TIGRE
— V'Ià huit jours que je te cherche, La Teigne, pour te le dire devant les frangins. T'es qu'un lâche 1... Voyez-vous, ça crâne quand même!... et si on n'a pas vengé nos femmes c'est que le trac lui vidait les boyaux I...
— On me connaît à Grenelle et ici!... Je sais manger du pain rouge, Tourmort, et tu feras accroire à personne que La Teigne y Hanche !...
Le calme de M. La Teigne exaspérait son adversaire. Il dédaignait de répondre, la plupart du temps. A la vue de Mlle Coquelicot, qui s'était « coulée » entre les spectateurs et le comptoir jusqu'à la première place, il fronça les sourcils et sa balafre rouge coupa son visage plus pâle.
Mais M. Tourmort désigna la femme aux regards de tous et il en invoqua le témoignage :
— Coquelicot peut le dire, si tu t'époufferais pas devant Le Tigre, si y radinaitl
C'était un hommage public à la valeur de son amant. Elle sentit pointer ses sein» «t Vémanation fauve de ces mâles pressés autour d'elle la grisa tant qu'elle éclata de rire, les yeux roi-clos, sous l'influence des nerfs. %
M. La Teigne la devina toute et, dans les murmures qui s'élevaient, il comprit la né-
cepsiff^ fîe r(^tahTîr par exemple son prestige en péril. Il se leva lourdement, tandis que M. Le Barbillon abandonnait la banquette où il siégeait, pour refouler l'assistance, de ses deux bras étendus.
— Oui, continuait M. Tourmort isolé, y rappliquera Bébert pour te nnetire un tabac!,.. T'en sues des tifs et les funnerons te manquent sous le ballon !... Viens-y donc, que je te bouffe, gouache en meringue I
Maintenant, M. La Teigne était devant lui, colossal et terrible :
— C'est bon, je vas te moucher, faussecouche I... Et tant qu'à Bébert, celui qui lo Terra le premier peut me l'amener, j'ai mon lingue pour sa panse !.. A toi, Tourmort I...
En moins de rien, on vit les jambes de
LE TIGRS
M. Tourmort s'agiter en l'air. M. La Teigne, qui le serrait par les reins le souleva et il lui heurta la tête contre le plancher, deux fois, d'une pesée verticale. Quand il reconnut que le corps mollissait, il l'abandonna, et les cheveux trempèrent dans une flaque de sang. — A qui le tour pour sonner la messe 1 dit M. La Teigne en se rasseyant.
On l'admirait d'avoir manié son insulteur tans effort. Mlle Coquelicot le couvait d'un grand regard immobile et ses lèvres frémissaient. Le patron du bar dépêchait «on garçon :
— Une éponge I... pour enlever ça...
Et, guettant vers la rue, il ajouta :
— Faut l'emporter dans l'arrière-boutiquel... Quelqu'un pour le prendre avec moi?...
En passant à hauteur de M. La Teigne avec son fardeau, il lui reprocha :
— Ah I c'est malin, ce que t'as fait là I
Il allait à reculons. Comme la porte du fond cédait derrière lui, il recommanda au « verseur » qui nettoyait :
— Tu mettras du sable... Faudra apporter par ici une carafe frappée...
Cependant, M. La Teigne écoutait d'une
oreille distraite les éloges empressés de M. Le Barbillon, dont l'œil unique brillait d'un éclat mauvais. Ayant assez hésité, il invita Mlle Coquelicot :
— Qu'est-ce que tu payes, la môme ?
Elle se mit auprès de lui. L'émotion la faisait muette.
— Ben... c'est tout? dit-il.
Elle se jeta à son cou, d'un élan irrésistible et sincère, et avec toute la passion que charriaient ses veines, elle le baisa, répétant:
— Ah! mon costeau 1... mon grandi...
mon beau I... mon vrai I...
Marie la Nèfle qui revenait, ayant beaucoup peiné pour satisfaire son maître, les surprit enlacés. Elle restait devant eux, bouche bée. M. La Teigne se dégagea à peine pour poser sur la table sa large main ouverte.
— Aboule la masse 1 commanda-t-il.
L'habitude d'obéir entraîna Marie la Nèfle
et seulement lorsqu'elle eut enrichi l'infidèle de quatre pièces de cinq francs, un îlot de larmes noya les myosotis tendres de ses yeux.
— J'aime pas les chialleuses, La Nèfle! dit l'homme cyniquement.
t;t, l'ayant écartée d'un coup de coude, il emmena Mlle Coquelicot tout engourdie de i)onheur et qui semblait n'avoir rien vu.
La pauvre Marie demeura assommée par cette nouvelle preuve de malchance, ni plainte, ni raillée, au milieu des buveurs qui <;élébraient l'audoce de M, La Teigne après sa victoire.
Passé les faubourgs de Marseille et le*} Aygalades aux vieux arbres, le train doubla Saint-Henri, l'Estaque, sur la côte. La courbe harmonieuse de l'anse tournait, emportant la Nerlhe qui la garantit des brises et, mollement, incline vers la mer sa masse rougeâtre interrompue de grandes surfaces crayeuses. L'ombre portée des volutes que lançait la machine coupait, sur la droite, l'orange vif des amoncellements de tuiles autour ces fabriques ; puis elle disparaissait dans les excavations noires des glaisières. Et ce fut le long tunnel qui perce la colline...
301 LE TieitE
a Y a du bon ! dit M. Le Tigre, » songeant que, de ville en ville, ce serait bientôt Paris.
L'aspect changea brusquement. Au loin, à gauche, l'étang de Berre miroitait après iiae immense plaine rocailleuse et nue, et, de l'autre côté, c'étaient des terres rouges, des bois, des mamelons, Vitrolles, juché sur une aiguille de granit, les oliviers tors, trapus, au feuillage métallique et poussiéreux.
Fatigué de voir fuir les choses, M. Bébert s'allongea sur la banquette. Il regarda quelque temps un vieux prêtre assis devant lui et qui murmurait des patenôtres, son bréviaire sur les genoux. Cette vue lui rappela sœur Sainte- Apolline qui était jeune et dont les lèvres silencieuses remuaient toujours, sa douceur jamais treublée, ses mains si étroites et si claires quand elle les dégageait des amples manches bleues. Il se rappela une plaisanterie habituelle à M. La Dame, lorsque la nonne apportait les tisanes du matin. Et il s'endormit, bercé par le glissement, du môme sommeil sans rêve qu'il avait à l'hôpital.
