AVANT-PROPOS
La France a vu s'ouvrir, il y a trois ans, pour la première fois à Paris, une exposition de limbres-poste. Une exposition! N'étaitce pas là une bien grosse chose pour un si pelit objet, me direzvous? Non, celte exposition n'était ni déplacée ni banale, et Paris n'en avait pas l’étrenne. Déjà en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, des exhibitions semblables avaient eu lieu, avec un plein succès.
C'est qu'il ne faut plus l’ignorer aujourd’hui, il existe un monde de colleclionneurs de timbres, et non pas un petit monde, car, pour la France seule, les amis des timbres (limbrophiles) sont évalués à 70,000, dont 20,000 pour Paris. Et parmi ces collectionneurs on compte des personnes appartenant à loutes les classes de la société, depuis le collégien jusqu’au secrétaire d'État.
Deux faits caractériseron( cette affirmation. Les États-Unis d'Amérique décidèrent, en 1892, qu’à l'occasion du quatrième
centenaire de la découverle du nouveau monde par Christophe Colomb, on ferait usage, pendant toute l’année 1893, de nouveaux types de timbres, représentant toute une série de scènes rappelant les faits les plus marquants de la vie de l'illustre et infortuné navigateur. La gravure seule de ces nouveaux timbres coùla 900,000 francs! Eh bien! en un seul mois, en janvier 1893, le gouvernement en vendil pour cing millions de francs!
Le gouvernement français, faisant droit à des réclamalions plus ou moins justes, à créé dernièrement, pour chaque colonie, un timbre qui lui est propre. La vignette est la même pour toutes, mais la légende du cartouche diffère. Les valeurs émises sont les suivantes : 1, 2, 4, 5, 10, 15, 20, 25, 30, 40, 50, 75 centimes et 1 franc, ce qui représente pour ces treize imbres une somme de 3 fr. 80. Multiplions ce chiffre par 18, nombre des colonies ayant leur type parliculier, et nous obtenons 68 fr. 40. Il y a par le monde 100,000 collectionneurs à l'affût des nouvelles émissions, et les achetant neuves, au moment où elles paraissent. Ce qui donne pour l'État une recette de 6.840.000 (six millions huit cent quarante mille) francs!
Tous les amateurs, en conslatant ce bénéfice énorme de l’État, déplorent que les fonctionnaires qui président à la confection des vignettes et de l'impression montrent si peu de goût et livrent d'aussi piètres spécimens de l’art français. Reproduction défectueuse, impression mauvaise, nuances heurtées, composition incohérente, voilà tout ce qu'en France on trouve pour un nouveau lype de timbre. |
Un député parisien, M. Mesureur, s'est élevé très éloquemment, à la Chambre des députés, contre cette façon de faire, et sous peu nous verrons, il faut l’espérer du moins, un nouveau modèle, qui aura un caractère plus artistique que ses devanciers.
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L'empereur de Russie, le prince de Galles, sont de grands collectionneurs de timbres, et ces hauts représentants des classes dirigeantes ne croient pas déchoir en s’occupant à rassembler les modesles carrés de papier, dentelés ou pas, bariolés de diverses couleurs et portant gravés sur leur face depuis un modeste chiffre indiquant leur valeur jusqu'au portrait du souverain ou de l'homme politique célèbre, ou bien encore une scène capitale de l'histoire du pays où ils sont émis.
C'est vers 1849 qu'a pris naissance la manie de mettre de côlé les timbres et de les coller sur des albums. A celle époque il élait facile de se monter une collection, le nombre de figurines ne dépassant pas 1,000 variétés. Bientôt, ce chiffre s'augmentail rapidement, et vers 1860 il élait déjà de 1,600, pour arriver à 12,000 en 1890. Depuis celle époque, les émissions se succèdent avec rage, et le nombre de nouveautés s'accroil dans des proporlions excessives. Surtout que certains pays, ne se contentant pas de créer de nouveaux lypes, abusent éncore d’un changement de taxe ou d’un prétexte quelconque, le plus souvent injustifié, pour surcharger les émissions en cours d’une nouvelle valeur ou d'un
nom de colonie ou de pays, ce qui crée, pour un seul type de
timbres, quelquefois dix à vingt variétés! Ce sont surtout ces surcharges qui sont recherchées parles collectionneurs, pour le plus grand profit des marchands, lesquels ne sont pas tous étrangers à ce pelit trafic, que nous nous éviterons de qualifier.
