‹ Le TitanChapitre 29 sur 44 · P ALLA S · texte numérisé non relu

P ALLA S

Vieux comme le Soleil, plus abrupt qu'un écueil, Les ouragans d'hiver savent bien quel accueil Je réserve à leurs coups furieux ! Qu'une lame Déferle, en recouvrant, de ses flots bleus, mes rocs, Que la Tempête hurle et que le ciel s'enflamme, Vous entendrez, alors, les échos que ces chocs Arrachent aux couloirs des antres où je rêve! — Il ne me reste plus le repos de la nuit, Car, mes yeux sont hantés par ton spectre qui fuit, 0 feu de l'astre pur vers qui mon cœur s'élève!..

ŒDIPE

L'astre qui me guidait s'est éteint aujourd'hui. Que puis-je faire, hélas, moi qui n'avais que lui ? En ses rayons, brûlait la splendeur de mes rêves... O Titans, vous vivez, vos marteaux se soulèvent, L'ombre où vous travaillez est pleine de clartés, Vos cachots les plus noirs et les plus écartés, Sous les gerbes du feu qui foisonne, s'allument...

SPES

Oui, frère, pour y voir, nous battons nos enclumes ; Des éclats rayonnants nous éclairent alors. Nos yeux, comme les tiens, OEdipe, seraient morts, Si nous ne leur donnions, nous-mêmes, la lumière !

OEDIPE

Je l'avais dans mon cœur, depuis que ma paupière Comme un bloc de granit, a muré mes deux yeux ! Pitié ! Pitié !... Je vous implore, ô Dieux Délivrez- moi de l'ombre et de ses épouvantes !.

ENCELADE

Tais-toi, l'Olympe rit des douleurs véhémentes. Je connais le néant des larmes et des cris ! Pour imposer aux Dieux il n'est que le mépris...

TYPHON

Non! Pou rieur indiquer que notre heure est prochai ne,

Il existe une force aussi belle : la haine !

Elle seule renferme un menaçant espoir.

Je l'ai senti, souvent, quand ma voix, dans le soir,

Heurtait, comme un bélier poussé sur des murailles,

Les vertus des Titans, pénétrait leurs entrailles

Et leur en arrachait leur plus secret désir !

ŒDIPE

Le mien est de tomber ici, pour y mourir. Qui pourra compatir, demain, à ma misère ? Qui n'ai-je pas lassé ?...

SPES La Nature, ta mère !

ŒDIPE 0 mort allume, enfin, ton suprême flambeau !

SPES

N'invoque pas la mort, auprès de ce tombeau. Songe au Titan Atlas consolé par Hercule...

ŒDIPE La pénombre où je suis est comme un crépuscule ! Ni la nuit ni le jour n'en sortiront jamais ! Oui saisira la main cTOEdipe, désormais, Et qui le conduira par les espaces vides ? Quel astre jaillira des ténèbres livides De mon cœur aveuglé ? — Sous quels regards haïs, Reprendrai-je ma route, hélas, et quels pays Sauront réconforter mon âme et tous mes songes ?

Rien ne me répond plus ! Mes appels se prolongent. Roulent, comme un tonnerre éclatant sur la mer ; Et les échos des monts crevassés et de Pair Avec ceux de l'orage errant les répercutent !

ROBUR

Nous avons engagé, tous deux, les mêmes luttes! Mon cœur invulnérable à ton cœur est pareil ! J'ai vu naître des monts et vieillir le Soleil, J'ai vu se rapprocher des étoiles nouvelles, Depuis que les Titans enchaînés s'interpellent,

LE TITAN 9ô

Depuis qu'emprisonnés parles dieux, accablés Par des maux renaissants acceptés sans trembler, Nous croyons, fermement, l'espérance éternelle! Elle s'élève en nous, et, dans son grand coup d'aile, Elle emporte nos cœurs éveillés par la voix Du Titan outragé par Zeus et mis en croix !