L'ecclésiastique alluma une grosse pipe eu racine et, tirant une gazette de sa soutane, il lut de quoi se convaincre que la passion du bien est la seule dont l'entrainemt ni n'agit point sur les hommes...
ET COÇUELICOT SOS
M. Le Tig^re eut un réveil maussade, à cause d'un arrêt brusque. Il se demanda auel temps il avait dormi, où l'on était. En ce Jieu, la voie coupait une forêt serrée. Il était seul dans le compartiment. Il alla, d'une portière à l'autre, pencher son buste en dehors, puis il resta debout, sensible aux exhalaisons de» feuilles qui parfumaient l'air.
« On va donc pas démarrer, bon Diea 1 » jura-t-il.
La locomotive tira : et, lentement d'abord, les arbres passèrent. Des rayons obliques en frappaient la base, de clartés qui révélaient le vert tendre des mousses et rosissaient les fûts. Après ce bois, la seule richesse du paysage était l'énorme soleil rouge qui touchait l'horizon sous un ciel violent ; à l'est, l'azur un peu violacé grelottait. Partout, un sol plat où les hameaux, les villages, figuraient un dispersement d'îles. La terre semblait lasse de la journée finissante. Le soir montait des cultures comme une supplication.
« Hardi !... Hue-là I » cria-t-il.
La vitesse du train le grisait et, inconsciemment, il subissait l'héroïsme de l'heure. Devant l'astre qui s'enfonçait, une rage sou* daine souleva soa âme beftiale et il hurla lyrique :
âoi Le tigre
« Ah 1 carne ! Y a pas que toi, k pisser le sang!... Y fera rouge à Panlruche, cette nuit... Ou bien je serais qu'une moule 1 »
Il désespérait d'arriver jamais, il avait faim, la soif lui brûlaitla gorge et des crampes nouaient ses muscles. Lorsqu'à travers les ténèbres il distingua la lueur pâle dont Paris tache l'espace, le soufïle lui manqua; puis, retombé sur les coussins, assis, les coudes sur les cuisses, grattant de ses ongles sa tête où battait la joie, il dit, puéril et sans force :
« Le patelin 1 Ah! merde!... le patelin!... Ah ! merde !... le patelin !... »
Il se releva, pour guetter les feux dont il compta les premiers, jusqu'à ce que leur nombre s'accrût tellement... tellement, — et il trépignait.
« Quoi I faut pas se laisser aller, Bébertl... On arrive... y a rien de fêlant à çal... on arrive, vlà tout 1... »
Ces mots ne le trompaient point. Plutôt que la distance franchie, sa liberté reconquise opposée aux servitudes militaires, l'étonnait. Il y avait onze mois, il partait! Il rentrait déjà et ce passé court semblait remplir des années 1 II revit la plupart des êtres qui s'y
étaient mus autour de lui : les chefs, les camarades ; ceux (ju'il avait volés avant sa déi^orlion de I liôpilal ; Fnthnia, la K^hyle au corps oii'luleux dans laniour ; et Hidje-n, dont il avait snl)i la force, la nii-éncorde hautaine et accepté les lai'ire.ssus. Il palpa machinalement son poignet droit qu- n'était plus douloureux : mais, à la pensée de son couteau perdu là-bas, dans les sables, il
haït le Juif dont la rude étreinte l'avait désarmé...
La machine sifila. Il pleuvait. Le train croisa des postes d'aiguillage, des mâts de signaux, des guérites, et tonnant sur les plaques tournantes, il entrait en gare. L'horloge marquait le quart après minuit. Quand il se trouva sur le quai, parmi la cohue
306 LK Tiens
des Yoyagenr», M, Le Tigre méprisa ceux qui descendaient des voitures de luxe et leurs bagages portatifs tentèrent ses mains vides.
Il demeura quelques minutes sous la marquise, à jouir des bruits de la ville. Son regard l'embrassait et, humant avec délice l'odeur du perron mouillé, l'automne, le parfum des femmes, il respira Tâme de sa patrie. Elle délogea de la sienne tous les ronges inutiles, pour y faire place à l'orgueil qu'elle légitime et aux desseins qu'elle seule, réconfortante et pourvoyeuse d'énergie, permet de réaliser.
Alors, parlant à mi-voix, il défia Paris, le cou dans les épaules, ramassé sur les reins comme pour un bond :
« Oui, c'est Le Tigre qui revient voir si on se fout de sa gueule à Reuilly !. . . »
Un petit homme allumait une cigarette derrière lui, à moins de deux pas, quand il prononça ces mots déplorables. Il ne le vit point descendre les marches, ni s'engager, à sa suite, sur le boulevard Diderot, puis dans la rue des Charbonniers. Fluet, agile, rasant les murs, l'homme observait une bonne distance, l\ choisit le îHoiTîQîjt qm M, Bè',-'
■T COÇOELieOT 307
bert dépassait un bec de gaz , pour appeler :
— Hé ! Bébert 1 ... Ben quoi ?. . .
M. Le Tigre s'étant retourné, la lumière jaune creusa son visage. L'autre continua, sur le ton de la meilleure amitié :
— T'avais trop chaud à Biribi?... Tout de même, y a pas de quoi renier les copain» !
— Bébert?... Connais pas...
— Te fais pas de mousse !... Là... on connaît Coquelicot, ta môme... Et t'es renoblé !... Y a qu'un Tigre à Parouart !... C'est toi, que je te dis 1
Gagné par l'accent doux et chaud de l'inconnu, M. Le Tigre s'excusa :
— On se carre contre la rousse... ça se comprend...
— T'as vu ta gosse ?
— Non... je la cherche... Qui que t'es, toi?
— Moi?... C'est Bidoche... ou le Nantais... qu'y m'appellent. . . On a enflacqué ma gonzesse et je boufîe du vent...
Pour ôter d'incertitude M. Le Tigre, il s'appuya le pouce contre la joue : ce signe valait one présentation en règle.
