‹ Le Tombeau de Charles BaudelaireChapitre 18 sur 44 · Epilogue · texte numérisé non relu

Epilogue

Baudelaire fut de la race illustre des poètes faméliques qui, en France, remonte ostensiblement à Rutebœuf. Regardez bien ce portrait en phototypie des« Œuvres posthumes » éditées par Crépet. Cette figure glabre, comme celle d'un prêtre ou d'un acteur, ces cheveux au vent qui semblent soulevés par les dernières rafales du romantisme — c'est Charles Baudelaire. Oh ! que ce paletot semble usé, ce linge élimé ! Oh ! le triste dandy que ce noble et grand artiste ! Car dans l'arrangement de ces plis il y a un souci d'élégance, dans ce sourire crispé, dans cet œil un peu hagard, il y a le reflet navrant de la dèche ; dans toute l'attitude du poète — il y a quelque chose qui reflète sa vie entière consacrée au culte de l'Art et toute bouleversée d'atroces soucis d'argent. D'une écriture lapidaire, il a tracé sur ce portrait : ridentem ferlent ruinée. Infortuné

poète ! Tu raillais le sort, et cette sombre déité créée peut-être par le concours des sentiments hostiles de tes contemporains, s'apprêtait déjà à t'engloutir — vivant, paralysé, muet, ne poussant plus qu'un cri : non, sacré nom, non... Oh ! poète, tu fus de la race de ceux qui ont su dire non, ce mot que ne peuvent proférer les races esclaves.

Combien ton sort fut-il différent de celui de tes illustres contemporains. La guitare d'Aifred de Musset, le luth sonore de Lamartine, la harpe à pédales de Hugo — tout cet orchestre n'empêche pas d'entendre la note écarlate de ton clairon d'airain. De Musset se fit pardonner ses péchés de jeunesse, Lamartine fut chef du gouvernement de la République, Hugo, pair de France, devint le Proscrit sublime mais amplement rente. De Vigny siégea à l'Académie — toi seul, de cette grande Pléiade Romantique, fus irrévocablement pauvre, famélique pourchassé par les créanciers pour une misérable dette de 10.000 francs que tu ne pus jamais payer. Alcoolique comme le poète de Namouna, tu t'enivras de gloire, d'eau-de-vie et d'opium, de haschich et de rêves. Surtout de rêves, car les rêves ne coûtent rien. Enivrez-vous ! t'écrias-tu dans un de tes poèmes incompris. Comme tes illustres devanciers, tes vrais frères en poésie, de Quincey et Pué — tu vécus dans les rêves de la Narcose. Enfin, tu assumas les malédictions de ton siècle et cette grande colère n'est pas près de se calmer. Oh non ! elie gronde encore au pied de ton humble monument, elle te conspue, elle t'invective. Tu n'es donc pas mort. Moins que nous, peut-être, qui disparaîtrons demain et pour toujours.

Ma tâche terminée, je vois qu'elle est à peine un commencement. En effet, le commentaire des Fleuys du Mal est encore à faire : il faut pour cela une étude de la vie de Baudelaire plus complète, plus documentée que les essais publiés jusqu'à présent. Il est surtout urgent d'étudier ses manuscrits avec plus d'attention que ne l'ont fait ses biographes et même le dernier en date. M. Crépet — un peu trop préoccupé de sa respectabilité personnelle qui n'était pas du tout en jeu. L'importance psychologique des fragments inédits qui ont vu le jour grâce à M. Crépet prouve l'intérêt qui s'attache à ceux qui sont demeurés inédits et même inexplorés. 11 faudra bien un jour se décider à soumettre la légende de Baudelaire aux analyses modernes, soucieuses de vérité — et de vérité seulement, ce qui est autre chose que la vérité mitigée des barbacoles.

Mes notes, mes hypothèses sur les Cycles — je n'y attache aucune importance : ce ne sont que des questions à débattre, des prétextes à une étude plus approfondie de l'Œuvre, des toquades de glossateur, si on veut.

