‹ Le Tigre et le coquelicotChapitre 3 sur 7 · LE TI61IB · texte numérisé non relu

LE TI61IB

trouvait des mots violents pour les exaspérer, méthodique et fougueux, tout à sa l'onction de gorger de bonheur une pauvre créature dégoûtée delà joie d'autrui...

Us ne bougeaient plus, depuis quelques minutes, l'un auprès de l'autre, dans cel état où, le plaisir passé, les chairs se réveillent à la douleur et la conscience aux tristesses d'agir. Il se mordillait la moustache, épiant les faibles bruits de la maison qui chassaient le sommeil, rassuré par l'appel lointain d'une locomotive ou si le roulement d'un fardier cassait le calme II avait beau se dire que nul ne l'avait vu tuer et que rhomme, par lui sevré de l'obligation du mensonge, se taisai* pour toujours, une crainte confuse l'empêchait d'allumer la bougie et, cependant, sous le traversin, le m portefeuille du bourgeois le tentait.

MLie Coquelicot, elle, philosophait à sa manière. A comparer son sort et celui du passant sacrifié pour elle, il lui était agréable de vivre. Un frisson la prenait, de se figurer le jet rouge et les gouttes étoiîées sur le trottoir, ^.q sang lui battait aux tempes, à la gorge et aux poignets. Elle éprouvait ijne âpre vQlupté i yecoostjtuer le drame

prompt né de son caprice, imaginant sa propre démarche, son œillade conlée en coin, au moment d'aborder le promeneur.

Elle s'en rappelait le ton de « blague », la mine suffisante, le visage coloré, large, plat, le ventre en boule et les jambes brèves. A peine avait-elle senti le courant d'air fait par le bras abattu et une main (^.uissanlo la refouler, qu'il s'écroulait, après un arrêt instantané sur les genoux, son front heurtant le sol... Son chapeau de paille avait roulé au ruisseau, par une courbe... Elle remarqua combien tout tient à peu de ce qui favorise les projets humains , et cela gâta ses souvenirs.

K Tout de même, s'il aurait

pris un sapin pour rentrsrchez

lui, c'est un autre

mufle qu'aurait

écopé,« se dit-elle.

^2 LE TIGRB

Elle bâilla et, poussant du coude son héros :

— La Teigne, y a-t-il des fafiots dans le talbin ?

— J'y pensais... On va voir...

M. La Teigne tira le portefeuille. A la lueur d'une allumette, il compta six billets de banque, qu'il baisa goulûment, joyeux de l'aubaine fortuite .

— Oh ! allume la camoufle, la gosse, y a du bon maintenant! Six cents balles 1... On est des princes 1...

A la bougie, leur satisfaction déborda. Les angoisses de M. La Teigne et les pensées de Mlle Coquelicot dissoutes avec l'ombre louche, ils prirent intérêt aux papiers de l'inconnu. Il y avait des lettres sentimentales, un bordereau d'agent de change, la note d'un bijoutier^ des cartes de visite.

— Il s'appelait : « Chaillac », le bougre 1 Mlle Coquelicot avait pris un portrait de

femme :

— Oh 1 c'te tarte, pige-moi ça! Une bouche en cul de poule pour faire passer des yeux de merlan 1... Un remède d'amour qu'il avait là, le messière 1 <-

Us s'égayaient, vidant les poches sur la couverture. Un coup de poing dans la porte suspendit Imrs ébats :

— Ouvrez 1

M- La Teigne, debout, s'arma de son couteau ouvert. Pratique, son amie cacha les billets dans une bottine et les papiers, le portefeuille, entre les matelas.

La VOIX réitéra, plus

basse :

— Ouvrez, au nom delaloi !

— La rousse 1... Déjà I murmura M. La Teigne.

— On n'a rien fait I cria ^'^ile V/oque^icot à '.m ver

MUW

M LE Tir,RB

Il piétinait sur place, le cou tendu. Le besoin d'assouvir sa rage le fit enlever par une épaule la femme aux écoutes, une joue appliquée au mur ; — et, la rejetant sur le lit, il lui souffla, bouche à bouche, terrible :

— Je te saigne à blanc, si jamais ta nous vends !

Mais on cogna plus doucement, et ils entendirent :

— C'est moi... Facchino... votre voisin... J'ai du bon à boire et ça m'ennuie de faire suisse... Je viens, puisque vous ne dormez pas... Faut bien rire à 1 occase...

La colère remplaça l'effroi, ciiez M. La Teigne :

— Attends un peu !... On va rire 1

— Ta femme me connaît... on s'a vus, du temps du Tigre..., continuait l'autre.

Mlle Coquelicot, frictionnant son épaule contuse, plaida l'indulgence pour cette plaisanterie maladroite :

— N'y touche pas, ça ferait du vilain dans la cambuse... ça remoucherait les cognes... Qu'il entre, on boira toujours sa liqueur... pour voir ensuite...

— C'est bon, on le bouffera pas I

M. Facchino, souple comme un danseur de corde , apparut. Il éleva une bouteille pan-

BT COQUïLÎCOT

sue au niveau de ses yeux, afin d'en masquer la subtile curiosiié :

— Du madère, les amis! un velours au palais, et chaud sur l'estomaquo...

Il parla tant qu'il fallut bien à M. La Teigne se dérider. On buvait à la régalade et Mlle Coqueli cot, nerveuse, gloussait aux drô leries du bavard. Il avait un bagout de charlatan et sa jolie tête efféminée s'encadrait de boucles noires. Il railla M. Bébert d'être sous le soleil d'Afrique, à pivoter, l'arme au bras, tandis que le printemps de Paris invitait à l'amour et au repos. U railla ses poignets de fille, pour mieux vanter ensuite l'encolure de M. La Teigne, ses os de bœuf, son biceps dur... Il dit ce qu'il aurait accompli, au lieu de tourner la manivelle d'un orgue et daller chez les peintres poser ^les saint Jean" Baptiste, — s'il était né vigoureux.