— Je la crève, dit M. Le Tigre : entrons icigo î
à'^tslt v^^fi buvette Qfe'içuï'e Ou mmvU
808 LE TIGRB
an litre, du pain et un morceau de brie. L'homme rabattit le bord de son feutre, de manière à se masquer. Il avait de hnes moustaches, les lèvres minces, un menton pointu que sa main délicate flattait obstinément. Il regardait le voyageur manger et boire, et il ne touchait pas à son verre plein.
— Ça creuse, la route ?dil-il.
M. Bébert se frappa la bouche, d'une tape : --- Me v'ià d'attaque, à cette heure!... Je veux La Teigne !... Y me le faut 1... Je veux lui tasser ses tripes dans la gueule, au cochon !
Cette colère sembla contenter le petit homme.
— On ne doit pas soulever la largue d'un copain... ou ça se paye, dit-il.
M. Le Tigre épia si nul n'écoutait et, la poitrine pressée contre la table, chauffant de son haleine vineuse la figure du Nantais, il murmura :
— Faut que ça soye tout de suite... Je veux le buter... Tu me connais, que tu dis?... J'ai pas de lingue... passe-moi le tien, si t'es un frère !
Et il lui serrait fortement le bras, répétais :
— Ton lingue... hein?... ton lingue...
L'autra hésita. Enfin, il sortit de sa poehe
BT GOQUEUGOr 609
un long couteau à virole. M. Le Tigre l'ayant ouvert avec les dents, la lame brilla moins que le regard exalté dont il suivait les mouvements de l'arme solide à son poing.
— C'est bon 1... Ça tient bon en croche... je te revaudrai ça..
Il ne remarqua pas le sourire équivoque du compagnon, pressé de partir tout à coup et qui, levé, le renseignait :
— Une môme à relever... à la Basto... je me barre I... Tant qu'à la Coque... elle fait les deux gares nouille aux Cartouches
La Teigne attend la me«
KLO LB TIMUt
Près de sortir, il ajouta, la toïx «oapaata : — On S8 reverra, Bébert 1
Sa fuite souple eut quelque chose d'étrange. M. Le Tigre s'en étonna autant que de l'impolitesse du camarade parti laissant un verre plein. Il le vida d'un trait, paya, et il sauta dehors. Une minute ne s'était pas écoulée et cependant rien ne trahissait plus la présence du petit homme.
« Ces tours d'anguille, ça fouette le roussi! » murmura-t-il.
La pluie avait cessé. Allant au hasard, il se disait :
« Bidoche... Le Nantais... faut que çi 80ye un nouveau 1... Mais pourquoi qu'y s'a défilé, si c'est un zig?... Ah ! quoi 1... y m'a refilé le surin... c'est pas des façons de Judée, tout de même !... »
A l'air humide et frais, il éprouva quelle chaleur brûlait son corps. Ses talons sonnaient aux pavés. Il plissait les paupières, afin de voir très loin! Il se trouva rue Traversière : des souvenirs se levaient en lui à chaque pas. Les cabarets, les garnis, la couleur d'une porte, lui remémoraient des aventures de la vie commune avec Mlle Coque licot. Il s'écria :
rr COQUELICOT 311
« La Teigne I Ah ! que je le déterre, bon Dieu ! »
Ses yeux fouillaient l'espace, des trottoirs luisants aux étages sombres des maisons; et il réfléchit :
« La gosse doit rappliquer au bar... Mais faut pas qu'on me renifle ! »
Il arrivait avenue Daumesnil. Une forme s'engageait sous la voûte du chemin de fer et l'ombre l'engloutit.
« Ben i C'est ma môme... qu'on dirait?... »
Ayant sifflé, il devina que la femme s'arrêtait et il bondit...
Elle reconnut, au poids, la main posée sur son épaule. Elle se renversa, et son dos, sa nuque et sa tête à l'abandon, trouvèrent leur asile naturel contre la poitrine du mâle. Il ramena ses bras protecteurs en avant pour l'envelopper toute. Alors seulement, l'impatience de le voir la fit se détourner et, vers la bouche qu'attiraient ses mains croisées sur le cou rugueux et puissant, tendre sa bouche adorante qui balbutiait :
— C'est toi!... Bébert!... mon Tigre!... Ah I c'est toi 1... Je m'en doutais... Vois-tu... je traînassais... je voulais pas rappliquer... Je te sentais là 1
SIS l'B Tiens
— Ah 1 oui 1... rappliquer, que tu di«!... El pour La Teig-ne, c'pas?...
La fureur l'embellissait aux yeux de Mlle Coquelicot pâmée:
— Mju liomuie !... mon vrai 1... mon roil...
— Tourne pas de l'œil, c'est pas le moment 1... Lui ou moi, y en a un qui doit fader l'autre avant qu'on se piaullel... T'entends, Coquelicot, je ramène ça du désert, l'envie d'y mordre à même.. . à La Teigne !...
— Bébertl... Mon meg-!...'
Elle se frottait à lui, très chatte, parcourue d'ondes froides qui étaient une jouissance. Il la redrt ssa d'une poussée du genou dans lei reins, et, maître de soi, son plan trouvé subitement, il ordonna :
— T'attendras bien une heure la pauvreté!... C'est tout ce qui faut pour déblayer 1... Tu vas trotter au bar... Tu diras à La Teigne... tu lui couleras ça dans l'esgourde... que je l'attends... sur la berge... au bout de la rue Traversière... en bas des escaliers... Si y tarde à s'amener... c'est moi qu'ira le dégoLlcrl... Compris?... File, ma gironde !...
Face à face, ils sentaient le même amour volontaire et grand gonfler leurs deux cœur»
Ils lisaient l'un dans l'autre, et leur* âmes, pareillement simples et farouches, les frappaient d'admiration. Ils ne craignaient plus rien des hommes, car ils avaient le courage, la force, la beauté, — et leur passion refleurirait, purifiée par le sang que rHonneur commandait de répandre !...
Comme elle allait partir et lui souriait, l'envie de cette chair qu'il renvoyait à La Teigne l'affola. L'ayant longuement baisée, il desserra l'étreinte dont il l'étouffait, et il dit, caressant :
— Allons... va... ma bath... ma Coque... ma gosseline...
— Ohl... j'ai pas peur pour ta peau... A revoir I... Je trotte !...