Généralement le collectionneur se contente de recueillir seulement les timbres-poste; mais quelques-uns prennent aussi les timbres fiscaux (effets de commerce, timbres d’acquit, de copies d’exploils, d'affiches, etc.). En comptant ces diverses catégories, le nombre de timbres, au 31 décembre 1893, s'élevait à 50,000 variétés différentes!
Il est donc de plus en plus difficile de collectionner et d'amasser des timbres et d'arriver à avoir la série complèle d’un pays. ‘ Seuls, quelques grands collectionneurs ont presque tous les timbres émis. On cile la collection de M. Philippe de Ferrari, fils de la généreuse duchesse de Galiera, qui est estimée quatre millions. J C'est M. Pierre Mahé, un vieux timbrophile, qui est chargé de * conserver el de mellre en ordre ces précieux morceaux de papier. Elle est unique au monde, et on peut l'expliquer par ce fait que son propriélaire a les moyens d'acheter sans compter toutes les rarelés qu'on lui propose. L'emploi de conservateur de cette collection n’est pas à dédaigner, car les appointements sont de dix mille francs par an! 2 La collection du {sar de toutes les Russies, feu Alexandre HE, est estimée deux millions. Celles du duc d'Édimbourg, du prince de Galles, viennent ensuite. M. le docteur Legrand, de Neuilly, qui à organisé l’exposilion de timbres à Paris, a une magnifique collection. Parmi les décédés, celle de M. le baron Arthur de Rothschild était une des belles qu’on connaisse ; il s’en élail séparé avant de mourir. Deux peintres, MM. Caillebotte, vendirent leur collection cent mille francs à M. Tapling, membre du parlement anglais, qui est mort l’année dernière, en léguant ses albums au British Museum de Londres. Sa collection est évaluée deux millions de francs. Une salle spéciale et un conservateur sont affectés à la garde de ces précieux timbres. Certains amateurs ne colleclionnent qu'un seul pays, le leur généralement. Nous citerons un Anglais, M. Philbrick, avocat de la reine ; un Français, M. Donatis, qui a la collection la plus complète qui existe du üimbre français. En décembre 1894 il a été vendu à Londres une collection de timbres australiens, comprenant des enveloppes, des bandes, des cartes. Elle avait élé commencée en 1872 par
M. P. Castle, vice-président de la Société philatélique de Londres. Les acquéreurs, MM. Stanley-Gibbons, l'ont payée la somme de 250,000 francs.
Plus récemment, en août 1895, le duc d'York s'est décidé à se séparer de sa collection. C’est le baron Ferdinand de Rothschild qui l’a acquise, pour la somme de 1,500,000 francs.
Les premières années de la timbromanie, seuls, les collégiens
‘faisaient échange de timbres-poste d'un pays pour un autre, et
les carrés de papier à figurines n'avaient pas de valeur. Mais à mesure que la manie a gagné, suivant le degré de rareté des tim-
ÎTnab.-Poste, 30 6
Les deux timbres de la Réunion émis en 1852.
bres, une cole s’est établie, qui a été en progressant pour les premières émissions. Ainsi aujourd’hui les deux timbres de la Réunion (colonie française) de 15 cent. et 30 cent. émis en 1852 valent couramment de 1,200 à 2,000 fr. pièce, et encore ne les trouve-t-on que lrès difficilement.
Ceux de la Guyane anglaise de 1850 valent de 100 à 2,000 fr. suivant la couleur; ceux de l'ile Maurice de 1847 s’achètent 2,500 fr.; enfin, pour terminer, disons qu’à l'exposition du Champ de Mars, un marchand anglais avait exposé dans un cadre quatre timbres de Saxe 1851, 1/2 ngr. bleu pâle, neufs (erreur d'impression), qui étaient en vente au prix de 300 Liv. st. (7,500 fr.).
