LE BOMBARDEMENT
Le plan de l'amiral anglais était de faire débarquer, sur le rivage de Beauport,
quinze cents hommes qui devaient aussi traverser la rivière Saint-Charles sur des chaloupes et marcher de là contre la ville.
Quelques vaisseaux s’avanceraient aussi vers la place et feraient mine de la tourner pour simuler un débarquement à Silery.
Alors, les quinze cents hommes du major Whalley s’élanceraient sur la ville, du côté de la rivière ; et, une fois sur la hauteur, ils mettraient le feu à une maison, signal qu’on reconnaitrait de la flotte en débarquant à la basse ville deux cents hommes qui s’ouvriraient un passage du port à la ville haute. Les assiégés, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient où porter leurs coups, tandis que les deux détachements anglais se rejoindraient dans la place et cerneraient les habitants.
Mais la précipitation et l’inconséquence de l'amiral même, ainsi que la vigoureuse résistance rencontrée par Whalley, mirent ces projets à néant.
M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empêcher l'ennemi de prendre position sur terre. Il n’était décidé qu’à inquiéter, par quelque escarmouche, le débarquement des troupes anglaises pour les engager à :
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se transporter de ce côté-ci de la rivière Saint-Charles, où il aurait donné contre elles avec ses forces, alors que la marée haute eût enlevé toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient échappé aux balles françaises n'auraient guère pu se préserver d’un bain forcé non moins dangereux.
Le gouverneur n’envoya à leur rencontre, lorsqu'ils prirent pied à la Canardière, le 18 octobre, que trois cents hommes choisis parmi les troupes de Montréal et que M. de Longueuil devait commander.
Du côté de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu, devait inquiéter les Anglais avec soixante miliciens, ses censitaires, que, malgré son grand âge, il dirigeait en personne.
Nous verrons bientôt comment le major Whalley fut reçu avec ses quinze cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tête, s’avancent formidables vers la ville.
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midi lorsqu'ils jetèrent leurs ancres pour s’embosser * devant Québec.
Suivirent quelques minutes employées à carguer les voiles. Et, soudain, d’innombrables jets de flamme bondirent des sabords, comme autant de longs serpents de feu.
Au mème instant, nos remparts et nos quais se couvrirent de flamme et de fumée, tandis que de formidables détonations s’'entrechoquaient dans l'air qu'elles faisaient vibrer d’un fracas sourd et prolongé.
Alors une scène splendide anima tout d’un coup la ville et la vallée de la rivière Saint-Charles.
Le ciel était pur et bleu, à l'exception d’une teinte purpurine qui frangeait l’horizon sur la cime des monts lointains.
Les arbres qui ombrageaient encore à
cette époque la vallée de la rivière Saint- Charles, exhibaient mille nuances variées
* Un vaisseau est embossé lorsqu'il a jeté deux ancres l'avant et à l'arrière, pour résister au flot et au 1 servir ainsi plus aisément de son artillerie en prése int le flanc. .
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jusqu'aux montagnes, que Féloignement et l'automne teignaient d’un bleu pâle et presque rougeûtre.
Partout. dans la vallée comme sur les monts, les feuilles des arbres dont la sève était figée, se desséchaient sous les étreintes mortelles du froid et des pluies de l'automne.
Sur certains arbres du vallon, elle se paraient d’un rouge-feu tranchant sur les tons plus päles qui en doraient d’autres.
Sur le plus grand nombre, elles n'avaient que cette teinte uniforme d’un jaune clair qui faisait le fond du tableau. Enfiu, on voyait encore, çà et 1là, quelques rameaux conserver un reste de verdure.
Mais pour eontraster avec ce riche deuil de la nature, ce n’était partout que bruit et mouvement.
Dans les intervalles de chaque décharge, d'artillerie, on entendait au loin crépiter la fusillade ; car tandis que les vaisseaux de Phips jetaient l'ancre devant la ville. les troupes commandées par Whalley et portées sur une multitude de bateaux et de chaloupes, forçaient de rames vers la terre
où elles paraissaient être chaudement re çues. Ge bruit distänt de mousquetades se confondait avec les détonations plus bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallons en vallons, pour aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides, comme les derniers grondements du tonnerre.
Enfin, on entendait passer de temps à autre, au-dessus de la ville, de rauques miaulements semblables à ceux d’un tigre en colère ; c’étaient les boulets anglais qui & frayaient dans l'air un bruyant passage.
Si le feu de la flotte était bien nourri, celui de nos cinq batteries ne l'était pas moins, ce qui étonnait beaucoup les Anglais.
Car ayant capturé, près de l’ile d'Anticosti, madame Lalande et mademoiselle Joliette, * les ennemisleur avaient demandé si Québec était bien défendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant même que le peu de canons qu'ii y avait dans la place étaient démontés et à moitié enfouis dans la terre
* Cette demoiselle Joliette devait être une tante de la petite-fille de M. Joliette, le découvreur du Mississipi, laquelle épousa mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché.
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et le sable. Mais quand nos boulets de dixhuit et de vingt-quatre se mirent à hacher les cordages, à casser la mâture, à fracasser les bordages, à trouer la coque des vaisseaux et à massacrer les Anglais, il leur fallut hien modérer la joie prématurée que la réponse de leurs prisonnières leur avait causée. Et faisant venir les dames, il leur montrèrent quelques-uns de nos projectiles en disant : ‘ Sont-ce là les boulets de ces canons que vous disiez enterrés dans le sable ? ”
Mais si l’on voit notre artillerie faire du dégat sur la flotte ennemie, il n’en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi dommageables à la place assiégée.
Jamais ville bombardée ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes blessés dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier ; il fut atteint par un boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher de la cathédrale.
La Hontan rapporte que durant tout le bombardement qui dura la plus grande partie de l'après-midi du: dix-huit pour recommencer le matin et finir le soir du dix-neuf octobre, c’est à peine si les pro-