n'en ressentit point d'horreur, parce que cela signifiait que M. Bébert lui offrait de la soutenir dans la vie, qu'il était fort et dédaignait le danger. Elle lui entoura le cou de ses deux bras et, se haussant, elle parvint à coller ses lèvres sur celles de l'homme, afin qu'il eût sa part de la libation fade, dans ce premier baiser qui soudait leurs destinées.

Ils ignorèrent ce& mécomptes qui désabusent vite les honnêtes personnes du mariage de conveHance. Mlle Coquelicot embellit d'amour les matinées de M. Bébert. L'aprèsmidi, ils profitaient du beau tênlps pour musarder ensemble au bois de Vîncennes. Le soir, elle se prodiguait à répartir de charmanies Sen<3ation§ entre le plus grand nombre de petits capitalistes

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Elle était heureuse de se sentir protégée. Car, s'il buvait dans les bars populaires, il la surveillait sans y mettre plus d'ostentation ni moins de zèle discret que les braves sergents de ville en ronde, dont une paire vigilante, fourvoyée boulevard Soult, avait découvert M. La Teigne avant qu'il fût irrémédiablenient exsangue et gelé.

Conduit à l'hôpital Saint-Antoine, il justi.'ia ce sobriquet par les imprécations qu'il adressa, dans le délire, à son loyal adversaire. ElVîs furent soigneusement recueillies par un malade de choix et transmises aux dernières personnes qui dussent en être saisies dans l'intérêt de M. Bébert. Il oubliait déjà son avantage sur M. La Teigne, il buvait exactement un punch au comptoir dés Dernières Cartouches, lorsqu'un inconnu l'attira dehors où MM. de la Sûreté le cueillirent.

Mlle Coquelicot le regretta. Elle lui adoucit le régime pendant les mois de la prévention. Aux Assises, elle se fît expulser de l'audience pour avoir attesté le courage et la droiture de l'inculpé, d'un mot dont les cinq lettres, unies comme les cinq doigts d'une main vengeresse, giflèrent M. l'avocat général qui ne tarissait point contre son chéri à

elle, son Bébert aux « mirettes » couleur de ciel, son Tigre au râble ardent...

Elle eut des nouvelles... Elle escompta les grâces du 14 Juillet et du Jour de l'An... Mais il faudrait refaire 89 toutes les quinzaines, si l'on avait du temps à perdre et si Ton ne s'accoutumait aux inégalités de la justice !■ Vingt mois durant, M. Bébert fit la « queue de cervelas » dans le préau de la maison d'arrêt, pour se reposer d'enrichir de coquillages fixés à la colle, des boîtes de carton où il ne songeait pas que dormiraient quelque jour les innocentes relique? sentimentales d'une demoiselle du Catéchisme de Persévérance... Enfin, il sortit, ivre de liberté, avec le dégoût définitif du travail ; et sa pâleur était d'un convalescent.

Il parla, pour la forme, de rechercher M. La Teigne qui avait failli au code de l'Honneur en n'acceptantpas les conséquences d'un duel correct. Il s'en laissa dissuader par Mlle Coquelicot dont les moyens de persuasion s'augmentaient des tendresses réservées au cher « petit homme » pendant son absence fortuite.

Apitoyée, elle l'emmena reprendre un peu de couleurs au soleil de Joinville-sur-Marne. Ils y vécurent la semaine pascale, isolés dans

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leur passion comme des tourtereaux au nid, — sauf les services rue Mlle Coquelicot ne put décemment refusep ^ux modeste? rentiers de l'endroit affolés par le miracle du printemps. La vip s'offrait à ces amoureux, pareille à la grappe de Chanaan annonciatrice d'abondance. M. Bébert était pourvu, cajolé, et, même, ses malheurs lui valaient un prestige à Reuilly. Des citoyens payaient ses consommations ; des dames sollicitèrent son appui; les patrons d'estaminet n'osaient plus lésiner avec lui. Conservateur dans l'âme, il eut la sagesse de garder son amour à Mlle Coquelicot. Elle était laborieuse, adroite à recueillir le prix de sa peine et elle le lui remettait de bon gré. Il coula des jours heureux, sachant borner son ambition au possible...

(Il importe, ici, de protester bien haut contre les méfaits de l'Égalité. Aveugle, sourde, muette, la Loi frappe à tort et à travers une foule d'individus, quand ils ne songent ni à l'offenser ni à lui vouer un culte idolâtre. Sans profit immédiat ou lointain pour la nation, elle ruine les combinaisons élaborées patiemment, qui leur assuraient le Bonheur et prouvaient, en outre, au reste de l'humanité, que celui-ci est réel au titre

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du Préjugé, tangible comme lui, au Hou de rejoindre la Morale dans les éthers théoriques.)

L'été vint, et l'automne, avec une rapidité détestable. M. Bébert n'avait pas encore aboli de sa mémoire les traits d'un gardien de prison rigoureux qui rappelait avec orgueil avoir commandé un peloton de disciplinaires en Algérie. Et M. Bébert se disait que, le 30 novembre, il lui faudrait rejoindre à Gharenton, pour être incorporé aux « Joyeux », avec les camarades. Il tombait dans des mélancolies. Les charmes de Mlle Coquelicot l'en liraieiiL difficilement. Elle s'efforçait de le chapitrer quand il semblait rasséréné. La moelle de ses discours était :

— Tu seras un costeau, un vrai, en revenant des bat' d'Af....

