PALLAS
Que le temps s'accomplisse...
SPES Depuis Deucalion, frère, je me suis tu !
TYPHON
Ah ! ... les rocs pèsen t moins sur mon corps . Je me dress Pour te montrer aux dieux, force de la Détresse !
ŒDIPE Que ma voix, à vos voix, mêle son âpreté !
Gomme des ouragans, sous le ciel irrité, Vous passez et grondez, clameurs toutes puissantes ! Depuis longtemps, j'entends vos ondes frémissantes Et leurs échos multipliés, s'entre-choquer !
Quelle affreuse détresse allez-vous évoquer ?
— Vil esclave des dieux dont les foudres m'épuisent, M'atteignent dans ma chair offerte qu'elles brisent, Destin trois fois cruel, voilà ton dernier coup !
Il dépose à terre le corps d'Antigone.
Dieux, si vous me voyez gémir et à genoux,
Si de mes yeux, crevés par vous, des larmes tombent,
Simespieds sont sanglants, si mes membres succombent,
Si j'élève ma voix, comme un prêtre à l'autel,
Si je courbe mon front, c'est que mon cœur mortel
Est vide, désormais...
Mon Antigone est morte !
C'est son corps adoré, c'est elle que je porte !
Je ne sais pas, hélas, quels cieux vont l'abriter !
Détournez donc de moi vos regards irrités !
Pour creuser son tombeau, rendez-moi la lumière, Et puis, vous scélerez, à jamais, ma paupière! Je reprendrai ma route, un bâton dans la main. Pour me guider, j'aurai les cailloux du chemin...
Celle qui me rendait la route praticable N'est plus! Hélas!.. Hélas!
Chère Tête adorable, Contour de ce visage et douceur de ces yeux, Je vous touche et je pleure et je suis seul ! — 0 dieux, Quand mettrez-vous un terme à cette destinée ?
Oh ! Quand tu me disais : « Père, une cheminée Fume, dans le lointain. Je vois une maison. »
Deux bras amis semblaient s'ouvrir à l'horizon.
Nous étions attirés par une âme inconnue.
Nous entendions, aussi, des mots de bienvenue
Passer, avec le vent, pour nous réconforter.
Tu courais vers la ville, et tu me rapportais
Des fruits, du pain, du lait, que nous mangions enseml
Souvent, à l'heure calme où le peuple s'assemble,
Sur la place publique, après les durs travaux,
Nous allions nous asseoir et goûter le repos...
Je t'écoutais, alors, raconter ton voyage
A de petits enfants séduits par ton visage.
Et je pouvais sourire et les interroger !..
Mais les vieillards sentaient, dans les deux étrangers
Qui s'étaient arrêtés, un soir, dans leur patrie,
Souffrir l'humanité confiante et meurtrie !
Pendant que je dormais, pendant que je rêvais, Tu conduisais mon songe, et tu savais trouver De ces mots immortels qui me rendaient courage... Et, je me réveillais, chaque matin, sans âge... Les yeux de mon esprit renfermaient un éclair... La nuit, j'étais plus vieux que la Terre et que l'Air.
Oh ! pour quelles douleurs t'ai-je donc enfantée? Que deviendra, sans toi, mon âme tourmentée? O fille.de mon rêve et fille de mon sang, Toi, deux fois adorée et deux fois mon enfant,
Que ne me reste- t-il, sans toi, mon espérance, Qu'à me livrer aux bras de la mort qui s'avance, Pour me prendre, on amie, aux bords de ce tombeau !
0 dieux, me donnez-vous ce désespoir nouveau Pour que je trouve, en lui, des larmes éternelles? ..
— J'ai senti se plier, sur moi, deux grandes ailes, Que tu fermas tes yeux ! J'ai senti s'épaissir Des ténèbres. J'ai peur de ne pouvoir mourir. Mon appel à la mort restera sans réponse!.. Quand on a renoncé, comme Œdipe renonce, Toute haine est faiblesse et tout espoir mauvais ! Sous le signe fatal, que m'importe où je vais ! Hélas demandant peu, recevant moins encore, Je reprendrai ma route, au lever de l'aurore, Et me reposerai quand tombera le soir !
Silence ténébreux, sans répit, sans espoir...
Qui me dira vos noms, astres du ciel splendide? Monde, tu me parais misérable et trop vide Depuis que rien n'est plus, entre ta gloire et moi !.
PROMÉTHÉE
L'humanité te suit, dans cet aveugle effroi.
Ses désirs, ses douleurs composent ton cortège !