Un autre travail, à peine ébauché par moi, dans mes neigeuses et paisibles retraites villageoises, si éloignées de Paris! — c'est la révision des textes et la notation des variantes. Pour cela, il faudrait revoir les textes sur les manuscrits, et sur les publications premières. Je n'ai comparé que les textes imprimés de 3 éditions et déjà j'ai découvert dans l'édition courante, que MM. Lévy réimpriment chaque année depuis plus d'un quart de siècle, un nombre très considérable d'erreurs manifestes, de contre-sens et de négligences typographiques. Le même travail ""serait à faire en comparant le texte des 32 poèmes nouveaux de la 2me édition au texte des mêmes pièces publiées dans les Revues (indiquées dans le livre : Baudelaire, souvenirs, etc., chez Pincebourde, 1872), et celui des 25 poèmes ajoutés à l'édition posthume — avec les Revues où ces poèmes ont d'abord paru.

C'est un travail attrayant que je signale à la piété des Baudelairiens.

A. OUROUSOF.

Moscou, 1895,

Hommage

e temple enseveli divulgue par la bouche Sépulcrale d'égout bavant boue et rubis Abominablement quelque idole Anubis Tout le museau flambé comme un aboi farouche

Ou que le gaz récent torde la mèche louche Essuyeuse on le sait des opprobres subis Il allume hagard un immortel pubis Dont le vol selon le réverbère découche

Quel feuillage séché dans les cités sans soir Votif pourra bénir comme elle se rasseoir Contre le marbre vainement de Baudelaire

Au voile qui la ceint absente avec frissons Celle son Ombre même un poison tutélaire Toujours à respirer si nous en périssons

Stéphane Mallarmé

Guirlande d'Or

Pour le « TOMBEAU DE BAUDELAIRE »

aitre aimé ton orgueil nous a montré la Voie Où ceints d'aube resplendissante nous passons. Nos mains, riches déjà de futures moissons, Epandent sur tes Fleurs des caresses de joie.

Tu donnas à nos voix l'éclat des olifants, Et la grâce des lys à nos cythares folles, Orphée aux pennons clairs de gloire et d'auréoles, Qui charmas de ton Verbe un empire d'enfants.

Et depuis ta Venue heureuse nos escortes Ont scandé leur Extase au rythme de ta Voix, O grand Ordonnateur lumineux dont les Lois Du Jardin merveilleux entr'ouvrirent les portes !

Nous qui passons dans des chars pavoises d'été, Nous te devons l'encens de nos apothéoses, Et fous d'air libre nous venons pleurer des roses Sur les soleils vainqueurs de ta divinité.

Puis nos Guirlandes d'or où ton amour peut lire La prophétique ardeur des adorations, Au seuil éblouissant des prochaines Sions, T'apportent le miel blond des enchantantes lyres.

Au flamboiement vermeil des bannières d'extase. Sur les mondes vieillis passent, par échappées, Dans des sentes d'aurore où les caresses jasent, Les semeurs de lumière et les briseurs d'épées.

Ils ont le front paré des joyeuses pâleurs

Des dieux à qui les fleurs prodiguent trop d'encens,

Et portent l'infini des rêves étoileurs

Dans leurs yeux où sommeille un ciel de miels grisants.

Et nimbés de l'espoir dont leur Matin se drape Devers l'Ile qu'illune un exil d'orchidées, Ils étendent leurs mains teintes du sang des grappes Qu'en une Treille heureuse elles ont maraudées.

Leur chanson triomphale a des appels fleuris Qui soleillent les cœurs de douces bleuités. Et devant leur splendeur les vieux peuples surpris Ouvrent les portes d'or aux Porteurs de clartés.

Ainsi, nous bannissons la nuit triste des syrtes Qui s'éplorent aux mers d'abîme et de douleurs. Nos théorbes d'azur enguirlandés de myrtes Charment les fronts meurtris d'un gazouillis de fleurs.

Voici l'essaim naïf des croyances heureuses Qui soulève pour nous le voile de Demain : Un avenir doré d'aurores murmureuses Enneige de douceurs les ronces du Chemin.