N'as-tu pas entendu rouler, sur l'air sonore, Nos cris qui s'envolaient au berceau de l'aurore, Proclamaient nos douleurs, chantaient: « Nous sommes là, Titan, nous sommesprêts ! Tous ceux que Zeus courba Relèveront leur tête ! »

De sourdes rumeurs grondent sous la terre. Ce sont les Titans qui secouent leurs chaînes, les brisent, frappent sur leurs en.

clumes.

Ecoute ! Tous m'entendent.

La terre sent le choc de leurs bras qui se tendent ! Dans le creux des volcans, plus d'un reste songeur !

Les rumeurs deviennent plus fortes :

Des vaincus tels que nous ont toujours un vengeur '

elles s'articulent.

La désolation des siècles nous écrase, Pourtant, nous espérons...

LA VOIX DE PROMÉTHÉE éclatante.

Titans !

ATLAS

C'est du Caucase,

Que descend cet appel!

PROMÉTHÉE Titans !

LES ÉCHOS

Titans.

ATLAS HVPÉRION

Dolor !

Encelade !

ENCELADE

Robur !

SPES

Pourquoi vibrer encor

Au fond de nos caveaux, grandes voix désolantes?

Je vous réponds, Titans... et mes enclumes chantent

Sous les coups des marteaux pesants dont je les bats!

Les enclumes de Spes résonnent comme des cloches.

Titan, annonces-tu de glorieux combats?

0 Titan dont la voix farouche nous réveille !

ATLAS Hypérion !

SPES dont la voix est accompagnée par les sons de l'acier martelé.

Sens-tu, quelle force sommeille Dans les cœurs irrités ?

PALLAS Ma force est dans l'espoir !

SPES

La mienne est dans ma joie et dans mon antre noir Que rayent d'éclairs d'or, les éclats de mon glaive ! Je chante, en travaillant...

ATLAS Ma force est dans mon rêve !

HYPÉRION

Moi, dans les souvenirs renaissants, tour à tour, Je retrempe mon cœur !

ROBUR

Ma force est dans l'amour !

DOLOR Ma force est la douleur !

SPES

0 force de mon âme, Rayonne, resplendis, monte comme une flamme Et purifie, en moi, tous les désirs mauvais!...

Je vois l'humanité que le Tilan rêvait,

Comme un astre éloigné par des millions de lieues,

S'avancer calmement, dans les profondeurs bleues...

Encélade, Robur, Hypérion, Dolor

Ramèneront, bientôt, les dieux de l'âge d'or !

Le front ceint du laurier des tranquilles victoires,

Précédés et suivis par les pœans des gloires

Et des fleurs à nos bras habitués aux fers,

Joyeux, pleins de mépris pour tousles maux soufferts

Nous connaîtrons, enfin, ce rêve de lumière,

D'allégresse et d'amour qui s'appelle la terre !

PROMÉTHÈE

OEdipe, ô cœur frappé qui parles de mourir !

Les rumeurs cessent brusquement.

Prends le corps d'Antigone et va l'ensevelir!

OEdipe, pendant le monologue de Prométhée, creuse une tombe et ensevelit Antigone.

Les voix qui t'ont parlé des antres prophétiques T'ont dit que tes douleurs ne furent pas uniques, Et que tous les Titans en furent accablés.

Et, moi-même, je vois, chaque jour, sans trembler, L'ombre du Vautour noir s'avancer dans l'espace. Je sens son bec fouiller dans mon flanc qu'il crevasse. Il lacère mes chairs et je ne me plains plus, Car j'attends que les jours d'horreur soient révolus, Et que les dieux oisifs se lassent du spectacle De mon martyre affreux !

Un destin sans oracle Ne m'a jamais prédit la fin de mes tourments. Plus ferme que le roc qui me relient : j'attends ! Je crispe obstinément mes mains exténuées. J'ai, dans les yeux, la forme errante des nuées, Les couleurs de l'aurore et du Soleil couchant, Et mon sommeil lucide est troublé constamment Par des spectres hantant l'effroi des altitudes !