CEDIPE
Gardes-tu quelque rêve, encor, qui nous protège ? Moi, je n'ai plus l'espoir que je m'étais créé. La terre n'est, pour moi, qu'un cercueil aéré; L'espace qui flamboie, un immense ossuaire Où chaque monde roule entouré d'un suaire Et moi-môme, je vis, dans les plis d'un linceul !
PROMÉTHÉE Tu peux tout espérer, puisque tu restes seul. Songe aux Titans, Œdipe...
ŒDIPE
Antigone ! Antigone
Je me soumets à mon destin ! Je m'abandonne...
Mais où prendre l'espoir et vers qui m'avancer?
Pitié, pour celui qui n'ose plus penser
Et dont les souvenirs obscurcissent les rêves !
J'appelle !... Autour de moi, des fantômes s'élèvent.
Je suis allé vers eux, jadis, et j'ai prié
Dans leur temple où toujours, quelque face riait,
Auprès du sanctuaire entouré d'un nuage !
Je m'enfuyais, hélas, et, sans perdre courage,
J'ai prosterné mon âme aux pieds de tous les dieux !
Où tourner mes regards, aujourd'hui?...
ROBUR
Vers les cieux !
ŒDIPE
Tous se sont écroulés ! Leurs chutes, dans les ombres, Laissent rôder encor leur tragique rumeur. Et, cependant, devant les temples les plus sombres, La lampe d'un croyant met sa pale lueur !
Trouverai-je un autel, au milieu des décombres?
L'homme n'est exaucé que par un dieu qui meurt !
ROBUR
Lève tes bras aux cieux d'où viendra la Justice ! Crois en eux, comme nous, afin que s'accomplisse Tout ce qui fut prédit ! Nous aurons des autels Oui feront se courber le front des Immortels, Car le Titan vainqueur délivrera le monde ! Du haut de son rocher que la lumière inonde, Il attend l'avenir qu'il nous a dévoilé. Et, plus calme, plus clair que l'espace étoile, Mon cœur rêve les jours prédits par Prométhée !
ATLAS
La force qui nous guide et qu'il nous a jetée, Malgré les clous d'acier et les chaînes d'airain, Comme un semeur joyeux qui prodigue son grain, Rend nos malheurs féconds, notre espoir invincible!
SPES
Pourtant, il fut pour nous un ennemi terrible... Et je revois ces temps, dans un songe confus ! Si tu veux espérer, écoute ce qui fut! — Atlas !
LES ÉCHOS Atlas...
SPES Évoque-nous ces jours sublimes !
0 clameurs des combats, montez, retentissez,
Comme aux soirs guerriers, quand vous heurtiez les cin
De l'Olympe où les dieux se savaient menacés !
Gieux, par nos chars de fer, transformés en ornières D'où coulaient, comme un sang éclatant et vermeil, Des flots d'azur liquide où passaient des lumières Qui jaillissaient, en Ilots, des sources du Soleil I
Cieux, vous nous avez vus monter à l'escalade ! Vous avez entendu nos appels retentir ! Vous avez entendu le clairon d'Encelade A la voix de Robur, pour vous braver, s'unir !
Vous avez vu, vers vous, gronder notre tempête Et les monts s'entasser, l'un sur l'autre, dans l'air ! Notre marche implacable était comme une fête. L'ombre qui nous suivait couvrait toute la mer!..
Le fracas de nos chants dominait le tonnerre !
L'aigle de Zeus planait, et lançait sur nos rangs
La foudre illuminant ses ailes et ses serres...
Et, nous montions, toujours plus sûrs, toujours plus grands.
Par des échos vibrants, nos voix continuées Répandaient la terreur, la déroute, et, soudain, Prométhée apparut, au milieu des nuées Et les armes des dieux rayonnaient dans sa main !
Son geste rassembla les célestes cohortes !
Les éternels vaincus nous vainquirent alors...
— De l'Olympe ébranlé dont nous touchions les portes,
Nous tombâmes, en blocs de vivants et de morts !
Chaque couloir de mont bouillant comme une cuve, Chaque creux où la flamme éblouissante dort, Les gouffres de l'Etna, de l'Écla, du Vésuve Ouvrirent leur prison, pour recevoir nos corps!
Mais Zeus trouva, pourtant, sa victoire incomplète! Nos révoltes pouvant avoir un lendemain,
Pour apaiser son cœur et sa terreur secrète, Il résolut d'exterminer le genre humain.
Prométhée écoutait nos clameurs souterraines.
Toute l'humanité lui parlait dans nos cris !
Il sentit la beauté des douleurs souveraines...
Il songeait, loin des dieux... quand, un soir, il comprit
Voyant l'homme souffrir sur la terre si belle,
Il comprit son devoir, l'horreur de nos destins...