Les reposoirs d'oiseaux et les roses de flamme, Et les dais de splendeurs que nos coeurs ont dressés, Pour les Pauvres dont sanglotent les blanches âmes, Chantent l'Hymne futur des fraternels baisers.

Car nos lyres d'enfants, comme un printemps fécondes Nos lyres d'or, dans la glèbe d'humanité, Jettent le germe immense et doux d'un jeune Monde Dont l'amour sera fait d'éternelle beauté.

Tu le vois, notre Orgueil est fleuri d'allégresses, Et nos Œuvres appelant les matins nouveaux, Font dans les chemins noirs sourdre un ciel de caresses Et dans la nuit des coeurs rayonner des flambeaux.

Mais devant l'Orient que nos triomphes moirent, Comme pour saluer les aubes qui naîtront Par delà ton Tombeau squame de vastes gloires Nous gemmons de soleil les Myrtes de ton Front.

Michel Abadie {Mars 189}

Nigra sed formosa

Contribution au « TOMBEAU DE BAUDELAIRE »

|ur l'idéal tombeau que je rêve à ta gloire, O sombre et grand poète ami, je dresserais, Parmi le vert laurier, le myrte et le cyprès. Une belle Africaine en sa nudité noire.

J'incarnerais pour toi le Deuil et la Victoire Sous sa forme robuste aux ténébreux attraits ; Et son front couronné de nuit, j'y verserais La splendeur d'un orgueil calme et blasphématoire.

Dans le rythme indolent de son superbe corps Devraient chanter, profonds et mystiques accords, Toutes les voluptés de la désespérance ;

Et sur sa gorge pure aux seins durs et pointus, En ses yeux imprégnés d'amour et de souffrance, On croirait voir flotter des paradis perdus.

Emile Blémont

Paris, décembre 1893.

A Baudelaire

Homo duplex.

'Ange Pur dont l'oeil clair exhale un firmament, Chante : <■> Suis-moi ! le Beau te rappelle. Illumine Ton âme, revêts-la de ma vaillante hermine! Mon azur a banni la volupté qui ment. »

Et l'Ange Impur, aux yeux cernés divinement, Soupire : « En mon regard de femme l'on devine Le lustre intérieur d'une fête divine, Et c'est un paradis qu'évoque mon tourment ! »

Comme un vent noir de mer qui fait gémir la toile, Quand ces jumelles voix, de la fille à l'étoile, Avivaient ton amour du frisson constellé, —

Hautain, tu traversas notre fange effroyable, Pâle amant d'Andromaque au long voile, exilé Dans l'air pâle où se meurt l'Idéal introuvable...

Comtesse Viviane de Brocélyande

Pour copie terrestre et conforme :

Raymond Bouyer

Maane-Tungsind

Aften synes Maanen lidt trrettere glide som en blœdagtig Skœnhed paa et Hav af Puder lagt, der strejfer Brystets Omrids og glatter sin Side med Iet og adspredt Haand, fœrend Sœvnen faar Magt.

Udstrakt paa Snelavinernes blœde Silkerygge hun nyder kenge dœende en Afinagt uden Ord, og hendes Blikke fœlge de hvide Skyr, som bygge Luftsyner i det Blaa som et Blomst-og Greneflor.

Naar stundum i sit taerende Savn paa demie Kugle hun tyst en Jaare faelder, som hun sœgte at kjule, en Digter uden Sœvn, som i stille Andagt gik,

tog denne matte Draabe i de hulede Hrender,

en hvid Juvél, hvis Perlemorsglimmer ham blaender,

og gemmer den i Hjaertet for Solens hede Blik.

Ch. Baudelaire : Les Fleurs du Mal, LXVI. — Tristesse de la Lune

traduction danoise par

Sophus Claussen

Premières Larmes

ale sous la céruse et les cheveux trop noirs, L'illustre premier-rôle encor jeune aux chandelles, L'homme à femmes, malgré son âge adoré d'elles, Obtient comme au beau temps, des effets de mouchoirs.

