S48 LE TIGRI
reprenait conscience et n'était pas assouvie. M. Facchino l'écoutait en graduant son sourire, et il tirait parti de ses beaux yeux. Au moment propice, ils jetaient un éclair et ils dérobaient Tétat véritable de son àme dans une fuite incessante. Il calculait, à l'abri de la lueur veloutée qu'ils répandaient : il supputait l'intention de Mlle Coquelicot, il imaginait des parades aux revirements du lendemain.
Quand il la devina matée, il raconta la capture de M. Bébert, comme il eût fait d'une histoire pittoresque, sans plus. Vers la fin du récit, il s'anima:
— On l'a roulé en saucisse... Moi, y pouvait me reconobrer... A cause que j'y avais passé mon lingue. ..j'avais qu'à pas me montrer... ça se comprend 1... Jyl maintenant le v'ià bon: Biribi pour le moins... la Nouvelle, pour sûr, quand la juste l'aura salé, rapport àLaTeigne...Tev'là débarrassée, ma gosse... Y a plus que bibià qui tu yas obéir... Allons, pour voir... aboule-moi le perlot... Oui, quoi I remue-toi les puces... dégrouille... les cibiches sont là... contre mon galurin...
Allongé sur le dos, les mains sous son crâne, il surveillait cette épreuve décisive. Mll« Coquelicot se leva, minaudant vers lui :
ET COQUELICOt
— Petiterosse, quejetedisl...
T'es plus putain...
— Assez de plat, la mômel...
Le paquet et du rif... qu'on en grille une I...
Cinglée par le ton sec d« l'ordre, elle obéit. M. Facchino, soufflant au plafond la première bouffée, se disait que l'existence lui serait facile désormais. Il reprit ;
— Faudrait filer d'ici... C'est pas sûr pour toi... à cause que les types t'ont vue partir avec La Teigne. . . On ira dans les quartiers chic...
Elle dit, navrée soudain :
— Bébert?
Et lui, sur son séant :
— Ah ! la ferme, tu sais ! Il est fauché., faut plus en causer... On s'arrangera pour qu'y n'en bave pas trop sur toi... chez le curieux...
Elle rêvait. C'était comme si M. Bébert eût été mort. Elle l'adorait dans le passé et elle admirait ce petit homme qui fumait, les jambes en tailleur, sur le lit saccagé. Il était
sio
mince, joli, et l'avenir lui appaitenait par ruse.
Elle voyait, au delà du présent, d'autres lattes, du sang, des hommes forts dont elle inspirerait les actes.
Ses narines dilatées vibraient et elle fronça les sourcils.
— On fait pas d'omelette sans casser des œufs, dit M. Facchino.
Il lissait sa moustache, avantageux, et son regard mobile pétillait d'intelligence.
Mlle Coquelicot revint se coucher auprès de lui, car l'esprit de la chair la dominait. Et, dans l'attente du plaisir, elle murmura :
— Facchi.... mon gosse... mon beau...
mon petit...
Mais, tout au fond d'elle, d^à, elle pressentait le héros inconnu qui triompherait à son tour du petit Corse aux yeux couleur de café, dont l'adresse venait de vaincre un géant...
Mile Coquelicot ne mérite pas d'être ac* cusée d'inconstance ou d'ingratitude ; la nature avait mis en elle l'amour de l'amour, el, sur ses traits, la beauté qui attire ^'Iiomme.
Il existe des plantes salutaires et de vénéneuses, et la variété animale est infinie. Les philosophes ont inventé l'ânie que la Science ne trouve nulle part, et ils ont fondé, sur la Morale, des théories impuissantes à diriger l'instinct.
Ainsi va le monde, et la vie est passionnante encore dans ses excès...
D'jcembre I90i-Mai 1903.
Pans, Imp. oAMBART et Cie 52, avenu* du Maine.
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéonce
The Librory ^^ University of Ottawa Date due