Il n'attirait pas les confidences de M. La Teigne, abruti de boire; mais le charme de Ba personne équivoque o'^érait sur Mlle Go-

quelicot. Elle éprouvait un trouble inconnu, pénétrée de ce regard furtif, peureux, tendre, bientôt détourné d'elle, inquisiteur alors, allant de chose en chose... Lorsque M. La Teigne, cédant à l'ivresse, se fut endormi, elle se laissa prendre la main et elle aima la révélation de cette peau soyeuse... Il n'arrêtait de plaisanter... L'aube suscitait des blancheurs rosées et la rue s'éveillait déjà... — Qu'est-ce que tu veux, Facchino? fit-elle. Elle s'étonna d'avoir lâché ces mots et d'être contre lui dont elle croyait sentir le cœur battre en elle. Elle devinait un danger : c'était délicieux après les violences de cette nuit.

Il disait la Corse, son pays parfumé de thym, l'ardente beauté des filles, la mélancolie de son cœur sans attachement, et son bras la pressant un peu plus, il avait des inflexions de voix qui augmentaient le sens de ses paroles...

M. La Teigne ayant bougé, il s'en alla sur la pointe des pieds. En passant, il toucha comme par mégarde le lit où dormait le colosse. Oubliée sur la couverture, la photographie dérobée au mort tomba.

— Tiens 1... Ramasse I dit M. Facchino, sans paraître y attacher d'importance.

— C'est ma sœur ! expliqua Mlle Coquelicot blêmissante.

Elle écouta ronfler M. La Teigne, émue elle ne savait pourquoi, redoutant ce Facchino au langage doux comme étaient ses mains de femme, disparu sans avoir livré le secret qu'elle flairait en lui...

— Ah ! la rousse ! hurla M. La Teigne, dans un cauchemar.

Terminé, le long voyage d'Alfortviile à Marseille, sous la garde de caporaux et de sergents au verbe sec, la première surprise de M. Bébert, dit Le Tigre, avait été la vue du port. Les grues en œuvr'^, les marchandises sur les quais; le peuple minuscule des bar(jues de pêche, des remorqueurs, des ytniyous, autour des navires géants ; les mâts elles voiles rondes sur la rner indigo ; et les panaches de fumée, blancs, noirs, soufreux, suspendus comn;e des chenilles monstrueuses dans un ciel d'ouate grise, et les ourlets d'écume au loin, — c'était la révélation d'un monde I A qui le dire flâner là se serait bon

60 tE TIGRK

avait oublié Mlle Coquelicot, quittée la veille avec désespoir, et Biskra, où on remmenait apprendre la soumission au service de la patrie.

A bord, l'odeur graisseuse, le vacarme de la machine et la danse sur les lames courtes l'avaient rendu malade. Soustrait au contrôle sévère des chefs, abandonné dans un coin de l'entrepont, il avait obstinément regardé la fuite des nues par le hublot d'en face que les paquets de mer éclaboussaient. De nouveau, l'image de son amie délaissée et la crainte du régime militaire l'avaient rendu mélancolique. 11 s'était efforcé de dormir pour ne songer ni au passé, ni au futur.

La côte apparue dans le tremblement lumineux d'une aurore mauve le rasséréna. Le spectacle mobile des êtres et des choses, ensuite, jusqu'à l'arrivée dans la garnison, le sauva de la mélancolie et des colères où tombaient quelques hommes du convoi II étonna par son indifférence irréprochable un sergent qui l'injuriait et, négligemment, il fit luire à ses doigts un louis d'or dont parlèrent entre eux les caporaux incorruptibles.

Il puisa dans sa veulerie naturelle la faculté d'une attitude passive, quand la révolte le tentait le plus. En faveur de sa docilité cons-

^p*«*ij^

tante, on lui toléra un peu d'indolence dans l'exécution des ordres. Il s'habitua vite à accepter le juste et l'inique, le mauvais et le bon, en philosophe revenu de préférer l'une à l'autre, des heures dont toutes le rapprochaient également de celle qui le restituerait à la vie de son choix. Six mois n'étaient pas révolus que ses officiers le citaient en exemple aux « fortes têtes ». Ils associaient son nom à celui de M. ie comte de Langeron, dans les brèves conférences sur le relèvement moral qu'ils adressaient aux soldats punis de la crapaudine ou des poucettes.

CeM.de Langeron, incorporé aux « Joyeux » , y servait avec dégoût la République, en qualité de fusilier de deuxième classe et contre sa foi légitimiste. Il la tenait de son feu père, sans autre chose que l'amour de la dépense, ses parchemins de noblesse et le portrait de son aïeul, gentilhomme de la chambre et intendant des chasses de S. M. Charles X. La Fortune avait assez rudoyé cette famille : on en trouvait encore les membres, dans des emplois honorableset peu lucratifs. Ils avaient prélevé sur leur nécessaire pour désintéresser la Banque où, de dix-sept à dix-huit ans, par 4ef çnoyeîii illicites mais ingénieux, leur

parent s'était approprié des sommes, afin de les perdre aux courses ou d'éblouir les demoiselles de nuit par sa munificence. Placé ailleurs, il avait agi de même et, les siens n'étant intervenus que pour lui recommander le suicide, il avait purgé deux ans de prison à Fresnes avant son appel sous les drapeaux.

Fameux au bataillon de Biskra, à cause de son origine, il était méprisé du contingent parce que sa culture dépassait la moyenne. On le raillait, en outre, de recevoir d'une vieille cousine pauvre de maigres subsides qui ne légitimaient pas la distinction insultante de son langage et de ses manières.

Il fut le second étonnement de M. Bébert qui l'étonna beaucoup lui-même et fit tomber les préventions des camarades à son égard.

M. Binain, dit L'Amande, qui abhorrait les gens à façons, dompta ses répugnances. Le Louchon de Clignancourt, peu prodigue de sympathies, assura de sa neutralité bienveillante le gentilhomme déchu. En témoignage de ses sentiments amicaux, M. Julot, dit La Dame ou Canapé, dandina sa croupe élastique dont on devinait la souplesse sous le bourgeron de toile bise.

L'âme de ces trois messieurs et celle de M. Bébert, trempées aux mêmes ondes, celui-

BT COQUELICOT

ci leur imposait, d'avoir encouru les assises, au lieu qu'ils portaient la moindre estampille des tribunaux correctionnels. Le sentiment de la hiérarchie règle ainsi, partout, le» rapports sociaux, dans une nation orgueilleuse d'inscrire le mot Égalité sur ses écoles ses casernes, ses palais, ses églises, pour lui donner l'apparence de régir les coutumes et le code.