Il n'en doutait pas; mais rien ne pouvait empêcher qu'il envisageât la proximité de la Belgique et la certitude, pour Mlle Coquelicot, de trouver des chalands à Bruxelles et l'illusion des bocages de Vincennes dans le bois de la Cambre. Sa patrie était où serait son amante, car partout les moyens d'une femme ont la même puissance. Il se révoltait à l'idée d'aller « faire le Jacques, là-bas »

comme il disait, tandis qu'elle demeurerait à Reuilly. Elle sanglotait à la pensée de la séparation, de la longue solitude. Cependant, elle tenait ferme :

— Flanche pas, Bébert... Faut que mon hommey soye costeau. .. Siça nous dure trop, on verra, après, à se barrer chez les Belges... Mais faut y aller d'abord, aux Joyeux!... Je pourrais pas être fière de toi, sans ça...

Et, progressivement, il cédait. Elle lui donnait de la joie pour l'en soûler, afin d'habiter son souvenir à jamais. Elle le conseillait :

— Fais pas le mariolle là-bas, Bébert. . . File doux... Tu pourrais être envoyé dans une vraie ville... Alors, j'irais... Et alors...

Les plus merveilleuses promesses son regard les exprimait et elle se haussait, en quête d'un baiser, la bouche avide, le corps tendu, les reins creux, comme par celte nuit de neige, à la poterne de Montempoivre.

M. Bébert comptait les jours.

Le terme arriva sans qu'il eût démêlé la raison supérieure du voyage qu'il allait entreprendre aux frais de l'État. Mlle Coquelicot s'interrogeait maintenant : elle hésitait

s'il ne vaudrait pas mieux pour lui déserter. Enfin, l'amour de la gloire l'emporta...

Le dernier soir étant venu, ils songèrent aux lendemains vides qu'ils connaîtraient. Elle était lasse et sujette aux superstitions les plus folles. Ils étaient couchés. La lanterne du garni suffisait à éclairer la chambre. La clarté obliquait de bas en haut; une lueur verte illuminait le plafond. M. Bébert lança ses souliers contre la porte, pour avertir qu'il désirait quelque chose et n'était pas d'humeur à l'attendre longtemps. Au garçon effaré il commanda une absinthe.

Mlle Coquelicot prépara le breuvage. II lui revenait qu'elle avait goûté le sang de l'autre dans une poignée de neige rose. M. Bébert, au même moment, se reprochait de l'y avoir contrainte par bravade. Ils croyaient tous les deux à la vertu maligne du sang...

— Faut se jurer l'amour, dit M. Bébert, la voix sourde.

— Je suis ta gosse pour la vie, assura Mlle Coquelicot, très grave.

Il ajouta •

— Faut signer ça en rouge.. .

Elle tendit son poignet gauche au-dessus du verre. Il piqua. Le sang gicla dans la li-

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queur.Asontour,M. Bébertprésentasonbras.

Elle hésitait... Une fontaine jaillit de la piqûre.*Un filet lourd serpenta, veinant comme un marbre la boisson opaline. Ils burent tour à tour, religieusement. La passion les mêla, comme s'ils eussent voulu éprouver la force du symbole qui devait confondre leur avenir terrestre. Et le sommeil les assomma...

Le matin, ils étaient engourdis d'amour, avec tant de joie au cœur qu'ils ne subirent point la tristesse du ciel gris. Ils marchèrent dans la direction d'Alfortville, côte à côte, lestes et bavards.

Quand elle vit M. Bébert dans le rang, séparé d'elle par les soldats, baïonnette au canon, elle bouscula deux hommes, pour lui prendre un suprême baiser... Elle lui en jeta des mille, à pleines mains, qu'elle prenait à la pivoine de sa bouche, jusqu'au départ de la colonne...

Pois, elle se trouva seule.

LeJ hautes cheminées qui barraient l'espace, la Marne glauque, les arbres sans feuille.^, tout était lugubre. Elle s'assit à la terrasse d'une guinguette, parmi ^d'autres femmes qu'elle semblait ne pas voir, et, le menton entre ses poings, elle pleura..,

Mlle Coquelicot recevait, de Bîskra, de longues letti^es ardentes que M.Bébert signait Le Tigre, en rouge.

Le service aux Bat' d'Af est rude; mais M. Bébert avait retrouvé là de francs camarades , Le Louchon de Clignancourt; Julol, appelé aussi La Dame, ou Canapé, parce qu'il était de charpente délicate et de mœurs dissolues; M. Binain, dit l'Amande, à cause de la forme de ses yeux ; et quelques autres jeunes gens de son monde, souples, sans préjugés inutiles et, comme lui, distraits de leur fonction sociale par la loi militaire.

WU Cgquéliêcot §e gçntgit ViP, psi] asrarîg

que son « petit homme » vécût parmi de tels compagnons, chevaleresques, liés par un pacte de haine ou d'amitié comme tout marchand ne i'est pas par sa signature.

Il lui avait envoyé pour Noël une boîte de dattes dont elle mangeait une chaque soir, avant de descendre au travail, une seule à la fois, afin de prolonger le plaisir. Le fruit poisseux devenait presque un baiser de l'absent, sa caresse commentée naguère d'un énergique :

— Flemme pas, la gosse, me faut mon prêt ou gare !