Ses jupes ramassées dans une main, elle courait. Lui s'en alla dans la direction du fleuve.
L'heure sonna. La pluie tombait de nouveau, froide et molle. Elle ajoutait au silence qui transpirait des façades aux persiennes closes partout. Du quai, M. Le Tigre contempla l'eau palpitante, moirée de lueurs, et il gagna la berge.
Là, s 'étant a»"' , il affûta son couteau sur la pierre; et il en essayait la pointe sur ToQgle de son pouce... Ensuite, il regretta
tl<
LK TMtllE
comme une calamité le manque de tabac.
La Seine noire clapotait. C'était un bruit régulier, doux, mélancolique. Il y a des correspondances inexplicables entre les choses et notre pensée : M. Bébert se reprit à son «fer au petit homme apparu, disparu, iég'er iont il se rappelait seulement les cheveux bouclés,
les membres grêles et le nom : Bidoche, le Nantais.
« La môme m'aurait peut-être jacté sur ce mecqueton-là ?» se dit-il.
Il ijçnorait la peur... Tout de même, cela l'inquiétait jusqu'au malaise... ce petit homme lianl...
La correction infiig-ée à M. Tourmort avait accru le prestige de M. La Teigne. Il triomphait, au bar des Dernières Cartouches. Le patron lui-même, enhardi par la certitude de n'avoir plus à craindre la police, le félicita publiquement du coup nouveau dont il avait mis à mal cet adversaire dangereux en somme et qu'une fêlure du crâne alitait à l'hôpital.
Ses deux « épouses » l'y visitaient, rapportant qu'il divaguait, « entre la vie et la mort ». Elles le plaignaient, influencées cependant par l'admiration qui allait à son vainqueur : Mlle Titine s'en défendait, l'a»saillaut de sarcasmes qu'il méprisait; Le
LK riGBS
Crevette ne parlait même plus de se venger. Elles avaient donné l'asile do leur chambre à Marie la Nèfle abandonnée, larmoyante, qui refusait toute consr*>*',on, avouait humblement la supériorité de Mlle Coquelicot et taisait la cause véritable de son attitude passive.
Pas un soir, elle n'oubliait de baiser la petite croix de cuivre qu'elle portait sur la peau, avec un scapulaire. La raillerie des clients qui la désiraient nue augmentait son attachement naïf à ces objets dont la matière vile émouvait son âme religieuse. Us ne l'avaient point quittée, depui&^a dernière communion à Douarnenez, le jour de la Sainte- Marie. Comme elle devait partir bientôt , sa mère les lui avait attachés au cou, en présence des frères et des sœurs, afin de la préserver du démon, à Paris. Et , par ces choses misérables, elle aérait son existence étroite et basse, de visions pures où Dieu, l'Océan, les landes et la fillette au regard sage qu'elle
ET COQUELICOT S2l
avait été , composaient des tableaux candides *qui la faisaient regretter ses fautes. Ainsi, elle tenait pour un châtiment céleste l'ingratitude de M. La Teigne et elle s'y résignait par piété, sans le dire à personne.
Cliaque nuit, elle s'imposait de j'encontrer l'infidèle, dans le dessein mystique de mériter le pardon de ses erreurs en offrant au ciel une souffrance jamais guérie. Les femmes l'appelaient « gourde », parce que les grossièretés de son ancien amant ne lui tiraient que des larmes. Elle supportait les reproches avec patience. Elle souriait tristement à Mlle Coquelicot dont les saillies amusaient les consommateurs; et, buvant de la menthe verte, elle se demandait si ses malheurs ne finiraient point.
— Y a Le Barbillon qui marmiterait bien avec toi, La Nèfle... Y n'a qu'un clair... mais ça n'empêche pas la rigolade ! dit M. La Teigne.
Il trônait. De jeunes hommes blafards l'entouraient, fiers d être adn.'s fi sa table. Empressés ils lui proposaient iu tabac, du feu, des liqueurs chères. Ils approuvaient ses paroles avec le sentiment du peu qu''4jf étaient auprès de lui et l'espoir de i'ég^aler un jour.
922 I-f TIWB
Même leur» silences étaient des homina^es. Il n'y a qu'un général en chef viclorieux pour inspirer une telle ferveur, avant le décompte des morts et l'examen critique de sa manœuvre. 11 continua'.
— Ça vaut le collage, ma poule... Y cligne à gauche.... ça fait que tu pourrais te payer des fantaisies à droite... des fois que ça te dirait I... Fais pas ta chipie, va !... C'est un chopin que ce type-là, et t'es pas si dessalée d'abord ! Et puis, je veux que tu me répondes 1
Elle le regarda simplement. Ses yeux humides le caressaient, le suppliaient, et ils en appelaient de sa cruauté inutile, au bénitier de faïence cloué au-dessus de la porte de la masure où elle avait grandi au bord de la mer.
M. La Teigne s'éneryait. Deux fois, il s'était enquis de l'heure, et Mlle Coquelicot n'arrivait pas. M. Le Barbillon le poussa du coude, familièrement :
— Elle a l'air de se foutre de toi, la Bretonne, mon vieux...
Il se souleva, disant:
— Je veux que tu causes, La Nèfle... ou lu vas la danser I... Espèce de...
iJlc çherchft C8 qui pouvait avoir suspendu
fV^^
les imprécations de M. La Teigne et soudain verdi sa face allumée de fureur. Elle vit Mlle Coquelicot traverser le bar et, immédiatement après, un seul pied sur la marche du seuil, un gringalet, le visage dans l'ombre de son feutre rabattu, qui inclinait le torse en avant, de côté, le haussait, avec une vivacité peu commune. On devinait la clairvoyance de ses prunelles invisibles, et des boucles noires débordaient sous son chapeau.
Sa large main tendue vers l'entrée, M. La Teigne Jiurla :
— GarceI...TonCorseI...
Làl...
Mlle Coquelicot se retourna trop tard :
— T'es marteau, quoi I...
Y a peau de balle... en fai^ de Facchi...
— Chameau 1... Tu le remorques, que je te dis 1...
Autrement... pourquoi que tu t'amènerais à cetteheureci... et la gueule à l'envers ?... Faut t'expliqutr, carne I...