Et, depuis des milliers et des milliers de soirs, Froid comme un glaive et sûr de tant de cœurs fidèles, Il prodigue, Antony de centaines d'Adèles, Ses sanglots simulés et ses faux désespoirs.

Pourtant la sciatique est à la fin venue. Horreur! Elle le cloue aux pieds de l'ingénue Qui, pour qu'il se relève, aide le vieux barbon,

Alors, l'acteur, gâté par quarante ans d'éloge, Court se cacher et fondre en larmes dans sa loge. • — C'est la première fois qu'il pleure pour de bon.

François Coppée

Septentrion

Pour Baudelaire, et en souvenir de Léon Cladel.

jes bras levés en un grand geste qui bénit, » Devant l'autel sans crucifix ni sanctuaire, Sous la voûte très basse où de l'or s'embrunit, Avec le rhythme rude et froid du statuaire L'Officiant énonce un mot qui prémunit...

Le Mal. Rien ne frémit au fond de la nef froide. Les piliers sont de glace et le temple est glacé, Et le feu primitif depuis longtemps passé N'anime plus le cœur éteint ni le col roide Des assistants chez qui le Mal est effacé.

Les murs et les piliers, les portes sont de glace ; Des mots, des mots, des mots, où ne clame jamais Que la voix creuse de la mort dont c'est la place, Redisent calmement : « Au néant, je soumets Tout ce qui vit, tout ce qui vibre et qui s'enlace !... »

L'Officiant poursuit son discours pour lui seul : Au mot qui prémunit, le temple et ses fidèles,

5o LE TOMBEAU DE CHARLES BAUDELAIRE

Plus muets qu'en hiver les bois sans un bruit d'ailes, Se sont couverts d'un morne et lourd et froid linceul, Et tous et toutes se sont cachés, eux près d'elles.

Devant l'autel cependant.

plus austère et comme intérieure,

la parole achève son acte destructif.

Le temple disparu dans son sol de neige,

et les assistants sombres avec lui,

tout ce froid mortel argumente la parole

de l'Officiant.

C'est une fièvre au rhythme bas et précis :

Sans phrases de repos,

se fait entendre la criante cadence

d'une ville vue autrefois, sous un ciel livide,

des faubourgs fumeux enfermant des rues droites, aux maisons trop égales : l'échiquier monstrueux d'une vision maladive, où marchent sans mot dire, ou si peu, des êtres qu'on pourrait croire insexuels, avec, très rarement, le sourire pervers d'une femme étrangère égarée ici.

Tout ce marbre tremble de fièvre, et cependant, De sa voix solennelle et haute, D'un qui n'eût pas commis de faute, L'Officiant affirme en un retour ardent Qu'on lui devra la floraison du Mal qui venge : Du Ciel à son appel fond furieux un ange,

A qui toujours il répondra : s< Je ne veux pas « Reconnaître la règle où tant d'autres se plient ;

« Je veux marcher d'un pas « Toujours libre, et qu'aucuns de tes pareils ne lient ! »

Peut-être un paysan probe et venu de loin,

Seul visage animé dans le temple de glace,

La main sur son bâton d'ermite, dans son coin,

Attaché par la foi longtemps à cette place,

A répondu : « C'est bien. Se révolter est grand ! »

Or, la règle, c'était l'Officiant.

Fernand Clerget

Scripta manent

A la gloire de Baudelaire^

|u fond des matins bleus voyant planer les neiges, Des oiseaux très grands ont lustré leurs ailes d'or ; Leurs duvets blonds, tombant — au soleil des Norwèges Ont fait naître l'Amour parmi royal décor !

Mais pour nos cœurs souffrants ensommeillés encor, Quel Aigle avec une âme a pu sur des arpèges Nouveaux, faire passer le Rêve en beaux cortèges, Et donner le Frisson de l'ivresse et la mort ?

Or, c'est un Roi sans trône et grand de l'univers Idéal, dont les chants furent autant de vers Qu'il fit florir partout encadrés par des voiles...