Le prestige deM. Bébert gagnait encore aux largesses de Mlle Coquelicot. Elles forcèrent l'admiration de M. de Langeron. Il se repentit d'avoir dilapidé le bien du prochain pour des ingrates dont nulle ne l'avait pris au sérieux, quand un Bébert recevait à distance le tribut ponctuel et magnifique d'une maîtresse laborieuse et constante; — et il se proposait l'imitation de cet amant à qui la dîme d'amour parvenait chaque semaine sous la double espèce d'un mandat-poste et d'une lettre enflammée.

Lorque Mlle Coquelicot dut espacer ses envois, par peur de M. La Teigne, et sous prétexte de chômage forcé par une maladie de poitrine, M. Bébert avait soumis le cas à ses intimes.

— Y a du mec la~<lessous 1 avait jugé Le Louchon de Clignancourt.

0f LE TIGRB

M* La Dame s'était récusé, avee des mines gracieuses :

•-> Moi, ta sais, j'ai jamais coupé dans le boniment des morues... Ça leur tourne sur le cœur, avec le temps, d'avoir le même gonsse... T'es loin du nid, mon vieux, et la bergeronnette sent le printemps sous ses plumes.

L'opinion de M. L'Amande avait corroboré ces avis :

— Coquelicot n'est qu'une flippe, et t'es refait dans les largeurs...

Ils laissaient perCer le contentement de voir l'avenir inquiéter M. Bébert. Il en souffrit et, pour ne pas s'humilier devant eux, il ne les questionna plus.

Enfin, le billet de M. La Teigne ruina sa dernière espérance. L'ayant lu vingt fois, il se surprit à contempler la signature de Mlle Coquelicotf pareille à celle des lettres ehaudes de naguère et des lettres plaintives d'ensuite, accolée au nom de ce Chibis qui le défiait lâchement.

Il erra tout un dimanche, du vieux cimetière de Biskra où les ossements blancs affleurent, au seuil des sables dont l'infini tentait §ft solitude. Tant une ardeur sauvage

de ses pommettes brûlées du soleil. L'univers entier se résumait dans le désir impossible de venger l'affront à son honneur de.^nâlel Le sifflement des aigles^ la flûte monotone des chevriers l'attendrirent, quand ce fut le soir ému de souffles tièdes. Il suivit un troupeau jusque dans la ville arabe et il revint sur ses pas, par horreur du bruit et de la foule. Las de la longue marche sans avoir bu ni mangé, il s'assit. Laiteuse comme une immense taie, la lune ensevelissait dans une lumière morte le paysage de maisons crayeuses, de palmiers, d'eucalyptus. Elle allumait les micas du chemin bordé de coloquintes dont les fruits, de la grosseur d'une outre, soulevaient les feuilles velues. Il se mit un caillou dans la bouche pour tromper sa soif. Sa veste était ouverte et sa chemise bâillait. 11 songea, le front penché. Ses yeux aperçurent confusément, dessous son sein gauche, les lignes bleues du tatouage où une tête de tigre et un coquelicot, entourés d'une banderole parlante, figuraient le pacte amoureux rompu par la faute de M. La Teigne." Alors, il pleura. Le meilleur de lui s'écoula, pour ainsi dire, larme à larme. Quelque chose rampait sur la main dont il s'appuyait au sol. l^'ayaiît If çQuéij il v^ lip sgorpioQ f$ \Qviv%

pour se remettre sur les pattes et d'autres, nombreux, qui sillonnaient la route. Il se dressa, d'un bond, détestant ses larmes. La haine était en lui, dépouillée de toute parole basse ou violente, tel, en hiver, le cep nu d'où naîtront les grappes généreuses...

« Ah ! malheur de malheur 1... Je vois rouge ! Faut que j'en saigne un ! »

En hurlant, il se frappa le crâne à coups de poing et les deux boutons de son képi le blessèrent. Son cri avait suscité des aboiements. Il les écouta, dans la paix, atteindre la ville, la traverser, renaître au delà, devinant qu'ils finissaient à la base de l'Aurès. Derrière ces montagnes baisées par la lune pâle, c'étaient les pentes progressives du terrain, la mer, l'interminable campagne française, Paris enfin, une chambre close, sa « gosse » aux bras de La Teigne, l'impunité de leur trahison, et sa honte qu'ils consommaient dans la frénésie I II se rappela cette nuit qu'à la poterne de Montempoivre il avait fouillé l'homme, de son couteau, et conquis la femme par la bravoure de son attaque. Maintenant, il était le vaincu et la force qu'il sentait raidir ses muscles pour des prodiges ne servait qu'à le rendre plus malheureux 1

Il se trouva devant les bazars, au milieu de la pouillerie indigène. Il entra dans un café maure. Une Kabyle y dansait, le ventre et les seins agités au rythme d'une musique barbare soutenue par des voix gutturales. Elle avait les mains croisées sous la nuque et, la tête à l'abandon comme sur un oreiller, elle offrait aux convoitises ses yeux qui luisaient, l'humidité de ses lèvres entr'ouvertes sur l'émail d'une denture éclatante, et les touffes roussies de ses aisselles.

— Bébertl... On ne s'ennuie pas?

A peine s'il reconnut M. de Langeron. Il fit signe que l'air lui manquait et, ayant regagné la porte, il y appela d'un geste le soldat qu'il tira dehors.

— Ah ! mon vieux !

Le gentilhomme, se méprenant sur la portée de cette exclamation, exprima son enthousiasme :

— N'est-ce pas qu'elle danse bien ! ... On la regarderait toute la nuit ! Mais vous avez raison, vaut mieux rentrer, c'est l'adjudant Pastori qui est de semaine, et avec lui y a pas à truquer.

M. Bébert le prit par le bras et, d'une haleine, il confessa son cœur misérable.

— Pas possible ! disait de temps en temps M. de Langeron.

ro LE Ticng

— J'aurai leur peau 1... Je les mangerai jusqu'aux tifs !... Tout à l'heure, Vaurais scionné n'importe quoi I,.. J'ai loutu U camp jjour pas me larder et je me suis trouvé là, tout louf... J'ai leur saleté de babillarde dans ma poche... qui me brûle... et de l'avoir dans le citron, à force que je l'ai lue, ça me brûle aussi, et je vois des soleils rouges en marchant 1...