Elle avait un air iaaccou>
82é LB TIGRE
tumé : l'arrogance faubourienne de son port était devenue de l'orgueil. Les pommettes en feu, la bouche insolente, elle dominait ces connaisseurs de femmes dont elle incarnait l'idéal de beauté violente.
— Y retourne bien du Corse!... J'ai à te causer, La Teigne... Allons, les moucherons, de la place 1... Et toi, Barbillon, décolle ta viande 1
Ils s'écartèrent, le borgne aussi, afin qu'elle pût s'asseoir auprès de M. La Teigne... Il frémissait de rage, le poing prêt à frapper:
— Tu l'as revu, ta casserole I cria-t-il. Elle lui souffla à l'oreille :
— Bébert t'attend,., voilai...
Il s'en prit à tout le monde de cette nou velle extraordinaire :
— Foutez-moi le camp, tas de vermines I... On peut pas jacter seulement !
Les disciples quittèrent la table du maître, dont ils vénéraient le courroux comme une autre vertu. A distance, ils l'examinaient danA l'attente d'un exemple. Il tordait sa moustache courte et en mordillait le poil, pour celer que ses lèvres tremblaient. Mlle Coquel 2ot le contemplait avec dédain.
— ' T'«ft compris ? dit-ell«.
«Tf COôniLICOT
Il commanda une absinthe. Puis, a voix basse : '
— Si y m'attend... y a pas de presse...
— Va le trouver, autrementy rappliquerait. . . Il tonna contre le garçon qui le servait :
— Nom de Dieu I une verte, que j'ai dit !... Pas une môminette !...
Et, s'emparant de la bouteille, il doubla la ration, sous Toeil épouvanté du commis que le patron surveillait sans indulgence.
— Où ? s'informa M. La Teigne.
Mlle Coquelicot le renseigna, la main en cornet, discrète :
— Sur la berge à Port-Mazas... en bas
des escaliers,... au bout de la rue Traversière...
Il reprit :
— Y sera tout seul... bien sûr?...
Elle haussa les épaules :
— C'est pas un lâche... lai!... tu le saif bien 1...
— Où que tu l'as vu ?
Elle s'échappa et, du milieu de la salle, à haute voix : )
— T'es pas le curieux tout d« même...
pour me tirer les vers du taze 1...
Pour l'attirer et convaincre les autres de ne pas le suivre elle ajouta :
iU LE TiftRK
— Je suis vannée... Viens nous pieuter... Je finirai de bonir en béquillant...
Quand ils sortirent, Marie la Nèfle le» plaignit malgré elle. Leur ton l'avait frappée et, dans son instinct de bonne fille religieuse, elle redoutait que M. La Teigne n'eût à rendre compte de ses mauvaises actions. Mlle Titine et La Crevette péroraient. La société commentait le meosage inconnu de Mlle Coquelicot, dans un brouhaha.
La Bretonne partit modestement et, de loin, elle marcha sur les traces du couple qu'elle venait d'apercevoir à fangle d'une rue adjacente. La pluie, l'obscurité, la paix triste, le murmure de l'eau coulant à l'égout, lui étaient amicaux. Elle pleura, sans savoir que c'était de retrouver la couleur et la plainte de son âme autour d'elle...
M. La Teigne marchait lentement, les mains dans les poches de sa veste ; la droite était enflée d'une bosse très grosse. Il réfléchissait sourd aux provocations de Mlle Coquelicot qui le sentait peureux. Elle le devançait, entraînée vers le but, surexcitée encore par le récit qu'elle venait d'achever de sa rencontre avec le Joyeux. Elle dut revenir surses pas.
— Avance donc 1... On entend les claquantes, La Teigne... T'as le tàf, que je te dis I...
— Le taf 1 moi?... répète I grogna-t-il. Ecrasée entre les volets clos d'une boutique
et la poitrine de l'homme, elle respira de toutes ses forces et, haletaille, elle dit :
— Tu dêfargues... T'es veM... de trac!
Il la pressait de plus en plus, honteux et cruel d'être deviné :
— J'ai-t-y flanché, salope, devant lepante du boul' Diderot?... Gëlui qui ihe verra refouler... y n'est pas sur terre et sa dabesse est claquée... T'entends bien 1
— Lui... c'est Bébert 1... Les autres, ça compte pas... Il en boufferait dix... et toi avecl... Tu le sais bien !...
— Ah! viens, rouchie !... On verra bien l... cria-t-il.
Et il la laissa se dégager.
Ils avancèrent côte à côté, muets, rapides, et des rancunes anciennes ressuscitaient de leur passé commun. Aux approches du quai, la pluie oblique les fouetta de face. Ils eurent le même mouvement de tête, latéral et sec, pour observer les lieux. M, La Teigne montra l'escalier :
— C'est là?... Va devant 1...
Elle se pencha vers lui, curieuse d'en décou-
aSt LE TIGRE
vrir les desseins ; mais il Téloigna rudement :
— Marche donc, garce !
Comme elle ne pouvait plus le voir, à demi retourné, il arma le revolver qu'il serrait dans sa poche droite depuis la sortie du bar. Sûr de lui, il pensa même à l'arracheur de dents qui l'avait involontairement pourvu de cette arme, — et il descendit les degrés.
Enbas,]Vllle Coquelicot appelait doucement:
— Bébertl
— Présentl... Et l'autre?,.. Y caponne, hein?
— Y me suit... la trouille au ventre...
— C'est bon... quitte pas le mur, ma gosse...
Les voix montaient, dans le crépitement de l'averse. Le pouls inégal du fleuve battait les pierres et des amarres grinçaient. Haute, la silhouette noire de M. Le Tigre atteignait la voûte du pont d'Austerlitz , massif et blanc...
— Avance à l'ordre... que je te mange... j'ai faim de ta carcasse depuis l'Afrique, charogne 1
M. La Teigne dépassa Mlle Coquelicot. Elle l'épiait. Elle cria, angoissée :
-«- Bébertl... Gareaubagof I... Ahip'tit.. mon p'tit... mon...
BT COQUELICOT SA9
Deux coups détonèrent... Elle s'était suspendue au bras de M. La Teigne. A force de le mordre au poignet, elle le fit lâcher son arme, le temps que M. Bébert, fou de rage, accourait, invectivant :
— Ah! cochon I... cochon I... Prussien!... Cochon !...