La recommandation partait d'un bon naturel : elle était pour porter chance. Mlle Coquelicot croyait entendre la voix lente de son aimé. Il lui semblait parfois le voir étendu, les bras sous la tête, les jambes allongées, ses espadrilles dépassant le pied du lit, la cigarette plate au coin de la bouche sanguine, charnue, merveilleuse 1 Alors, elle partait, la pensée vers lui, courageuse, capable, s'il l'eût fallu, de distribuer sans joie tout l'amour qu'il faisait gémir en elle, entre tous les hommes riches de toutes les villes et des campagnes !...

Elle lui écrivait le dimanche, sur du papier moiré, à fleurs en relief, d'une écriture

appliquée que la tendresse couchait et écrasait. On la connaissait au bureau de poste : c'était toujours un mandat de vingt francs au moins Elle épargnait, en outre pour lui payer son voyage, s'il obtenait de venir en permission, et pour le dédommager, par des gâteries, de la discipline, de la nourriture insipide, des fatigues malsaines à un être de luxe et d'amour. Elle porta son envoi à cinquante francs, tant elle avait été émue de lire qu'il se faisait tatouer une tète de tigre et un coquelicot enfermés dans cette devise absolue : L'un par l' autre ou la mort. C'était dessiné sur la lettre, d'un trait enfantin. Par les yeux de l'âme, elle voyait les emblèmes inscrits à jamais sur la peau bronzée, sauter à chaque battement du cœur, — et une joie furieuse lui gonflait les seins.

On connaissait, à Reuilly, que l'absence ne l'avait point détachée de M. Bébert. Gela retenait ses courtisans habituels de franchir les bornes d'une galanterie compatible avec sajus^e renommée, et trente poings se fussent offerts pour la défendre sans que nulle femme en prît ombrage. Ainsi, elle allait, battant le trottoir, entourée d'une garde tacite, glorieuse de l'estime des siens et la passion fermentait

ii LE TiGnB

en elle, que moissonnerait le soldat à son retour I

Mais elle soupirait après lui, en guettant l'aventure^ de la tombée du soir aux coups de minuit. Sa tâche abattue, après les défaillances pitoyables de ses honnêtes clients, si elle désirait trop la force dont il l'eût étreinte, elle flairait par l'air nocturne le lieu d'une rixe. Elle y accourait, et le spectacle du combat, dès la première goutte de sang, calmait son âpre envie d'un maître. Alors, elle rentrait, un poids à la nuque, les cuisses molles, roulant les hanches. Elle sentait le cerne de ses paupières se creuser ; les pommettes lui brûlaient ; et elle s'abandonnait au sommeil avec la divination du rêve où M. Bébert la rejoindrait. Les dieux envoyèrent de tels songes à Pénélope afin de la maintenir en sagesse, et ses travaux d'aiguille lui permettaient d'en savourer l'arrièregoût pendant la journée. Il y a presque toujours un phénomène d'histoire naturelle à l'origine des légendes...

Une nuit qu'elle dégustait un « raspail » au comptoir des Dernières Cartouches, la pensée en Afrique, Mlle Coquelicot regarda beaucoup un buveur qui hâblait au milieu de quelques autres.

Il cognait le zinc, par besoin d'affirmer. Eu parlant, il se lissait les cheveux vers les tempes et ce geste mettait en lumière deux mains énormes qu'on s'étonnait de voir réintégrer les poches avant d'accomplir un exploit. Sa

veste en cuir, sa casquette de chauffeur imposait à ses voisins qu'il dépassait de tout le front. Il avait l'encolure puissante, etses yeux clairs se dérobaient, sauf à luire de coin, par surprise, aigus, froids, dominateurs. Une balafre nette partageaitsa face enlignedroile, d'une joue à l'autre, coupant le nez.

âO tE TIGRE

— T'es donc veuve, la môme? demandat-il.

Une inquiétude la bouleversait, qui l'empêcha de répondre. Elle se laissa présenter:

— C'est la bergère au Tigre : Coquelicot, qu'on l'appelle!... Il est au service... Tu Tas bien connu, La Teigne ?

— Tu causes, acquiesça M. La Teigne.

Mlle Coquelicot le contemplait, attirée vers

lui par un souvenir douteux. L'homme la lorgnait. Il se tapota le flanc et, pour elle, il reprit :

— Le Tigre 1... Ah! c'est pas sa faute si je suis là qui jaspine !... Il m'a servi, le frère, à Montempoivre !... Le sang me pissait par le ^ôté dans la neige... J'en ai eu pour trois mois sur le dos, à me refaire... Ça ne fait rien, la gosse, approche quand même...