— Et, quand Zeus ordonna, notre Titan rebelle Brisa, sur ses genoux, les attributs divins...
Puis, regardant les dieux qui lui devaient leur gloire, Contre son vaste cœur, il croisa ses deux bras Et, de sa voix terrible où rêvait la Victoire, Il cria : « Dieux cruels, l'homme ne mourra pas ! »
Un amour pathétique éclata dans son âme,
Et, désertant le ciel d'un Dieu terrifié,
Il descendit vers nous et nous porta la flamme !
— Et, c'est depuis ce jour qu'il est crucifié...
Et, c'est depuis ce jour que rayonne et s'embrase, Quand l'aurore revient sur les traces du soir, Un rocher dominant les sommets du Caucase, Et que nous entendons des paroles d'espoir Oui nous font soulever le mont qui nous écrase !
Écoute, près des rocs où les dieux m'ont lié,
J'ai vu, chez un héros, naître la pitié...
Mes forces faiblissaient. Quand vint le crépuscule,
Je criai ! J'entendis que quelqu'un s'avançait...
La terre, tout à coup, trembla. C'était Hercule.
« 0 frère, me dit-il, je veux te remplacer. »
Sa voix était terrible. Avant que j'y réponde,
Glorieux, menaçant, le grand Justicier,
En provoquant les dieux, de ses dix doigts d'acier,
Sans ployer les genoux, mit, sur son dos, le Monde !
ENCELADE
Œdipe, comme toi, je n'ai plus d'espérance !
Mes yeux se sont fermés, sur un bonheur immense :
J'ai vu les premiers temps de l'univers créé !
Mais hélas, je croyais que le fils de Saturne
Mépriserait, un jour, son empire exécré
Et briserait d'ennui son sceptre taciturne !
Rêve dont mille fois je voulus m'arracher,
Toi quim'apparaissais splendide, inépuisable...
Pourquoi donc te montrer, aujourd'hui, méprisable,
0 rêve dont mon cœur s'est enfin détaché ?...
ROBUR
Le rêve sans espoir, OEdipe, est le vrai rêve ! Fils de l'esprit, fils de ton sang, ah ! qu'il se lève,
Qu'il brave l'avenir, comme un guerrier armé ! Grâce à lui, j'ai pesé les anneaux de ma chaîne. Et, pourtant, bien souvent, dans le soir, alarmé, J'ai crié ma révolte impuissante et ma haine ! Autour de mon rocher, rôdent de fières voix. Elles m'ont enseigné, frère, comment on doit Auréoler l'horreur de la souffrance humaine !
IIYPÉRION
Je garde la douleur d'un jour sans lendemain.
J'ai respiré le vent d'un triomphe divin.
J'ai guidé les coursiers du quadrige splendide
Et vaillamment suivi les traces d'Apollon !
Le rêve le plus grand, près de mon rêve, est vide.
Les carrefours du ciel ont entendu mon nom.
Je suis vaincu, je suis hanté par les risées
Oui m'ont précipité dans un abîme bleu !
Moi qui suis arrivé jusqu'aux sources du feu,
Je songe, recouvert par mes ailes brisées !...
TYPHON
Sans consolation, sans repos, sans espoir, Étouffé par la lave, aveuglé par le soir, Avec la conscience affreuse de ma chute, Dans l'horrible chaleur où je suis maintenu, De mes bras écartant la montagne, je lutte Et les éboulements déchirent mon corps nu !
Enflammant l'air chargé de vapeurs et de soufre, Des éclairs rayent d'or la nuit où je suis roi, Quand mes chaînes de fer fracassent la paroi, La voûte et les grands murs qui resserrent mon goufre !
DOLOR Ta voix est glorieuse et guerrière, ô Typhon ! Dans son onde immortelle, au cours noble et profond, Elle garde, toujours aussi désespérée, L'âme du premier homme et tout ce qu'il rêva ! Vaste angoisse du Monde, ô prière égarée, O supplication qui donc t'exaucera ?
Réconforte les cœurs courbés par l'épouvante, Indomptable Titan, Typhon ! De jour en jour, Mêle mon désespoir, ma force et mon amour A la vaste rumeur de ta plainte émouvante !
SPES Mon marteau sonnera votre hymne de réveil Sur ton enclume d'or qui rayonne, ô Soleil ! Je me souviens encor de ta magnificence, Lorsque je travaillais, libre et fort, en plein air I Esprit qui me soutiens, je t'appelle Espérance... Je reverrai les monts, les campagnes, la mer ! Je reverrai les nuits et les jours de la terre Et tous les animaux qui peuplent les forêts ! Je prendrai fruits et fleurs, sur les arbres sacrés... Je chante dans les fers ! Ma joie est mon mystère !