M. l'adjudant Pastori dévisagea M. Bébert, dans le poste :

— T'es bu, toi 1 Si je te salais ?...

M. de Langeron présenta modestement la défense de son ami :

— Non, mon adjudant, je vous affirme qu'il n'a pas bu... nous étions ensemble...

Le clairon sonna le couvre-feu, comme ils traversaient la cour.

— Faut que j'en crève un en attendant 1 murmura M. Bébert.

— Calmez-vous 1 . .. Faites pas da bêtises, surtout 1

— Je ne dormirai plus jamais, ^i je ne tape pas ce soir 1... Je vas buter quelqu'un 1

M. de Langeron s'esquiva prudemment :

aussi bien la colère n'écout» pas la sagesse,

6&m ea

Oerneuré seul, h suivre son ombre oblique et courte, M. Bébert mesura les conséquences immédiates du parjure de Mlle Coquelicot. Pauvre d'argent désormais, du vaguemestre au dernier caporal, jusqu'à L'Amande, ou môme M. de Langeron, ils le dédaigneraient — et il paierait en humiliations les avantages retirés de ses dépenses opportunes.

Il était adossé à un montant du portique. Quelqu'un arriva de biais sur lui. C'était M. Julot. La démarche lourde, il réintégrait sa chambrée ayant reçu l'hospitalité d'une autre.

— Le Tigre 1 Et les amours? fit-il ?ans y mettre d'ironie.

— Toi, M paieras pour eusses, tant pire I

Ce disant, M Bébert lui serra le cou entre ses dix doigts, et il le renversa doucemenc. Les reins de M. Julot ondulèrent de façon à justifier \b sobriquet de La Dame, qu'il tenait de ses formes charmantes. Sa

r2 LE TIGRE

poitrine se soulevait, ses paupières cernées battirent d'effroi et ses petites maiD<% sans force abandonnèrent l'agresseur qu'il tenait aux manches.

Quand il ne remua plus, M. Bébert lâcha prise et il murmura :

« Pauvre gosse ! »

Un grand calme descendit en lui, d'avoir trompé sa faim de vengeance. Une minute, il pensa fuir. La lune blasée ayant vu le drame, de très haut, sans autre témoin, M. Bébert se déchaussa pour n'éveiller personne; puis il s'engagea par les corridors à la recherche de sa chambre et de son lit.

Yi

M Le Tigre avait vengé son honneur, en songe. Du sang de M. La Teigne, il venait d'arroser l'herbe maigre des fortifications ; et Mlle Coquelicot reconquise implorait l'oubli de son parjure, toute chaude de désir comn;o au temps de leurs noces, exténuée d'amour et de remords. Il l'entendait murmurer :

— N'y a que toi, Bébert! Je suis ta môme pour la vie et tu peux me crever quand tu voudras !...

Il levait sur elle un bras justicier et se répandait en imprécations, — quand le clairon sonna le réveil.

M. Dcbcrt sursauta :

— Hein? Quoi? Où qu'on est, la gosse* La chambrée résonna de rires et M. Bi-

nain, qui avait L'Aman^Je pour sobriquet, s'exprima en ces termes :

— Tu id perds, Le Tigre I... Au réveil de demain, on compte 914 crans, sans la permission de l'adjupète i

— Où qu'on est, la gosse? réitéra M. Bébert, parlant à son traversin qu'il creusa d'un coup de télé.

— Nos largues sont loin, mon vieux 1... On n'est pas à Pantruche, ici... C'est Biskra, le pays des chameaux où qu'on fait le Jacques sans le vouloir!...

Silencieux, M. Bébert promena un lent regard autour de lui. La réalité vaut rare* ment le rêve qu'elle dissout.

-— Ah 1 fit-il, à la vue de la planche à pain, du râtelier d'armes et des paquetages alignés.

Il demeurait au lit, effaré par la gesticulation des hommes qui ss levaient et sourd à leurs farces.

— Allons 1 debout là-dedans! Bébert, si t'es malade, faut le dire, ou bien décaniPel

Ls voix de ce caporal avait des galons. Il

ET COQUELICOT îS

commandait, même pour demander du tabac ou se raconter. Sa parole imposait le silence et un respect hargneux.

— Ben, Bébert, c'est-y au pape que je cause ? Debout, qu'on te dit I Si c'est les permissions de dimanche qui to flanquent à flemme le lundi, on verra à t'en guérir !

— Voilai... On se met sur patte.s...

M. Bébert chaussa de brodequins ses pieds nus. Il se rappelait la journée de la veille, lente et triste. Jusqu'au soir, devant l'immensité vide des sables, il avait réfléchi et pleuré. La naissance de l'ombre l'avait chassé de peur vers la ville, emportant, avec l'épouvante de la solitude muette, la hantise des images cruelles qui l'avaient peuplée pour lui et la tentation du meurtre, si forte qu'elle bandait d'un voile rouge ses yeux ouverts. Oh I sa fuite, l'aboiement long des chiens, la force mystérieuse du désert béant derrière son dos, et qui, prêt à le happer, lui bâillait le conseil lâche de mourir avant la vengeance ! Et il se retrouvait, soûl de vertige, suivant la rue des bazars et des épiceries, parmi la cohue des indigènes, des Soudanais, «i^js Juifs pitoyables aux grands yeux doux. D'ordinaire, il fendait cette foule sordide, en soldat vainqueur qui a chèrement acquis le droit de mé-

n LE TIGRE

priser la faiblesse, et il regardait les femmes guetter d'entre leurs cils l'indice du désir dans ses prunelles.

Hier, il n'avait rien vu que des soleils de sang illuminer sa marche et, pour ne pas choir ou ne frapper personne, il s'était enfui dans un café. Comme un levain fort, les danses d'une Kabyle, au son des tambours et des flûtes acides, avaient soulevé des souvenirs, de l'orgueil et de la colère, sous son crâne. 11 avait à point rencontré M. de Langeron et pris son bras pour regagner la caserne. En route, il s'était confessé au soldat, pour s'en faire plaindre, comme les enfants écoulent leur peine. Ses propres mots lui revenaient, lointains, plus douloureux d'avoir rencontré l'indifférence du camarade. Il les entendait, lamentables et simples, se heurter aux : a Pas possible 1 » dont celui-ci les accueillait par politesse.