Elle s'avança, avec son verre. Lui continuait, disant qu'il avait livré M. Le Tigre, dans le délire. Elle serrait les mâchoires. Ses narines palpitaient. Elle revoyait la scène terrible, par le même silence violent, sous les flocons qui descendaient sans fin du ciel noir. Elle haletait d'avoir couru, et, tout à coup, deux hommes avaient surgi : le torse au vent, face à face, ils se cherchaient du couteau. Elle les encourageait tour à tour, prise

d'une frénésie qui lui révélait soudain le secret de son corps livré tant de fois et jamais donné. L'un tombait : un seul cri lâché dans un flo* rouge! L'autre, qui était debout, essuyant sa lame, elle l'aidait à se couvrir, elle acceptait son baiser, il lui frottait la bouche d'une poignée de neige rougie, — e ils partaient ensemble, muets et braves, par la solitude blanche du boulevard Soult et l'ombre des ruelles boueuses, vers l'amour!... Émerveillée, tel un enfant à l'histoire de Cendrillon, elle revivait, minute à minute, l'heure tragique où un irrésistible pouvoir l'avait associée à son Bébert. Elle se disait pourtant qu'elle eût suivi l'autre aussi bien, si la chance avait tourné en sa faveur, et cette pensée était profonde en elle comme le cercle d'eau d'un puits ancien.

M. Là Teigne régalait de vin chaud la société.

— Un verre, mon ange ? offrit-il à Mlle Coquelicot.

Galamment, il lui flattait la nuque. Elle en était engourdie. Il répéta son offre. Elle parut s'éveiller :

— C'est pas de refus, dit-elle. J'ai le frisson...

Il l'attira brusquement à lui :

— T'as les mirettes à l'amour, Coquelicot...

— C'est pour mon homme.

— En attendant, bois dans mon verre, la gosse !

Elle se dégagea et, le défiant :

— J'ai mon homme, que je te dis !.. Touche pas à ma peau, ou gare à la tienne I

M. La Teigne entra ses mains dans la ceinture de son pantalon, les pouces en dehors. Il secoua la têt<», et, ricanant, La voix sifflante :

— C'est Le Tigre, ton mec?... J'aurai son foie!... Tant qu'à loi, t'es trop bath pour marcher toute seule quand je suis là... aussi vrai que je suis Chibis de mon nom, dit La Teigne !...

L'épaule avancée, le bras arrondi, d'un mouvement circulaire il enveloppa la femme. Prise à la taille comme une gerbe dans la faucille, Mlle Coquelicot, entraînée, pâmait. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, il y enfonça, d'un regard dur et opiniâtre, toute su volonté de mâle en désir. Elle referma les paupières, de bonheur. A mesure qu'elle se sentait plus pressée contre la robuste poitrine, son orgueil l'abandonnait avec le souffle. Elle s'anéan-

tissait, dans une jouissance presque douloureuse. La vie s'écoulait d'elle, pour accroître, nourrir, cette force qu'elle s'étonnait d'avoir si mal prévue, qui la ployait, meurtrissait ses reins, l'écrasait toute entre des muscles. M. La Teigne agréa, d'un sourire dédaigneux, l'assentiment de ses pairs. Ils allongeaient le cou pour mieux voir. Quelquesuns se frappaient les cuisses de claques retentissantes, en signe de joie; des filles gloussaient ; la plupart, ils étaient silencieux, les dents serrées ; et des prunelles luisaient dans des faces blêmes.

— Je serrerais un peu qu'y en aurait plus bézef de la poupée !

Il détendit son bras, de manière à soutanir simplement Mlle Coquelicot, et, l'ayant baisée à pleine bouche, il ajouta, enhardi par la clameur approbatrice des témoins :

— Qu'il y vienne, Le Tigre, te reprendre à moi I De ce soir, t'es ma môme I...

Elle renaissait au monde. La lumière crue des becs de gaz la fit ciller et elle ne comprenait rien, ni à la faiblesse de ses jambes flageolantes, ni à l'excitation des visages Elle interrogea :

— De quoi?... De quoi?... Qu'est-ce qu'on m'a donc fait?...

Soumise jet grelottante, la peur au corps, elle en appela, d'un regard, à M. La Toigne,

— Je sais jamais avec mes bras... ils t'auront tenue un peu fort... c'est tout... Viens à l'air, la inômiche, ça te remettra la boule 1

Puis, il ordonna, dissipant toute équivoque :

— Paye, la gosse, c'est ma tournée.

Après une brève hésitation, elle jeta trois

francs sur le comptoir, — et elle suivit son nouveau paladin vers la {)orte.

— Y aura du rougè, quand Le Tigre saura ça! prophétisa quelqu'un.

Mlle Coquelicot en demeura sur place, coite : son grand ainour pour M. Bébert se plaignit en elle et il gonfla son cœur, à lui faire mal. Un pied déjà sur le trottoir, M. La Teigne tourna la tête d'un air d'ennui, et, par-dessus son épaule, il lança un jet de salive :

— Ça c'est pour Le Tigre I dit-il. On s'est vil à Montempoivre, tous les deux... On se retrouverai... Je suis d'attaque I... Et toi, Coquelicot, dégrouille I...

Elle avançait, machinaleriient, lui pesant au bras de tout son poids. Ilsifflottait I9 Mort de Marceau et marchait en mfesure. Elle pén-

sait à M. Bébert, son « petit liomtne » du fond de sa chair, avec la tristesse û-- 3 résignés. Le souvenir des belles lettres qu'elle lui écrivait chaque dimanche l'émouvait comme les clioses lointaines de son enfance. Pareille au clair de luzie effleurant les façades, une douceur sourdait de sa mémoire ; et elle allait, sans savoir si elle agissait bien ou mal, sans craindre ni espérer, docile au maître fort qui l'avait choisie.