Au contact de l'adversaire, il cessa de l'injurier, et il frappa, dans une ivresse que la tiédeur du premier sang exalta. Il enfonçait la lame, il la tournait, il la brandissait, et, chaque fois, un jet rouge giclait des chairs vives, — jusqu'à ce que sa vie s'écoulant par une entaille au cou, M. La Teigne tombât.
Il n'était point parvenu à ouvrir son couteau, surpris par la riposte à son attaque déloyale. En vain avait-il touché son agresseur à la gorge, au flanc, sous la ceinture... 11 fit seulement : « Peuf!... » vomit de l'alcool et du sang, et il s'abîma dans la boue.
— Ahl Bébert... que j'ai eu peur à toi... mon dorél ma crotte!... mon p'tit homme!
Elle l'entourait, comme une liane l'arbre fort dont elle pompe la sève ; — et elle en attendait la bouche, pour percevoir Fimmentité du bonheur*
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— T'es ma môme pour la vie, Coquelicot... C'est écrit là... là...
Il lui désigna son cœur et le tatouage allégorique supporté pour l'amour d'elle, à Biskra. Elle était molle, dans les bras durs du beau mâle. Il la laissait désirer ses lèvres. Quand elle sembla tout à fait défaillir de leur envie, il l'appela aux béatitudes qu'elle voulait, d'un baiser sauvage, venu de si loin qu'il ne s'arrêtait plus...
— Ahl... c'est comme si j'étais soûle... j'ai plus de guibolles... ça me la coupe... Viens, mon grand gosse...
M. Bébert jeta dans la Seine le couteau qu'il tenait encore; et ils s'éloignèrent. Ils n'eurent pas un regard pour le cadavre,, pas un mépris, tellement l'amour les envahissait.
Elle dit, lâche devant l'escalier trop raide :
— Oh I... va falloir grimper ça?
— T'as la flemme, petite vache ! fit-il. Alors, gentiment, il la souleva d'une main,
la plaça contre lui, et il monta, le pied léger. Ils étaient joue .à joue et ils se respiraient avec délice. Pour elle, cette ascension n'aurait pas dû finir, car on ne sait pas de bornes, au ciel où le bonheur la transportait.
...Mais il la déposa brusquement sur le
ET eOfiUSLICOT Ml
quai. Étourdie de retrouver aussitôtle sol, elle balbutia :
— Quoi? .. Hein?... mon beau !...
— Chut 1... Y a du pet I... Allume !... Elle écouta, accotée à lui. Ils cherchaient,
n'osant soufller, la cause d'une fuite de pas dans toutes les directions, comme si leur présence eût dissous quelque conciliabule.
— J'ai bien vu bouger... par là, dit-il.
Et il indiquait une aire délimitée par !« pont Sully.
Il ajouta, hâtif :
— T'es à la même hôtel ?... la même carrée? C'est bon... On se rejoindra...
— Oh 1... Tu veux?... implora-t-elle.
— C'est plus sûr... Tu prendras par le long du canal, toi... Moi, je m'arrangerai toujours... Va, la môme...
Elle obéit, heureuse d'être iîommandée et jalouse de cette séparation. A cent mètres, elle distingua une femme soùs un arbre L'ayant dévisagée, elle l'aborda :
— Tiens. . La Nèfle?... Qu'est-ce que tù fouines ici?...
— Je sais pas...
— Si tu cherches La Teigne... il est sur la berge... Je te le rends, tu sais 1...
— Pourquoi que tu te moques toujours de moi? répondit Marie la Nèfle.
Mlle Coquelicot la poussa et, narquoise :
— Sans charre, ma vieille... y ne bougera pas du rendez-vous... à preuve qui vient de dévisser... Il est bon, le frère...
Glorieuse d'avoir évoqué la lutte pour son corps, elle s'éloigna, pleine du besoin de le donnera
Marie la Nèfle fit le signe de la croix et elle s'en alla vers les maisons dont aucune ne l'accueillerait, lourde, en pleurs, épouvantée de connaître qu'il y avait un mort derrière elle et qu'elle allait à des jours vides d'amour...
M. Le Tigre s'était avancé prudemment, aux aguets, l'oreille tendue. Il avait poussé jusqu'au passage Genty. Dans la rue de Bercy il reprit confiance : c'était, tout de suite, le boulevard Diderot... Il y parvenait, quand des hommes rassaillirent,qu'il n'avait pas vus, sortis des caves outombésdesbranches...Une corde lui liait les pieds, les jambes... Une autre réunit ses poignets sur ses reins...' Par deux fois, une autre lui entoura le torse, à la hauteur de la saignée, sur les bras captifs... Il épuisait sa rage, en paroles :
— Ah [...vaches !... casseroles !,,. fumiers de Jérusalem 1 f
Ils étaient dix qui le narguaient, ligotté, à terre, écumant :
— On va te chercher une bagnole... sois gentil, Bébert !...
— T'avais donc pris un aller et retour, à Birlbi?
D'autres montraient moins d'esprit encore.
Ils le portèrent à grand'peine dans le fiacre : d'un seul coup de reins, il en renversait plusieurs... te
On l'entendit, de très loin, hurler, jurer, maudire les gens de police
Le froid réveilla Mlle Coquelicot: lasse d'attendre à la fenêtre, elle s'était couchée sans se dévêtir et, rompue de fatigue, elle avait dormi. Ses yeux pleins de songe regardèrent longtemps les objets et les meubles, dans la clarté pâle du jour qui naissait. Sa pensée contemplait encore des images vues dans le sommeil. Comme si la pluie les eût lavées, elles s'évanouirent au murmure lent, doux et grêle, des gouttes qui tombaient.
Peu à peu, les cnoses IXxi ccpparurent navrante? et réelles ; elle se rappela Marie la Nèfle, la dernière personne à qui elle avait parlé ; et la même inquiétude la ramena de-
vant la fenêtre d'où elle avait guetté pendant des heures le retour de son glorieux champion : ''■
« Ah ! Bébert 1... » soupira-t-elle.