— Non, mais tout de même, Bébert, faudrait pas se payer ma fiole I hurla le caporal.

M. Bébert, justement, cherchait à reconstituer ce qui avait suivi et lui échappait. Entre cela et la minute actuelle, c'était l'inconnu d'un sommeil lourd, des scènes épouvantables

OÙ, le songe et le vrai confondus, il ne distinguait pas l'acte rêvé du geste accompli, et reniflait partout la haine et la mort.

— Alors, quoi !,.. on n'en fiche plus un coup, Bébert I... C'est pas tout, de mettre sa culbute !... On va rappeler en bas et l'adjudant va gueuler sur moi!... Je m'en fous ! si t'es pas prêt, je te signale pour refus d'obéissance I...

Un murmure jugea l'avertissement du gradé. Il frappa le plancher de la crosse du fusil qu'il était allé prendre, criant :

— On rebiffe !... Faudrait pas s'y frotter, les fistons !.,. J'en crains pas un, ici où que je commande !... La crapaudine, c'est pas pour les clebs I...

L'œil dur, il les dévisagea un par un, en quête de la chair à souffrance. Tous, ils besognaient, le front barré, hermétiques, soumis à l'autorité par crainte du supplice. Il se planta devant M. Bébert qui n'avait pas bougé :

— Tant qu'à toi, faudrait pas rouspéter, Le Tigre 1... Non, mais c'est- A^ y parce que ta marmite t'envoye de ^ l'os, que tu ferais la loi ici I... Non mais...

Il s'arrêta et, instinctivement, il eut

un recul : les mains de M. Bébert montaient, crochues, pareilles à des grappins. Elles redescendirent, ainsi deux masses entraînées par leur poids, et des goutte? écarlates mouillèrent sa lèvre inférieure lorsqu'il en détacha ses dents. Il déboutonna la ceinture de son pantalon et, secouant la tête, il dit, avec la plus grande douceur :

— Caporal, faut me porter malade, voyezvous, ça ne va guère...

Et, s'étant déchaussé, il se recoucha.

Le visage de M. L'Amande réfléchit une extrême satisfaction. C'était le sentiment unanime de l'assistance que la ruse de M. Bébert attentait à la discipline. Le caporal espérait peut-être un mot de quelqu'un, un signe. Les hommes, immobiles, silencieux, attendaient. Et M. l'adjudant Pastori, le talon rageur, entra, suivi d'un fourrier.

— Y a Bébert de malade, mon adjudant 1 annonça le caporal.

— C'est la cuite d'hier I diagnostiqua M. Pastori.

— Mon adjudant, intervint le sous-officier, il était permissionnaire... On pourrait l'interroger sur l'homme trouve dans la cour?...

M. Sébert iç prit à ^reiotter squs les çou-»

ET COQUeUCOT

Yertures. L'adjudant roula ses moustaches et, sûr de lui : -

— Pas la peine I... Il est rentré avee Langeron qui m'a dit l'avoir accompagné jusqu'iei.-.Bébert, faudra te lever pour descendre à l'infirmerie, avant la visite... Pour l'autre, je vous le dis, c'est encore rapport à ses saletés ce qui est arrivé !...

Il tint pour une réponse un gémissement mal étouffé par le coin de drap que M. Bébert s'était enfoncé dans la bouche ; et, s'adressant au caporal :

— Vos hommes sont équipés 1... Qu'est-ce que vous attendez, pour les faire descendre, bougre d'empaillé !

La chambrée se vida. L'escalier retentit d'un vacarme éclatant d'armes, de pas et de voix. Des ordres, la saccade de l'appel nominatif montèrent de la cour ; puis il en vint une paix ensoleillée où les coups de rhe»^!^ paraissaient fondre.

— Le pauvre gosse 1 lamenta M. Le Tigre. 11 s'asâit, les doigts crispés aux planches

de la couche, hagard, — son crime devant les yeux. Un mauvais délire l'avait retenu dans la cour, quand M. de Langeron était parti. Les bâtiments découpaient de leurs ombres projetée^ U iô} que la lumière de la.lun^

80 LE TIGRK

flattait. L'absence de bruit rendait palpable la vie des choses. Toutes les forces de M. Bébert lui conseillaient de tuer et, tendant vers le couple intangible qui bafouait son honneur, elles , croissaient, exaspérées pa» ce calme où elles se perdaient sans tarir ! Et M. Julot, que ses aptitudes à créer des illusions faisaient nommer La Dame, était passé. La destinée bâtit des drames et les dénoue en moins de rien. Pour ces seuls mots : « Le Tigre ! Et les amours ? » qui avaient si faiblement ému le silence lunaire, M. Le Tigre l'avait pris à la gorge, il avait serré, et, sous le reproche d'un regard défaillant, il avait couché le corps inerte, avec le souci de ne pas lui causer plus de mal, tant il se révélait soudain léger et frêle.

— Ah 1 le pauvre môme ! sanglota M. Bébert. Je l'ai fait ! Je l'ai dévissé... Pourquoi que j'ai fait ça, nom de Dieu ! ,

Une sonnerie chanta l'arrivée de M. le médecin au quartier. Elle rappela M. Bébert à son devoir. Vêtu en hâte, il atteignit péniblement la porte : ses jambes flageolaient. La poitrine contre la rampe, retenu par ses bras qui pendaient dans la cage de l'escalier, il se laissa glisser jusqu'à la dernière marche , de côté. L'épaule à la muraille, il parvint au

seuil de l'infirmerie. Il s'y fût affaissé, sans l'aide d'un malade qui avait eu les pouces écrasés, dans l'intérêt de la discipline, et d'un autre que la fièvre agitait, des chevilles aux mâchoires...

— C'est-y que t'aurais voulu tourner de l'œil, Bébert?

— Moi ? C'te blague I répliqua-t-il.

Il demeura stupide de l'effort épuisant que lui avait coûté cette brève réponse. L'infirmier lui expliqua que, tombé pendant la visite, on l'avait alité, frotté d'aicool, avant de lui couvrir les mollets de sinapismes « à rendre fou un cheval ».