Un chat traversa la chaussée, la queue haute. Mlle Coquelicot trembla et des idées sinistres la hantèrent, d'entendre la maigre bête miauler, l'échiné en arc sur ses pattes tendues...

— V'ià mon château I annonça M. La Teigne.

il la poussa dans une allée obscure où clignotait une lanterne sale. Il heurta les volets d'une boutique basse. Une porte s'ouvrit, à côté.

— Suis-moi bien, la gosse... C'est pas le Grand Palais...

Elle monta. Des ronflements s'enflaient et diminuaient. L'ascension dans l'obscurité semblait ne pas devoir finir.

— Mitlutel... C'est là... Attends que j'allume... y a une marche qu'est ttaîlre...

M. La Teigne jura, des lignes phosphorescentes à son pantalon. Enfin, élevant l'allumette, il invita Mlle Coquelicot à entrer, et une t,oute petite flamme près de s'éteindre couronna la bougie...

— J'avais mieux... comme turne... à Grenelle... mais le quartier se pourrit... J'étais ici en attendant...

— Ah ! fit Mlle Coquelicot, distraite.

Elle imita M. La Teigne qui se déshabillait.

— Tu vois, on est soigneux de sa personne! dit-il, et il lui montrait, avec orgueil, une brosse à dents dans un verre.

Comme elle n'avait pas ri et se taisait, il l'enleva par les coudes, brutal, et, les yeux fouillant ses yeux épouvantés :

— Dis à quoi que tu penses 1 cria-t-U. Elle comprit subitement pourquoi, après

avoir vaincu toutes les tentations depuis cinq mois que son Bébert appartenait à l'armée d'Afrique, elle devait céder à M. La Teigne.

— Parle... ou je tape ! menaça l'homme, la reposant à terre

Elle lui sauta au cou, impatiente d'amour, ainsi qu'elle était en présence de l'autre, et elle avoua, tout bas :

Et COQUELICOT *Ô

- Je t'ai dans la peau... c'est la faute à Bébert qui m'a fait manger de la neige où y avait de ton sang... la nuit de Montempoivre...

Et, les sentant rivaux dans son cœur, elle se livra, possédée d'une joie dont elle se croyait redevable à tous deux, appelant de toutes les fibres de sa chair en fête le hasard inéluctable qui les replacerait face à face, le couteau au poing, champions de ««a beauté nourricière et violente I

M. La Teigne reposait sur le lit, une jambe pendante, l'autre entravers delà couverture. Des marins français et russes, des torpilleurs, dés navires à tourelles, des drapeaux, y réhabilitaient, par une auguste signification, le bariolage infâme d'une cretonne imprimée.

Lasse de lire dans les cartes la rivalité de la dame brune et de l'homme blond, et d'ignorer toujours qui l'emporterait de ses deux amants ennemis, Mlle Coquelicot alluma une cigarette . Le front appuyé à la fenêtre, battant la vitre de ses doigts nerveux,regarda, entreel I9

les volets tirés à demi, la rue blanche de soleil.

La chaleur ralentissait les gestes des rares passants. Les ménagères en caraco abritaient leur" bavardages à l'entrée fraîche des maisons et elles n'agitaient leurs gros bras nus qu'obligées par le besoin de certifier davantage des choses improbables. Dans la crémerie, en face, une demoiselle de boutique, luisante et rose , récurait une bassine , et elle semblait fondre, sous l'œil sévère de la patronne très grasse, assise, le menton sur ses seins comprimés, qui apprenait la vie élégante dans le feuilleton d'un journal.

Le spectacle n'était pas folâtre, de cette dame ronde qui se nourrissait l'esprit et dominait assez son émoi pour surveiller le travail qu'elle rémunérait. Mlle Coquelicot, à la voir commodément installée, se sentit toute moite encore de sa course au quai de l'Horloge où elle était allée, le matin, offrir des nouvelles de sa santé à des messieurs qui ne lui en eussent point demandé par goût, mais notèrent sa démarche sur la carte administrative où elle s'appelait Louise-Ernestine Bauge. Elle éprouva, ensemble, l'horreur de l'inégalité des conditions, la haine des lois, et l'envie de se venger, par un acte immédiat,

du monde implacable qui la méprisait et la tenait assujettie. Elle se retourna, ayant assez vu la bourgeoisie sous les traits de cette marchande de laitages de la rue de Charenton.

La bouche ouverte, aspirant à grand bruit l'air chargé de musc, M. La Teigne dormait, malgré les mouches. Elles pompaient le sucre aux crocs poissés de sa moustache, la pommade qui lustrait ses cheveux fauves ; et les plus téméraires exploraient sa poitrine velue.

— Ah ! zut ! soupira Mlle Coquelicot, découragée.

Elle pensa qu'autrefois, sous l'empire de son Bébert, le plaisir abrégeait les aprèsmidis. On s'allongeait côte à côte, l'amour opérait son miracle et, le soir venu, on savait pourquoi l'existence à deux vaut un léger sacrifice aux mœurs de l'époque. Elle désirait l'absent comme un libérateur, désabusée, après un mois à peine, d'en avoir transmis par surprise les fonctions chéries à ce loir jamais repu de sommeil. Cependant M. La Teigne était beau et, qu'il la battît ou la caressât, ses résurrections triomphales maintenaient son prestige.