Ses peignes lui piquaient la tête. Elle les ôta, puis les épingles, et du savant édifice de sa coiffure, il ne demeura que les deux ac croche-cœurs plaqués sous ses tempes et la coque dont la volute sombre décorait son front. Les poings sur les hanches, elle s'écria :
« Tout de même... faut qu'y ait quelque chose, bon sang!... Je rêve pas!... »
Elle allait et venait par la chambre, du lavabo à l'armoire, de son lit à la cheminée, impatiente, douloureuse, les nerfs malades.
« Y aurait pas de la femme là-dessous?... Des fois... »
A cette hypothèse absurde, elle sourit. La glace lui renvoya ses traits, dans un recul où le toucher de la lumière mélancolique les affinait. Elle se rapprocha jusqu'à ternir de buée le miroir. Elle vit les boursouflures du tain sous le verre et elle vit les cernes bistres qui lui faisaient un regard profond. Ses joues en paraissaient diminuées et elles empruntaient une couleur cireuse au voisinage des cheveux répandus en ondes noires Elle se trouva changée «t elle murroura ;
Bï COQUELICOT â3?
« Bébert I... mon petit homme... ah!
chéri I.., » ^
Les mains à plat sur la glace, elle en sen tait le froid pénétrer ses chairs moites. Elle demeura ainsi tant qu'elle perçut la sensation bienfaisante ; et elle interrogea la destinée :
« Ah ! pourquoi qu'y n'est pas là?...
Pourquoi?... »
Aux premières larmes qui lui échappèrent, elle se détourna et vint s'abattre sur le lit. Elle pleurait, le front sur ses bras croisés ; pour retenir les sanglots trop forts, elle mordait la taie d'oreiller. L'orgueil de n'imiter les faiblesses d'aucune femme la dressa, car elle se rappelait des douleurs semblables qu'elle avait méconnues chez autrui.
« C'est pas de chialler... que ça avance les affaires !... Faudrait voir... V'ià le jorne ! La Nèfle, elle sait peut-être quelque chose ? .. Y a Titine aussi?... La Crevette ?... Ah ! des poires, ces tourtes-là 1 Je pourrais relancer le mec Barbiir... Y sait licher, et c'est tout !... Quoi faire? bon Dieul... Je peux pourtant pas poireauter ici... comme si j'attendrais le roi d'Angleterre I... Ah 1... je veux savoir 1... Bébert 1... mon gosse l... »
Elle se reprit à pleurer, parce que l'envie de l'amour la torturait ; et elle s'écria :
« Ahl... je crève de toi, mon mâle!... J'étouffe 1... Faut que je cavale!... Je veux le trouver!... »
Pour se rafraîchir le visage, elle trempa la coin d'une serviette dans le pot à eau... Il y avait une paire d'espadrilles décordées, une ceinture de flanelle rouge pendue à un clou, et, sur le dossier de l'unique chaise, des chaussettes séchaient. C'étaientles reliques de M. La Teigne. Elle pensa qu'elle ne le reverrait plus jamais et ses soucis en furent apaisés. Elle chercha s'il n'avait rien laissé encore. Une pipe en terre ; la blague à tabac qu'il venait de remplacer par une blague neuve, tricolore ; son rasoir ; la brosse à dents dont il était fier de se servir, comme un comte romain nspecte son blason... Mlle Coquelicot s'étonna que ces objets fussent lei mêmes...
Elle regarda longtemps, sur le bord de la table de nuit, une cigarette éteinte qu'il avait mise là, avant la sieste, et qu'il aurait rallumée en rentrant. Elle comprit à cette vue l'incertitude qui environne les hommes «t la vanité de tout projet. Sans haine, elle reprocha à M. La Teigne sa derniers félonie st elle lui pardonna, dans la
mort, en faveur des joies qu'ils avaient éprouvées ensemble.
Elle le revoyait, distinctement, à la poterne de Montempoivre, le torse nu, le couteau proinpt, sournois, face à M. Bébert ; — et son sang, tout à coup, avait teinté la neige. Elle se le rappela aussi, boulevard Diderot, tuant ce bourgeois placide et gras, pour capter son admiration d'amante rétive et pleine de souvenirs... Et son être frissonnant se souvint...
« Tant pire pour lui, dit-elle, fallait que ça finisse par làl... »
Les appels gutturaux des charretiers animaientla rue. On entendait claquer des volets, de lourdes roues battre le pavé, et des coqs à la ronde chantaient. La pluie continuait sa chanson monotone et l'ouate grise du ciel semblait inépuisable. Mlle Coquelicot désespérait de tout. Elle ferma la fenêtre et se coiffa.
« Oh !... mon Bébert 1... > gémit-elle.
Elle était au milieu de la chambre, irrésolue, désœuvrée, la tête vide, empêchée de penser, par la violence du désir qui gonflait ses flancs, la tendait toute et faisait rouler une boule dans sa gorge étroite et sèche.
« Mais y s'amènera donc pas, le cochon I s'écria- t-elle. Je peux pas. . . Y me le faut 1... Bébert!... Ah I grande rosse aimée I... »
Un bruit léger l'arrêta. Elle écouta, interrogeant :
« Hein ? »
Elle allongea le cou, afin de mieux voir : le bouton de la porte tournait, doucement. M. Facchino entra :
— Bonjour, Coquelicot I
— Toi 1 dit-elle, épouvantée de ce qu'elle devinait soudain.
Il avança juste assez pour mettre son chapeau sur le canapé et, tapotant ses boucles, il joua le surpris :
— Y a bien quinze jours qu'on s'a pas vus, la Coque! T'es toute seule? Ben... et La Teigne?...
Elle le fixait d'yeux éîFanges, dilatés par l'effroi et une intention féroce; et ses lèvres contractées tremblaient.
Il risqua un pas encore, ajoutant :
— Et Bébert?... ton Bébert?...
— Bébert 1... mon Ti...gre I...Qui... qui... t'a dit?...