— Paraît que le soleil t'a trop liché, hier, et que c'était de la congestion... T'aurais pas parlé avant midi, que tu passais l'arme à gauche, qu'a dit le major I... Il en a eu, du tintouin, depuis la nuit qu'on l'a cherché pour Julot !... Attends 1 je vas revenir !...

On l'appelait, de la salle des dysentériques : il s'esquiva. -

— Julot I plaignit M. Bébert.

Un râle troubla le silence. Haussé sur un coude, le malade s'efforçait de voir. Quand 1 se fut accoutumé à la mi-obscurité de la pièce défendue contre la chaleur par des vo-

lets percéa d'un losange minuscule dans le haut, il distingua 'un lit occupé, puis un mouvement de l'homme qui geignait. Alors, une angoisse l'étrangla...

— Qui que t'es? fit-il.

Par un prodige de volonté, il fut debout et, bientôt, auprès du malade.

— Ah! Julotl... mon pauvre gosse !... Ah! t'es pas mortl...

M. Julot l'accueillit, de la tendresse plein les yeux. Et il montra son cou pansé, indiquant qu'il devait se taire.

— Je t'ai fait du mal, pauvre gosse i ^plora M. Bébert.

L'autre désigna la planchette aux médicaments et il esquissa le geste d'écrire. M. Bébert lui donna une feuille de papier et un crayon. Avec une difficulté infinie, il traça ces mots : Je Un veut pas. oé pa mangez le morceau. Jai di ke ge savai pas au majorf. Bouffe le paquelar pour qui trainne pat.

Respectant la volonté de M. La Dame, M. Bébert roula le billet en boulette et il l'avala. Aucune pilule du plus savant pharmacien ne l'eût guéri comme ce message d'absolution et de sauvegarde. Il renaissait, à contempler on vU M. Julot dont il s'était

reproché le trépas, — et l'infirmier, à son retour, le surprit qui parlait encore, soutenu par la reconnaissance et la joie.

Il» vécurent ainsi, presque face à face, des jours douillets. L'air fleurait riodoforme et le camphre. Des officiers vinrent, le commandant lui-même, interroger M. La Dame sur son agresseur. Il exprimait son ignorance en secouant la tête et il remontait les sourcils pour signifier que l'impossible l'empêchait de satisfaire la curiosité de ses chefs. Quand, exaspérés par son mutisme, ils flétrissaient ses mœurs louches et s'emportaient, il opposait aux menaces et à l'invective son sourire trop joli et vicieux de petit homme pâle.

Il recpuvrait la parole pour assurer M . Le Tigre de son attachement, le convaincre d'oublier Mlle Coquelicot et médire des femmes, s'ils étaient seuls. Alors sa voix aux inflexions câlines devenait une musique berceuse. ^

Ils eussent voulu ne jamais guérir, terminer là leur congé, dans cette chambre à peu près interdite aux rudesses du métier, et ils se divertissaient à boire en même temps leurs tisanes. Un matin, le major décida le transfert à l'hôpital de M. La Dame dont l'état

éi Le tigre

s'améliorait trop lentement. M. Bébert reprendrait son service à la compagnie.

Ce fut un désastre. Ils ne se parlèrent pas, durant l'après-midi. On prévint M. Julot de se tenir prêt à partir. Son camarade pensa le garder par la force ; et il se résigna, profondément malheureux.

— Alors, y vont m'emmener, Le Tigre !

— Mon pauvre môme ! répondit l'autre, très découragé.

Il allait, d'une fenêtre à l'autre, de la porte au mur opposé, imitant les fauves en cage. Il s'arrêta devant celui qu'on détachait de son affection :

— Je veux te retrouver là-bas! J'irai... n'importe comment!...

— Oui, dis!... On sera bathl... Viens-y !..

— Attends, Julot I... Dis rien... tu vas voir!

Et M. Bébert, sans choisir, saisit sur la tablette aux médicaments une fiole qu'il vida d'un trait...

— T'es marteau!... C'est de la poison 1 cria M. La Dame. C'est pour mes compresses !...

— Nom d'un chien I ça racle 1... hurla M. Le Tigre.

Il se frappait le thorax à coups répétés

pour moins sentir la brûlure, et il but, au pot, un litre de gentiane rafraîchissante.

— Ahl saloperie de vitriol!... Ç 1 vaut bien un peu de mal, si y m'envoyent à l'ousteauavec toi, mon gosse !...Maisc'estraidel... Ça pince dur!...

On emmena M. Julot quand, dehors, la chaleur fut apaisée. M. Le Tigre souffrait, stoïquement. Des taches rosirent la peau de ses mains et de son visage. Une inquiétude le prit, d'en voir sa poitrine marbrée :

« Bon Dieu!... Je vas tout de même pas crever 1... » t

L'infirmier, à sa tournée du soir, constata de la fièvre chez son client. M. Bébert éprouva un réel bonheur, à l'idée que cette fièvre commençante pourrait lui valoir l'hôpital où ivL Julot le devançait, — > et où l'on est tranquille.

Ses patentes nettes, après l'exame?' des Esculapes de la Préfecture, Mlle Coquelicot visitai* la Morgue, avant de regagner le garni, rue de Charenton.

C était « pour voir », par habitude, sans désir d'un frisson malsain, un peu curieuse tout au plus de ces personnages muets que la tragédie parisienne renouvelle dans l'atroce cage de verre. La pauvre fille n'y mettait aU' cune malice. Sa rancune à l'endroit des inspecteurs de sa santé ne lui soufflait même pas l'èspoir de rencontrer là quelqu'un d'entre

dS LE TIGRB

eux, sous les pleurs du robinet sanitaire. Elle plaignait les suicidées par amour étendues sur les Jalles en vue d'une reconnaissance, alors qu'elles n'avaient pas trouvé de meilleur asile contre l'ingratitude. Elle plaignait les affamés rendus par la Seine, avec des boursouflures insolentes de tabellions. Devant un cadavre fait par le couteau, elle demeurait davantage, travaillée d'une volupté secrète. Elle le décrivait, aussitôt rentrée, à M. La Teigne. Elle disait la forme, le sens et le lieu des plaies. Il tâchait d'en déduire le coup porté qu'il mimait avec des variantes, scrupuleux, comme un amateur de mathématiques ou de philosophie montrerait la triple résolution d'un problème ou le dédoublement d'un syllogisme. Ensuite, ils parcouraient ensemble les « faits-divers » du journal, en quête de la vérité qui leur échappait.