Il l'empêchait d'envoyer au soldat son obole de chaque semaine, la fouillant des bas

à son chignon. Elle était difficilement parvenue à cacher la maigre réserve dont elle prélevait de temps en temps un louis qu'une amie adressait de sa part à M. Béberl. Elle lui écrivait des lettres naïves et douloureuses pour l'apitoyer. Elle s'y attribuait la pâleur d'une fiancée poitrinaire de romance; clic parlait de l'automne avec mélancolie et elle dépeignait l'hôpital Saint-Antoine où elle n'était jamais entrée. Les réponses du hien-aimé la faisaient chérir ses propres mensonges. Il demandait, sans doute, qu'on augmentât le nomijre des envois d'argent et leur valeur ; mais, cela posé, il devenait tendre, inquiet et de bon conseil. Mlle Coquelicot pleurait de reconnaissance et, regrettant sa félonie, elle jurait de rompre les liens qui l'unissaient à M. La Teigne.

Celui-ci dérobait un fonds de ruse sous une apparence de brute. Il affecta de s'intéresser au sort de j\I. Bébert. Après mainte enquête infructueuse,. Mlle Coquelicot céda au besoin de confesser ses relations épistolaires, la délicatesse de son « petit homme » de jadis et le souvenir ému qu'elle lui gardait. Elle en fut châtiée, ainsi que d'une forfaiture, réduite, pour suspendre l'offre des poings et de$ pieds éducsiteura contre

sa sensible personne, à divulguer le lieu de cette épargne soustraite à la communauté au profit d'un tiers. M. La Teigne empocha le pécule avec la superbe d'un syndicataire au guichet d'une banque d'émission. Séance tenante, il avisa M. Le Tigre de n'avoir plus à compter sur la générosité de Mlle Coquelicot :

Moi, Cliibis, qiion appelé La Teigne a Reuillij, Je pran la môme Coquelicot à la coule et Je donnerez tou mon rouge avan qu'on y touche et Je kraint personne pour et Le Tigre Je ceret toujour prai pour ma revenge de Montempoivre.

Et oour la preuve ke c'est vrai la gosse signe avek moi.

CocuELieoT-Cînnis

3é LE TIGRE

— Ah! zut! cria, cette fois, Mlle Coquelicot.

M. La Teigne en fut troublé. Il grogna et elle le vit, pour le plus complet désarroi des mouches, s'étirer nonchalamment, puis s'étendre de côté.

Elle le méprisa du plus haut qu'elle pouvait et, devant la glace du lavabo en fer, elle déroula sa chevelure. L'ennui amène certaines femmes à leur piano où elles jouent // élait un petit navire ou Un poète ma dit... avec le sentiment de Tinfini maritime ou des splendeurs sidérales ; l'ennui conduisait Mlle Coquelicot à sa toilette et elle se peignait en rêvant.

L'odeur forte de ses cheveux, le toucher de leur masse fluide, cette mèche isolée comme un ruban de cuivre mat parmi les ondulations brillantes et noires, cela suffisait à la distraire souvent de pensées très pénibles. Il lui était agréable de flatter cette parure naturelle obstinément refusée, toujours, au caprice de ses clients. Et, d'en éprouver la fraîcheur caressante sur ses épaules publiques, il lui naissait une volupté délicate, intime, qui était, à son insu, la joie de posséder encore quelque chose d'elle-même qui n'appartînt pas à tout le monde. Car la pudeur a les innombrables nuances de l'amour

ST

et elle ne se dissout pas avant la chair, quelle que soit la femme.

Machinalement, Mlle Coquelicot revint à la fenêtre et le charme cessa. Elle tordit ses cheveux, y ficha les épingles et le peigne à la Carmen, en un tour de main, furieuse con-

tre la société, sa morale et ses vices dédaigneux, uniquement parce que la crémière d'en face somnolait épanouie, ses mains pote-

38 LB Tiens

lées retenant sur son ventre le journal ouvert dont elle s'était assimilé la fleur spirituelle.

Elle frappa du talon, à la manière des dompteurs, et elle s'étreignit les tempes entre les paumes, tant M. La Teigne lui apparut, par l'égoïste paix de son sommeil, le semblable de cette commerçante probe et flasque.

— Non I mais, passé trois heures, les lézards se trottent !... Tu ne vas pourtant pas roupiller toute la vie !

Elle avait secoué M. La Teigne par une manche, afin de le préparer à cette exhortation familière. Il répondit avec lassitude '

— Ah! la jambe I... La ferme!...

Elle trépigna et, dans une improvisation véhémente, elle lui reprocha sa mollesse. Les mots la grisaient. Leur débâcle opéra sur l'entendement mal éveillé de M. La Teigne comme une décharge électrique ranime la grenouille. Il ne songea point à sévir, tiré d'un monde héroïque où il se mesurait avec M. Bébert, par cette voix aigre qui en célébrait le courage et les vertus amoureuses dans un mode agressif, àoulevé sur un coude, la tête lourde, sourcilleux, il écoutait. L'ignomini« de ses façons veules deve-

nait Tévidence, de par le verbe flamboyant de Mlle Coquelicot, et il n'aspirait plus qu'à mériter le pinacle où elle portait M. Le Tigre travesti en archange, en « costeau », en « petit homme qu'on voudrait nourrir de son sang », à cause de sa victoire, une nuit de neige, à la poterne de Monlempoivre.