De 1870 à 1878, la manie des collectionneurs sembla décroitre et subit un temps d’arrèl; mais, depuis 1878, il y a eu un
nouvel élan, et, du coup, cette manie est devenue une habitude, et les amateurs ne sont nullement considérés comme "”aniaques, mais comme des gens éclairés. Recueillir des limbres rares, c'est en somme faire un bon placement, car la valeur qu'on leur attribue ne pourra qu'augmenter avec les années.
De {ous côtés ont surgi des agences, et, aujourd'hui, il existe un vaste commerce de vieux limbres dans toutes les grandes villes comme Paris, Vienne, Londres, New-York, Berlin, jusqu’au Japon! De nombreux marchands se sont établis, facilitant les recherches et les acquisitions, mais rançonnant aussi de belle facon les amateurs qui s'adressent à eux.
À Paris, parmi les négociants sérieux et experts les plus réputés, nous cilerons M. Roussin, un vétéran, très aimable et très obligeant, qui s’occupe de tout ce qui porte le nom de timbresposte et fiscaux; M. Pierre Mahé, déjà cité; M. Leroy d'Étiolles, un dénicheur de varïélés, M. Vervelle, M. Dalzenne, qui s’est fait une spécialité des colonies françaises, elc. Tous ces messieurs ont une compétence indiscutable en la malière et sont journellement chargés d’expertiser les limbres douteux.
Les collections ne s’augmentent plus maintenant par la seule voie d'échanges ; des organes nombreux se sont créés; presque chaque négociant a son journal, et ces feuilles sont couvertes
d'annonces de marchands de tous les pays, offrant aux amateurs
et des séries complètes et des timbres séparés, el des colleclions plus ou moins belles.
Il existe dans les grands centres des lieux de réunion appelés Bourse aux timbres. À Paris, c'est derrière le palais de l'Élysée, avenue Marigny, aux Champs-Élysées, que se tient la Bourse aux timbres. Elle a lieu les dimanches, jeudis et jours fériés.
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Spécialement fréquentée par les collégiens, les jeunes gens, quelques amateurs peu avancés, par les marchands et surtout
Un bureau de poste en pleine mer,
par les courtiers marrons; rarement les collectionneurs sérieux et les grands négociants s’y montrent; quelquefois ces derniers viennent voir s’il ne se trouve pas quelque rareté offerte béné-
és.
volement par un jeune amateur imberbe el ignorant. Mais ces
occasions se font de plus en plus rares maintenant, el pour se monter une colleclion, même modeste, il faut dépenser quelques centaines de francs; à moins que l’on ne veuille se livrer au négoce, ce qui est permis à tous. Dans ce cas, on peut arriver, en très peu de temps, avec les gains réalisés, à quelques milliers de bons limbres qui constituent une collection
meltre de côlé
présentable.
Assurément, réunir des timbres, les coller sur un album, est
une manie; mais il faut avouer que celte manie, d’ailleurs bien
innocente et inoffensive, n’est pas plus à critiquer que la manie
de collectionner les vieilles monnaies, les vieux HIpEISIS, les vieilles lampes, les faïences, les porcelaines, les pipes. ou les tabatières, quand ce n’est pas les chaussures". -
Au moins, celle passion n'est pas absolument dépourvue d’utilité pour les jeunes gens. Ils rencontrent des limbres de pays
dont jamais on n'a prononcé le nom devant eux. Cela peut sembler un paradoxe; eh bien, lecteurs, savez-vous où se trouvent o les pays suivants {qui {ous possèdent des figurines pour laffran-
chissement de leur correspondance) : Cochin, Sarawak, Negri- Sembilan, Bechuanaland, Angra, Horla, Selangor; Tonga, Swazieland, Chamba, Jalisco, Perak, Soroki, Travancore,
elc., elc.? Il vous faut recourir à un répertoire géographique
déjà bien complet pour trouver ces contrées, qui quelquefois sont bien peu importantes il est vrai, mais qui ont des signes de
vitalité indéniables, puisqu'on reçoit leurs lettres et qu'on recueille précieusemeut les timbres qui y sont us L'argument est irréfulable.
4. Textuel. On a vendu, il y a quelques mois, à l'hôtel Drouot tout un stock de ces objels, laissés par un amateur décédé, * A