Et son Geste sur sa lyre d'or, et ses cris, Ont tant ému le Ciel, que, superbe, il a pris, Le chemin éternel qui conduit aux étoiles !....

Henry Degron

Sous l'arbre

ans le jardin fermé dès l'innocent outrage L'arbre ancestral étend ses bras insidieux, Et le poète au cœur profond, peuplé de Dieux, En esprit rôde auprès du ténébreux ombrage.

L'archange intérieur qui tout bas l'encourage, Le démon qui parfois transparait dans ses yeux. Au secret des rameaux dormant pareils entre eux, Ont dans son oeuvre ensemble admiré leur ouvrage.

Et dans le vaste éden de l'art, autre univers

Accru de siècle en siècle, aux seuils toujours ouverts,

Un labyrinthe appelle, épouvante et fascine.

Tout, couleur, hymne, encens, cri, frisson, le flambeau

Liturgique ou maudit, l'autel ou l'officine,

Autour d'un nom magique éclate en fleurs du Beau.

Léon Dierx

Eine Erscheinung

DER DUFT

ein léser hast du einmal eingesogen Mit wollust nach des feinen schwelgers brauch Das weihrauch-kom in eines dômes bogen — Und eines kissens matten amberhauch ?

O tiefer reiz wenn das vergangne wieder Zum leben auferwacht und uns beruckt !

Und wenn der freund aus der geliebten glieder Die zarte blume der erinnrung pflùckt.

Aus ihren schmiegsamen und schweren haaren (Die weihrauch-rost und ambra-kissen waren) Entchwebte wilder trotziger geruch.

Aus ihrer kleider sammt-und seidentuch Sanft ùberhaucht von reinem jugendschmelze Befreite sich ein duft wie duft der pelze.

Ch. Baudelaire : Les Fleurs du Mal XXXIX. - Un Fantôme II. — Le Parfum

traduction allemande par

Stefan George

Das Bild

iiicHTUM und tod verwandelten in schlacken Die feuerglut die einstens in uns gor.

Der zarte heisse blick der schoenen augen Und dieser m und \vo sien mein herz verlor,

Die Kùsse stark wie eine zauberpflanze Und unsr e laute liebesraserei, O schrecken was verblieb von irhrm glanze ! Nichts aïs ein blasser schattenriss in blei,

Der so wie ich verstaubt und ait geworden Und den die zeit ein greis voll scheeler gunst Tagtaeglich fegt mit rauhem flugelpaar...

Du dùstrer feid des Iebens und der kunst Du sollst mir niemals im gedaechtnis morden Sie die mein ruhm und meine wonne war.

Ch. Baudelaire : Les Fleurs du Mal, XXXIX. — Un Fantôme IV. Le Portrait

traduction allemande par

Stefan George

Matin

i|ORNE et silencieux enfin, il dort aux plis Du linceul noir et qu'alourdissent les années ; Le vent qui défeuilla les guirlandes fanées Empêche d'écouter les hymnes affaiblis.

Quel printemps, parfumé des parfums abolis, Pourrait refleurir les forêts découronnées? Le pur soleil des victorieuses journées S'est à jamais éteint dans les couchants pâlis.

Nul sanglot de lyre n'éveillera sa gloire,

Et seul, la nuit, un souffle obscur et sans mémoire

Frôlera le deuil anonyme du tombeau.

Et la vieille voix qui clamait l'oubli s'jst tue ; Et le jeune matin, étincelant et beau.

Illumine au fronton du temple la Statue.

A. -Ferdinand Herold

Vers

A Charles Baudelaire.

pu sus le grand sanglot des jets d'eau les affres des absences loin des terrains bleus tout parfumés d'essence et gais de pagnes bleus Tu sus ce qu'on peut savoir de nostalgique.

Quand tu fus lentement crucifié

par de noires négresses et des bourreaux marrons

Tu n'en donnas pour gage qu'une larme

sertie des musiques, sertie des parfums

parée des splendeurs longues des chevelures

Tu conquis l'unité de la souffrance et l'inutile.