Un poète eût envié ce lyrisme; un rhéteur ce débit exact et chaleureux. Il fallait que la vérité prisonnière en elle sortît enfin, moins pour la venger des coups acceptés avec soumission, à l'égal de l'obédience au plaisir des riches, que pour la purifier d'avoir trahi la foi promise à l'absent, en faveur d'un être vil dont les poings massifs répugnaient aux œuvres saines 1 Ah. Le Tigre ne chômait pas, lui ! et, seul contre toute la terre, il eût donni de la tête, des dents, des pieds, du couteau, quitte à mourir pour sa « môme », sa « gosseline », ravie de humer la tiédeur fade du sang" dans l'air faubourien que l'haleine sociale lui faisait irrespirable I

Quand elle eut parlé, elle s'çffaissa sur le lit, et le trop plein de son âme s'écoula en sanglots doux.

— Allons, assez jaspiné, la gonzesse !... On te montrera ce qu'on peut! dit, rudement, M. La Teign»

— C'est-ylabeigne pour moi?.,. Oh! pour montrer ta force... pas la peine... on sait que t'es fort...

Elle avait exhalé ces mots sans croire qu'ils la protégeraient, livrée aux sévices, indifférente à la douleur. Elle voyait s'anéantir son idéal, et il n'est pas de pire souffrance, que l'on raisonne ou que l'on ait en soi l'instinct vierge des simples. Le regard vague, Mlle Coquelicot attendait une tempête. Elle fut extrêmement surprise, M. La Teigne s'étant mis debout, de l'entendre la juger avec cette concision :

— Gourde I

Ce fut ainsi que chaque soir. Ils descendirent ensemble. Elle poussa la porte à clairevoie de l'hôtel ; elle salua de la tête la patronne avertie par le tintement de la clochette et qui guettait ; puis, il la rejoignit, en deux enjambées, sur le trottoir. Ils convinrent d'un itinéraire et d'un rendez-vous, avant d'aller séparément à leur office. Celui de M. La Teigne était facile : il battit les cartes et s'arrosa le gosier d'absinthe glacée. La tâche de Mlle Coquelicot l'obligeait à n'être pas hautaine et à provoquer l'enthousiasme d'inconnus dont les moins affligés de manies avaient

encore des tares ou des exigences rebutantes.

Ils s'étaient retrouvés aux Dernières Cartouches. ^

Elle eut à peine le temps de manger ses cinq cerises à l'eau-de-vie. Il l'empêcha même de promener la pointe de sa langue au fond du verre, ce qu'elle aimait, au bruit des conversations. Le teint ardent, l'œil en feu, il piaffait, surexcité d'alcool, sobre de phrases. Dehors, il marcha le front bas, au contraire de son habitude.

— On rentre? demanda-t-elle.

— Après.

— Après quoi ?

— Reluque, la môme !

Il lui montra, sous le premier bec de gaz, son couteau ouvert, la lame contre sa manche. Ellfi comprit. Un espoir magnifique balaya la moindre trace de ses mécomptes. Elle annonça joyeusement :

— J 'ai fait vingt-trois balles avec trois types , tu sais...

M. La Teigne se contenta de savoir. Il se taisait. Une heure venait de sonner. De ruelle en rue, ils débouchèrent boulevard Diderot. Là, M. La Teigne expliqua son plan :

— Je me colle dans une porte... T'allumes

le pante... en dix pas tu Taboulés à ma hauteur et tu verras de l'ouvrage bien faite...

Elle frémissait, de la nuque aux talons, et le cœur lui dansait d'allégresse. Ils longeaient les bâtisses neuves où les appartements sont décorés, confortables et hygiéniques.

— Acre, la gosse, avertit M. La Teigne. El il s'incrusta dans l'ombre d'un portail. Mlle Coquelicot prépara son plus avenant

sourire. L'homme prédestiné n'avait plus l'âge des maraudes rémissibles. II était grassouillet, élégant et de mine joviale.

— Mon beau monsieur... joli brun...

— J'en viens , ma

belle enfant... et la femme d'un ami... ce qu'il y a de meill...

"Il s'écrasa en avant, les trois dernières lettres de son propos cynique parties avec son âme, le couteau de M. La Teigne entré jusqu'au manche, à ras du faux-col, dans sa nuque charnue. Il secoua les jambes et les . bras, et il fit a ouf l »

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entre les amants qui épiaient de tous les côtés. Le silence venait de partout, sauf une brise adorable qui sifflait. Les genoux écartés pour n'être pas sali, l'assassin fouilla les poches, par-dessous, et, avec le mouchoir du mort, il essuya son arme ôtée doucement de la blessure.

Ils entendirent les premières gouttes de la gerbe ?ouge s'écraser sur le bitume. Ce bruit les épouvanta et ils disparurent, serrés l'un contre l'autre, pareils à de nouveaux époux.

li,n marchant vite, M. La Teigne palpait, dans sa poche, le butin prélevé sur le bourgeois qu'il venait d'occire boulevard Diderot.