Ce clair matin printanier, l'exposition manquait de quoi émouvoir Mlle Coquelicot : on était loin du « petit terme » et les liaisons dangereuses ne portent leurs fruits mortels qu'au retour de l'hiver.

Il n'y avait qu'un corps gras. Son âme s'en était allée par une invisible fissure, etle visage charnu semblait méditer une grivoiserie

suprême. Cependant, une foule compacte longeait les glaces. Désappointée par le spectacle* Je cette victime sereine, elle passait vite, pour contempler à loisir une chemise

au col souillé de sang et un pardessus « mastic » au dos moucheté de pois et d'étoiles bruns.

Un bouquet de violettes flétries au revers

du paletot impressionnait surtout les curieux. A se le désigner, ils ressentaient une compassion plus grande, car les fleurs fanées évoquent, 4ans la romance populaire, la fragilité des joies terrestres.

— C'est l'homme assassiné boulevard Diderot, disait-on.

Ceux dont l'âme était tendre ajoutaient pour honorer le défunt :

— Il avait une bonne figure... C'est toujours les meilleurs qui pâtissent...

Mlle Coquelicot, ayant reconnu les vêtements, détourna la tête afin de revoir le mort. Elle devina un regard aigu posé sur elle et, saisie d'une incompréhensible angoisse, elle se hâta de sortir, jouant des coudes contre les uns et les autres.

La tiédeur du soleil, les eaux pailletées de lumière, quand elle fut sur le pont, la guérirent de ce malaise absurde. Des hirondelles, en troupe criarde, tournoyaient autour de Notre-Dame. Les jeunes feuilles frémissaient aux arbres du quai. Un ciel myosotis vivifiait de son allégresse les êtres et les choses, et i) ''.onviait les hommes à la candeur dont il émerveillait leur vue.

« C'est le pante à La Teigne 1... » songea Mile Coquelicot,

Elle s'étonna seulement qu'après plus d'un jour le cadavre de ce bourgeois cossu n'eût été réclamé par personne. Elle se pressait, pour raconter à M. La Teigne cette rencontre bizarre qui lui rappela soudain le billet de cent francs mis en sûreté dans son chignon et que son amant l'avait chargée de u casser », loin de chez eux, en revenant de la visite. Elle porta les doigts à ses cheveux dont elle allait extraire l'utile papier, quand une tape familière à l'épaule interrompit son geste.

— Tiens, Coquelicot, qu'est-ce qu'on fuit par ici ?

— Facchino I ... Ah ! elle est bonne celle-là ! . . . Ben, je viens de la Tour et je me rentre à la piaule, sans m'échauffer les plantes.

Son rire éclata. Le petit Corse trottinait à sa droite, la cigarette aux lèvres, et il la caressait d'œillades veloutées.

— Et toi, t'es donc rentier que tu te les balades?... Et ton orgue?... On n'en joue donc plus, du moulin à café ?...

Négligemment, M. Facchino répondit :

— Non... La musique, ça me dégoûte maintenant 1... J'en ai mare!... Poser chez les peintres, c'est meilleur...

— Alors, c'est différent I cgncéda Mlle Coquelicot.

sa LE TIGRE

— Mais j'ai pas posé, ce matin...

Il suspendit sa phrase, dans l'attente d'un encouragement; et son maintien était timide.

— Qu'est-ce que t'as donc fait?

— Ce matin, je suis parti derrière toi. J'ai des boniments à te faire... depuis l'autre nuit que ton homme ronflait et qu'on était tous les deux qu'on se causait... Ça me dure. . . du temps que t'étais avec Le Tigre I . . . et j'ose pas... je flanche... peur que tu me tournes à la poire...

— Tu sais, le Corse, j'aime pas le plat... Je suis pas une ménesse à faire des traits à son meg! protesta l'amie de M. La Teigne.

Elle ajouta sévèrement :

— C'est pas propre, ces trucs-là.

M. Facchino se gratta la tête, soulevant de côté son chapeau mou :

— Tu vois si j'avais raison de tenir ma langue!... C'est bon... je dis plus rien... Mais j'ai été jusque là-bas... J'ai poireauté... Et je suis revenu en peinard... Histoire de passer le temps... pour t'attendre encore... je suis entré dire un bonjour aux macchabées...

Leurs regards se croisèrent, hostiles et réticents. Clelui de M. Facchino retrouva bientôt sa douceurambiguë. *'

— Moi aussi, j'y ai été reluquer les froids...

Comment qu^on s'a pas vu8?s'étona'x Mlle Cobuelicot... *

— C'est à cause du monde... On venait pour le type du boulemuche Diderot... Ah! sûr, je t'ai pas vue I

M. Facchino mentait. Elle en eut l'intuition, et celle que ces yeux espions ouverts derrière elle, avides de savoir, dont elle avait senti tout à l'heure la double vrille forer sa nuque, étaient les yeux de cet étrange camarade qui les adoucissait pour endormir sa méfiance. Elle avait la haine au cœur et il lui fallut dissimuler beaucoup. Il revint à parler de son amour tu si longtemps. Il roulait une cigarette en marchant. Ses boucles bleutées dansaient, et Mlle Coquelicot remarqua la petitesse de son oreille, la transparence de sa peau, à la tempe et aux poignets.

— Je sais bien... pour toi, faut qu'on soye bâti... et je suis resté gosse... N'empêche, à tout prendre, on ne craint pas ceusses qui vous boufferaient la soupe sur les tifs...#

Ainsi, il se vantait, glorifiant l'énergie cachée sous une apparence chétive. Sans se rendre compte, Mlle Coquelicot était prise, peu A peu, au charme nouveau de la faiblesse et, parvenue au seuil du garni, elle regrettait presque de quitter déjà ce méridional remuant

LE TIGRB

el ondMÎcux, dont la voix chaude, la Joliesse et les allures énigmatiques la troublaient iusqu'aux moelles...

— Ahi te v'ià ! fit M. La Teigne en s'dtiraut, ccmme elle entrait.

— Y « du neuf, tu sais 1 annonça-t-elle.