Et lors tu aboyas à la lune, tristement

comme un grand chien noyé dans les ombres d'Hécate

et puis tu fus noyer ta pensée délicate

dans la nuit, de la parole et du geste, complètement.

Maître, qui fus Celui, un instant pour nous tu dois, de ceux qui se passent le flambeau l'éternel flambeau, qui nous éclaire, nous recevoir le tribut des hymnes clairs et beaux <n nous aurons des lits pleins d'odeurs légères des divans profonds comme des tombeaux. »

'je suis...

e suis la synagogue, on y dit pardonnez-nous Car nous avons pâti, gravement contre nous Et avons nui, au pauvre Dieu, qu'avons construit De nos mains, de nos nerfs, et puis de notre ennui.

Je suis la basilique, on y dit pardonnez-nous Car nous avons bâti sur le sang et le sable, Les os d'autres martyrs pavent le sol où nos genoux Implorent quelque chose, comme un dieu de clémence Et peut-être de démence.

Et je suis la mosquée, les offrandes des pâtres

Parent mes murs sans images — ce sont les pauvres fruits

Du désert marâtre où leur vie se détruit.

Et je suis la mosquée, du plus haut minaret

J'ai su chanter ma peine et mon bonheur, aussi.

Gustave Kahn

Fleur du Mal

a tombe t'environne et le vol des harpies Tourne autour de sa main ténébreuse, où fleurit in3| Comme un bouquet mauvais, le mortel manuscrit Lié d'affreux fils blancs qu'il applique en charpies.

Sa Joie et sa Douleur le gardent, accroupies, Et les seins dans les mains, devant lui qui sourit Se touchent, rose essor et chair de son esprit Remords voluptueux qui tord ses yeux impies.

Mais lui, dieu de lui-même et maître d'ignorer

Il songe à la beauté qui porte sans pleurer

La lune à son front bleu ceint de joncs verts et d'ulve,

Déesse qui descend dans le lac des péchés

Et, dans l'ombre sur l'eau de ses cheveux penchés,

Parmi tous les iris cueille la rouge vulve.

Pierre Louys

La Race forte...

a race forte aux yeux de Rêve Marche, les pieds ensanglantés, Vers les hauts Monts, tandis qu'aux grèves

Ricanent les sphinx ameutés.

Sa Voix grave à l'Amour mêlée Sonne la Joie ; et ses douleurs Par les beaux espoirs sont voilées, Telles des ronces sous des fleurs.

Cependant l'Azur taciturne Pèse toujours comme un affront.

Comme de pleurs une pleine urne Qu'une vierge aurait sur son front.

Alors sa Voix devient dolente, Et les échos, parmi la Nuit, Tremblent comme plaintes troublantes Dans le Silence où tout s'enfuit !

« Nous sommes les doux fils de la race Lointaine ; « Nos Aïeux ont semé l'Espoir par les chemins : « Nous l'avons recueilli pour qu'une Foi prochaine « Ouvre sa grande Porte aux souffles de Demain.

« Puis nous sommes allés, le long des routes blanches,

« Faire germer les fleurs aux sons de nos chansons :

« Les fleuves d'or des aurores, en avalanches,

« Aveuglaient l'Orient de nos frêles maisons.

* Les hommes n'ont pas vu que nos roses offertes « Contenaient la douceur de vivre et de mourir : « Les roses ne sont plus ; les routes sont couvertes « De Fleurs qui nous ont dit tout le Mal de souffrir.

« Pour éclairer nos cœurs pleins de bonnes tendresses, « De rayons frais comme les mousses des sommets, « Pour que nos fronts fiévreux s'inclinent aux caresses, « Étoile du Salut fleuriras-tu jamais ? »

La Race forte aux yeux de Rêve Marche, les pieds ensanglantés, Vers les hauts Monts, tandis qu'aux grèves Ricanent les sphinx ameutés.

« S. -Pierre Massoni

A Charles Baudelaire

i.chimiste cruel, pensif jeteur de sonde Dans le noir océan des ténèbres du cœur, Promenant au hasard ton rire et ta rancoeur. Amer et dédaigneux tu traversas le monde !