Ah ! que sont tes douleurs, près de nos solitudes D'où le monde apparaît plus calme que la mer? Là, j'ai pour compagnons les nuages de l'air,

Les constellations claires et dispersées,

La Vierge, les Verseaux, les Ourses renversées...

Je vois le tourbillon d'où l'Aigle prend son vol,

Antarès, Sirius, Aldébaran, Algol

Dont les éclats changeants dorent la nébuleuse...

Puis, voici Procyon, Bellatrix, Beltégeuse

Escarboucles cloués au glaive d'Orion...

Je vois encor les yeux du Cygne et du Lion

Oui contemplent le Mage, Andromède et Céphée,

Et j'entends les accords de la lyre d'Orphée

Célébrer le lever d'Arcturus, d'Altaïr,

D'astres dont la beauté m'empêche de haïr

Ce roc où, malgré tout, il me reste les songes !

Des élans de colère et de rage me rongent, Quand de soudains éclairs allument leurs foyers, Quand des nuages bas s'étendent, déployés Comme des aigles noirs qui portent, dans leurs serres, Les lueurs de la foudre et les sons des tonnerres ! Quand les cieux ont l'aspect de mondes écroulés, Ou de profonds remous d'Océans refoulés, Nous suivons, du regard, les ouragans qui luttent...

TYPHON Les désirs révoltés de nos âmes exultent !

ATLAS Puis le temps redevient sans clarté, sans repos...

ENCELADE

Nous attendons, murés vivants, dans nos tombeaux, Enchaînés sous des rocs, étouffés par la terre...

PROMÉTHÉE

Et, malgré vos douleurs, malgré votre misère, Qui de vous implora le Néant ou la Mort ? Oui, des Titans vaincus, se lèvera moins fort?...

Avec une force nouvelle, des rochers roulent, des marteaux frappent le fer, des rumeurs et des appels retentissent. Cette clameur menaçante accompagne le dialogue de Prométhée et des Titans.

Entends-tu le travail des forges souterraines ?

Qui peut désespérer des vertus souveraines Que mirent, en nos cœurs, les âges radieux?

Les socs de la douleur aiguisés par les dieux Entameront en vain nos poitrines noircies, Nos muscles tortueux et nos chairs endurcies, Nous ne céderons pas!

HYPÉRION

Nous resterons muets !

Qu'importent les espoirs et les rêves tués

Dont onsent, dans le cœur, s'entasser les poussières.

ROBUR Plus d'imprécations !

DOLOR

Plus de molles prières !

HYPÉRION Plus de regrets tournés vers les bonheurs vécus !

TYPHON L'Olympe doit compter, avec nous, les vaincus!...

DOLOR

La douleur, sur nos traits, semble pétrifiée Et, par elle, souvent, notre âme déifiée Impose des respects dont les dieux sont jaloux !

PROMÉTHÉE

Œdipe sois muet et sois grand comme nous ! J'ai refusé le sceptre et la toute-puissance Que Zeus me proposait! Un pacte d'alliance Aurait pu terminer mes tourments ! J'aurais pu Devenir immortel, mais je n'ai pas voulu ! J'ai préféré mon roc, mon martyre et mes larmes !

Je veux me libérer, mais c'est avec des armes Qu'ils ont cru m'arracher!

OEdipe, sans effroi, Songe, implacablement, que tu n'as plus que toi ! Que de ton désespoir, renaisse ton courage. Sois prêt, comme nous tous, pour la lutte et l'outrage ! Pour redevenir fort, OEdipe, ensevelis Le cadavre adoré sur lequel tu gémis ! Ensevelis l'enfant que créa ta souffrance, Sache, clans le tombeau, coucher ton espérance! Des forces qui, jamais, ne devraient dépérir, Souviens-toi qu'elle fut la dernière à mourir...

CHOEUR

L'ombre d'or Apollon, devant le Soleil passe

Et les étalons blancs ont des ailes de feu...

Apollon arrête son char devant le soleil.

Page 1