— La galette d'abord I .. , Tu jaspineras après I

Cette interruption lui coupa l'éian. Elle retira le billet de son chignon, disant :

— J'ai pas pu changer : Facchino était avec moi. . . Alors tu comprends ?

— Allons, donne I puisque t'es trop moule pour casser un fafiot !

Elle ne récrimina point, car il montrait sa face des jours pénibles, la mâchoire en avant et le nez froncé : un mufle de dogue. Quand il eut empoché le billet, il gouailla :

— C'est ce Facchino qui te fait frousser?

— Blague pas, La Teigne, faut ouvrir l'œil de ce côté-là... Y sent le roussi, le frère !

— Des idées de gosse !

Il aftichait une supériorité outrageante pour l'entendement de Mlle Coquelicot. Elle prétendit l'en punir :

— Ça serait-y des idées, alors, si je te disais que, ce matin, j'ai vu ton pante ?

— De quoi... De quoi? hurla-t-il.

— Chut !...^ T'es vert de tracl... Et je parierais que le Corse a l'esgourde aplatie sur la cloison comme une escalope!

— Dégoisel... Tu dis que tu l'as vu, lui? Retourné d'un coup de reins, il attendait

«é i-^ TIGRE

> réponse, le menton sur le bois du lit, à la place où pendaient ses larges pieds lorsqu'elle était entrée. Il suait tant la peur qu'elle le rassura, inquiète des suites si elle maintenait le quiproquo :

— T'es bête, La Teigne, si je l'ai vu, le pante c'est à la boite aux refroidis 1

— Ah 1 garce 1

La fureur de M. La Teigne passa, dans cette interjection, et il écouta Mlle Coquelicot narrer son aventure de la matinée. Elle négligea les aveux tendres de M. Facchino, pour dire seulement qu'il l'avait « filée » à la Morgue et rejointe, comme par hasard, dans l'île Saint-Louis, pour l'interroger. Elle conclut :

— Pour moi, il est de la rousse 1... C'est parce que je m'en méfie que j'ai laissé le bleuet dans mes peignes... Dis, si j'ai bien fait?

Il acquiesça de fort mauvaise grâce, confus d'avoir assez manqué de sang-froid pour craindre un homme qu'il avait tué, en toute certitude, la pénultième nuit.

Mlle Coquelicot écoula successivement les six billets de banque, à Passy et dans la banlieue Ouest; et le magot converti gonfla

ET COQUELICOT ÔlT

la ceinture de M. La Teigne. La police infestant le quartier, le couple borna sa dépense aux recettes quotidiennes. Mlle Coquelicot dut contenir son envie d'un séjour sur les rives de la Marne et déambuler par les rues, le sourire aux lèvres, dégoûtée d'un art qui lui rapportait si peu, auprès de cette réserve dont M. La Teigne différait l'emploi. Elle en éprouvait un ressentiment qui tourna contre l'économe. A force de lui reprocher son excessive prudence, elle en vint à nier le mérite de son crime.

Sortir de l'ombre et ficher une lame dans la nuque d'un promeneur inattentif, qu'étaitce, comparé aux faits de son Bébert ?

Elle le retrouvait dans sa mémoire amoureuse, tel qu'au milieu de ce paysage fourré de neige et blanc de lune, à la poterne de Montempoivre, le torse nu offert au couteau de M. La Teigne. Il en trompait loyalement les feintes sournoises et il finissait par l'étendre, d'une attaque de bas en haut, le flanc crevé 1

Ce souvenir diminua le prestige de M. La Teigne sur sa maîtresse et elle n'employa pas de périphrases pour l'en informer. Il pensa la rappeler au respect par des châtiments corporels où elle vit une autre

JH LE TIGBE

preuve de lâcheté et dont elle projeta de le punir, en adressant à M. Le Tigre cette lettre consolidée d'un mandat poste de vingt francs :

Mon Béberty

Si ge mé mize aveck La Taîgne cet malgret moi. Une famnie cet faibe et il moret tué de baffre pulôt que jy ceddepa. Que ce pas ma fotte ge te le jurre sur ma vi ! Ge sui tamôme jusUa la mort et ce lot kejeai dan ma chairre tan ge taime. Revien me prende à lui ! Ékri moi à Vaddrèce de M. Facquino. Il abite la même hotelle ke nous étion anlamble. Et corne cet tatouai sur ton keur adorez ge le dit toujour : Itin par laulre ou la mor ! Ge tenvoye un ciguë ce tou ce ke gè pu lui caché. Ta gosse.

Coquelicot.

Elle fut soulagée. Sur la foi des dehors, M. La Teigne pouvait se flatter de l'avoir réduite à Tobéissance. !1 s© vanta sans mesure '^y ^^^^ parvenu. Cette grave erreur de po vchologie féminine inspira à Mlle Coquelicot le aV^sir d'une vengeance immédiate. ,

Î4, Fatecliino se plaisait à U rencontrer et

elle en aimait le commerce, le visage et le corps délicats. Durant ses promenades professionnelles, il lui était agréable d'en être accompagnée, d'ouïr ses propos où la gaieté soudaine noyait l'aveu tendre qu'il affirmait avoir résolu de taire, et parti contre sa volonté. Au surplus, il avait le tact de disparaître si, au bout du trottoir ou sur celui d'en face, se précisait la silhouette d'un passant digne d'attention.

Elle se refusait à croire, maintenant, qu'un tel homme appartînt à la Sûreté : il était assez beau pour poser chez les peintres, et elle se figurait sans effort M. Facchino, le cou pris dans un godron, en pourpoint et coiffé d'une toque, représenté sur un calendrier ou sur une boîte de fruits confits.

Quand il eut accepté de recevoir la réponse attendue de M. Le Tigre, elle jugea honnête de le récompenser et il en obtint, à l'insu de M. L{x Teigne, ce qu'elle accordait à beaucoup de gens sous son contrôle.

Elle vainquit les préventions de son protecteur contre M. Facchino, aussi facilement qu'elle les avait suscitées. Elle ressentait, à couronner sa flamme, une volupté supérieure au plaisir même de laver les outrages d'un mattre brutal, et quand celui-ci l'emmena

pour une quinzaine à Joinville-le-Pont, la rivière ne lui parut jamais si belle que le dimanche où ses eaux réfléchirent le Corse bouclé lui baisant la bouche.

^*^— -St^ \

Page 1