Mlle Coquelicot le frôlait de la hanche et l'amour affolait ses yeux qui ne pouvaient plus se distraire de la contemplation du mâle. Ils revoyaient soudain l'homme tomber en avant la rapide secousse de ses membres, et comme le sang avait giclé de la nuque. Alors, parcourue d'un feu, elle murmurait :

— Ah 1 mon petit homme !

Elle lui pesait au bras, ainsi le fruit lourd de suc bande la branche forte. Il se félicitait de l'avoir conquise à jamais sur M. Le Tigre.

Chaque soupir la détachait un peu plus de l'amant ancien et l'avouait sienne davantage. Il admirait qu'on pût mériter, par une seule minute d'énergie, une femme de bon rapport et de flatteuse renommée. Cela le délournait d'accorder un regret inutile au quidam sacrifié à ses calculs personnels. Il songea pourtant que la police avait peut-être trouvé le cadavre. Cette juste remarque activa ses jambes et lui suggéra une autre précaution :

— Aux rats, la toquante 1

Et cassant la chaîne, la montre en or de l'assassiné, il jeta les débris aux bouches d'égout allant d'un trottoir à l'autre, par les voies obscures et détournées qui l'amenèrent enfin rue de Chareulon.

Mlle Coquelicot déplora mentalement la nécessité de ce sacrifice, et elle reconnut l'intelligente action de M. La Teigne :

— Tu as raison, on est vendu par ces breloques... C'est pas pour des purées comme nous : ça parle, quand on en a tiré de la braise...

— Ta bouche la môme, on marche sur des oreilles ♦

Elle vibra a'aise qu'il fût aussi rude, ses preuves faites. Elle aspirait à pleins pounaon#

l'air de cette nuit où elle avait été vengée des turpitudes de sa profession galante et du dédain des épouses pures. Ils arrivaient à l'hôtel de la Licorne, qu'on appelait le «« château des Puces » dans le quartier où l'érudition est courte. M. Bébert y avait installé son amie et leur chambre, pleine de souvenirs, abritait maintenant les aubes chaudes et les journées indolentes de M. La Teigne.

II recommanda :

— Fais pas de foin en rentrant... Faut passer comme une lettre à la poste sans qu'on nous recoque...

A souffle retenu, posant les pieds avec soin, ils gravirent l'escalier dont aucune marche ne cria; et il ouvrit la porte, en amateur de silence.

— Chut, la crotte !... Y reluit dans la carrée... Pas besoin de camoufle... ça espionne... Faut se pagnoter dare-dare...

Une lueur, venue de la lanterne en contrebas, verdissait le plafond. Le clair de lune entrait par la fenêtre béante, accrochant des étincelles aux vases bleus qui flanquaient la pendule sans aiguilles ni verre, au pot à eau, au bora de la cuvette.

Prompte à se dévêtir, comme lespersonnes qui en ont gagné l'habitude au prix de leur

vergogne et comme les pensionnaires de quinze ans le font par innocence, déjà Mlle Coquelicot se frottait la taille, de sa chemise à faveurs jaunes, et elle débordait le lit pour s'y étendre.

— Acre ! avertit M. La Teigne.

Un genou sur le drap, elle attendait. Des pas résonnèrent dans le corridor et une serrure grinça.

— T'es pas louf ?

— Faut bien se rendre compte, quoi?

Il ajouta :

— Qu'est-ce que c'est, le type d'à côté ? Elle s'amusait de la lumière bleue sur ses

bras et sur ses petits seins bronzés.

— On l'appelle Facchino... dit-elle.

— Tu le connais?

— Comme tout le monde... Il tourne de l'orgue quand y ne pleut pas pour ne pas rester sur sa soif les jours de lance... Allons, viens au pieu...

Elle le vit disparaître dans un angle de ténèbres ; sa main, en pleine clarté , désignait le plafond ; et, la voix sifflante :

— Et ça, qu'est-ce que c'est?... Là!...

— Ah 1 mince 1... On prendrait le trac avec toi!... Quoi, ce vert, là-haut? C'est la lanterne du dehors... ce vert-là, tu l'as vu

hier... tu le verras demain et après i... Y a pas de quoi renâcler et tourner à la moule... T'es donc frileux d'avoir pâli le pante I

Il surgit de l'ombre, ses épaules nues, opposant aux fantômes qui venaient de l'épouvanter la splendeur réelle de sa force. La rage d'avoir paru faiblir devant sa « gosse » crispait ses poings énormes :

— Dis donc que bibi flanche, pour voir!... Faudrait pas faire la mariolle, la môme!...

— Mon gosse, ah 1 t'es grand 1... Viens m'aimer 1...

Sous la menace des bras pareils à des marteaux brandis, elle souriait, les paupières closes. La louve, après qu'elle a hurlé le désir de ses flancs, écoute s'éteindre le dernier écho de son cri au profond des bois, et le silence reformé la baigne d'une inquiétude où sa jubilation commence. De même, Mlle Coquelicot pressentait la secousse miraculeuse qui projette l'âme la moins légère dans un monde de féerie. La sienne retrouva ses candeurs à l'altitude des amours passionnées : en défaillant, elle appela sa mère qu'elle n'avait point connue et elle prétendit voir la face des anges dont les vertus divines inspiraient peu ses actes.

M. La Teigne provoquait ces extases et il

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