Elle suffoquait, les doigts crochus devant sa bouche, comme pour en arracher les mots
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qu'elle ne parvenait pas à exprimer. Mais le flot creva, torrentiel, poussé par une colère égale au grciûd amour trahi qui désolait son cœur :
— Ah 1 chameau ! . . casserole 1 . . . vendu î . . . Tu l'as donné 1 . . . C'est ça qu'y n'est pas là I. . . combien?... combien que vous étiez de mouches pour l'enflacquer, le mâle ?... Ah I lope 1... j'aurais dû te sentir 1... Tu rôdais... On t'avait allumé... au bar... sale Corse 1... Mec! meci mec 1
La table ronde les séparait. Lui, à quelque distance ; elle ne la quittant pas, de ses mains qu'elle y posait alternativement à mesure de sa marche ; — ils la contournaient, penchés l'un vers l'autre, pareils à des fauves avant la lutte. Elle disait, haineuse :
— Ose dire que tu l'as pas donné I... Râle donc, crevé 1 . . Rends-moi-le... mon homme 1... ou tu vas carmer de ta peau de garce 1...
Ils allaient, de cercle en cercle, ramassés sur les reins et leur pas glissait. M. Facehino atteignit le mur, à reculons, et, s'y étant adossé, il la défia, la voix sifflante :
— Assez, ma petite !... C'est pas des façon» à avoir avec le monde, tu sais 1
Immobile, elle reprit, après un br«f silenc« :
— Où qu'il est?... Dis-le [... Où?...
Alors, très maître de lui, un sourire formé
sous sa fine moustache, une main dan? son gousset, l'autre en l'air, nacrée, diaphane, il répondit, savourant son triomphe à chaque mot :
— Bébert?... Il est en Judée... et y a pas de pet qu'il en sorte, la Coque!.. C'est un tour àFacchi... pour en finir...
— Vache!... ahl tiens 1...
Au paroxysme de la rage, elle s'était saisie de la pendule qu'elle lança. Le petit homme souple l'évita, d'un saut de côté. 11 avait senti ses cheveux bouger au vent.
— Fallait pas me rater, garce!... A mon tour!... hurla-t-il.
Elle eut beau se débattre... Il l'avait ren versée sur le lit, lui tenant les bras, et il lui serrait les jambes entre les siennes, raidi, pour cette double étreinte, par la volonté d'être fort afin qu'on lui pardonnât sa ruse.
— Lâche-moi !... Cochon 1... Judas !
Elle se soulevait, elle se tordait comme u.ie flamme, et elle retombait. Épuisée par l'effort et son impuissance, elle parut céder :
— Oh !.., tu ine fais mal!... Lâche-moi... Facchi...
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Il attendit un peu, pour s'assurer qu'elle ne feignait pas la soumission ; il desserra doucement ses genoux et il avança son visage où renaissait un sourire faux.
— Ah I... pas ça... tu me dégoûtes trop ! dit-elle, se refusant au baiser.
— Qu'est-ce que tu dis?... qu'est-ce que tu dis?... Roulure 1...
Il s'était précipité sur elle, et il l'étranglait, lui battant la tête contre le traversin.
— T'es à moi, que je te dis I... Je te crèverais plutôt... là... tout de suite !... Ah 1 tu me connais pas encore, ma fille 1... C'est pour t'avoir, que j'ai refilé le couteau à Bébert... que je le guettais... depuis des nuits et des nuits... à l'arrivée... que j'y ai dit où qu'y pourrait te lever, garce I... C'est pour toi, que j'ai pas livré La Teigne!... Oui, il aurait mangé chez le juge., pour le bonhomme que vous avez esquinté ensemble... et t'aurais été dans le sac!... Et je te veux, moi!... Y me faut ta peau... ta peau... t'entends !... ou que tu crèves!... Ah! oui I... Tiens, caboche 1... Tiens !...
Elle râlait sous les coups et les baisers. La luxure lui mordait la nuque, brûlait ses veines pénétrées d'une lave épaisse et bouillaBte. Ls temps, le monde, s'abîmaient, eiH
gloutis, disparus I Elle ne se rappelait plus rien toute à la volupté inattendue dont elle croyait mourir et qui, s'apaisant, renouvelait ses forces pour livrer un nouvel assaut à cette sensibilité de femme, la plus folle, la plus ardente, la plus amoureuse de l'Amour 1
Ses paupières se fermaient d'ivresse, des clartés naissaient dessous, elle voyait son sang rouge ; et elle gémissait :
— Ah!... Facchil... Facchil...
Lui, il hurlait d'énormes injures, acharné à répartir la douleur et la joie sur ce corps, pour affirmer sa possession de maître jaloux, autoritaire et puissant :
— Ah I... je te dégoûte!... Tiens I... Tune sais pas ce que j'ai enduré partoil.. C'est mon heure, la Coque!... Je te tiens!... Y a pas de mec pour te tirer de là !... Y en a pas un qui pourrait me faire le poil, nom de Dieu 1 pas ton Bébert... plus qu'un autre!... Personne! que je te dis!... Y a que moi!... le Corse!... Facchino!... Ton màlel...
Il s'arrêta, parce que, dans le dernier élan possible à son être bienheureux, elle lui donnait sa bouche...
Alors, perdus de vertige, ils s'unirent pour c«ttd émotionjugace où la vie monte, palpite^
chancelle et, dépassés tous les idéaux, retombe sur la terre, dans une chute brève, éblouissante, accompagnée du bruissement des souvenirs qui éclosent...
— Facchi!... mon gosse I... T'es doux,.. t'es bath... t'es fort aussi !... Tes clairs sont pareils que du velours... et y mefont chaud... Ouvre-les tout grands ! Je voudrais me rouler dedans... où que je vois ma figure grosse comme un bout d'allumette... Dis donc où qu'elle t'a pigé, ta vieille, que t'es si monte... avec ta peau en satin... qu'on croirait mes nichons de quinze berges... Ahl dis-moi quelque chose... petit chameau... au lieu de te laisser faire... à la coule... eu peinard... Tu rigoles?... Reluque mes bras... les bleus où que tu me serrais... Ça fait rieil,. t'as de la poigne... et n'empêche, t'es plus puîainque moi ! On s'aime, hein?... On s'airaeia toujours?... Y en aura pas deux... sur toute la terre... pour se gaffer comme nous !... Donne ta petite gueulette... tes châsses qui me font chavirer...
Pour elle, l'extase continuait et de longs soupirs suspendaient sa parole berceuse La fatigue lui faisait la voix lointaine et sourde. Ces phrases, hachées prolongeaient son illusion de bonheur près d'être dissoute, car elle