Goutte à goutte versant la magique liqueur De ton vers tout puissant qui détruit et qui fonde, Tel qu'un Esprit flottant mystérieux sur l'onde, Tu dominas ton temps satanique et vainqueur.

De la pourpre lyrique habillant l'ironie, Tu montras le néant de notre âme infinie Et fis sur nos fumiers éclore Floréal.

Royal vautour portant l'être humain dans tes serres, Nul n'a fouillé plus bas l'abîme des misères, Ni d'un plus haut essor plané dans l'idéal.

Edmond Picard

Les Fleurs du mal

éraclès merveilleux, vers un clos d'Hespérides Vers un clos que gardait le dragon du Réel, Les fils de l'Idéal aux songes de pur ciel

Partirent un beau soir par les routes arides ;

Ils n'avaient pas de glaives et leurs bras rapides Pour conquérir le beau verger aux fruits de miel Étaient vierges du bon estoc essentiel. Ils n'avaient pas de boucliers d'acier limpides ;

Or voici que poussaient vers eux sur le chemin

Des fleurs aux éclatants pétales de carmin,

Des fleurs comme on n'en vit jamais sur les cépées;

Et de ces fleurs du mal avec leurs mains, ces preux Se firent pour tuer le monstre des épées Et des égides où riaient des refiets bleus !

Edmond Pilon

O vase de tristesse, n grande taciturne.. Ch. B.

Vase de tristesse, à grande taciturne, O ma Mémoire, ô toi que grandit le cothurne Prestigieux du Temps, je te ferai l'accueil Que les tristes font à leurs frères. Lourd de deuil Et de remords, que ton front vers le mien s'incline Et réconforte-moi de tristesse divine, O Mémoire, ô rappel du Passé que je fus ! Guide mes pas peureux dans tes fourrés touffus Et verse dans mon cœur l'âme de mon mystère, Que mon cœur à sa source enfin se désaltère ! O veuve des jours morts, tombe des vains amours, Du songe qui me prit en ses savants détours, Belle femme, ô Mémoire, ô morne aux yeux d'abîme. Exhalant un parfum de ténèbre et de crime, Toi que drape de long le deuil des souvenirs, Qui détient le secret des puissants élixirs. Mêlant pour endormir ton éternel automne Au vin subtil de rose un poison d'anémone, Toi dont la main maigrie adoucit la douleur Et cueille d'autrefois jalousement la fleur, Sois mon amie et ma famille et ma patrie !

Tu me révéleras l'arcane de la Vie

Et tu me mèneras promener sur la mer

Lorsque tu m'auras fait présent du rêve amer.

Et là, parmi les flots hurlant à nos visages

Et le vol des oiseaux fou de mauvais présages,

Toi le Passé, moi déjà presque l'Avenir,

Libres amants, pour ne jamais nous désunir,

Nous nous abîmerons dans la mélancolie

Mugissante des vagues ; et notre folie

S'en ira sur la mer, effroi des ouragans,

Dernier débris de moi dans la fuite des ans

Qui s'effondre en la Nuit sous l'oeil faux de Saturne,

O Vase de tristesse, ô grande taciturne !

YVANHOÉ RAMBOSSON

Avr

A Baudelaire

Ja Dame étrange et docte à qui tu murmurais, Parce qu'elle savait être belle et se taire, La douleur et l'orgueil de ton soin solitaire Et chaque soir, hélas!, plus mornes tes secrets,

En larmes, sur la dalle unie et sans degrés Qui marquait tristement le sol dépositaire, S'est assise, des ans, avec leur ombre à terre, Regardant croître l'if et grandir le cyprès.

La Poésie en deuil aime les tombeaux nus Mais l'heure, le réveil et les pas sont venus... La cendre enfin tressaille au nom qui se diffuse ;

Et, pour sonner ta gloire à qui pleura ta Mort,

Celle qui fut l'amante est maintenant la Muse

Qui d'un geste de bronze embouche un buccin d'or!

Henri de Régnier.

IN

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