ACTE PREMIER
Moi ?...
Ce n'est rien.
VÉRONÈSE , lui prenant la main
Tu souffres, te dis-je, Et l'aveu de ton mal mon amitié l'exige... Parle comme à ton frère et ne me cache rien !..
Que je suis malheureux !
VÉRONÈSE
Oh ! je le savais bien !
J'aime d'une immense tendresse Dans un espoir mystérieux, J'aime d'une ineffable ivresse Une reine au front glorieux.
Sitôt qu'apparaît ma déesse, S'éclaire mon front soucieux, Comme dans l'ombre un astre laisse Un sillon d'or au sein des deux.
C'est le rellet de sa jeunesse Que sur ma toile avec richesse, Répandent mes pinceaux joyeux :
De mon art elle est la maîtresse; Car c'est sa forme enchanteresse Que j'ai toujours devant les yeux !
Eh bien?...
Vois ce portrait...
Astor Orséolo !
VERONESE
Oui ! celui du Seigneur
Le duc est son tuteur !
Chaque jour, en cachette, elle vient reconnaître Le progrès que trahit le chef-d'œuvre du maître...
Montrant une porte cachée
Et je suis là, m'enivrant à loisir
De sa beauté dont mon esprit s'enflamme...
Je donnerais le salut de mon âme
Pour savourer cet instant de plaisir !
ENSEMBLE
Je sens qu'aujourd'hui ma vie Est attachée à ses pas : Près d'elle c'est le génie ; Loin d'elle c'est le trépas.
VÉRONÈSF
Pourquoi faut-il qu'en sa vie 11 ait rencontré ses pas ?
Du sort, cruelle ironie, Qui peut causer son trépas !