‹ Le Tombeau de Charles BaudelaireChapitre 23 sur 44 · PROSE · texte numérisé non relu

PROSE

la vie et l'expression du visage ; elle était mince et frissonnante, d'une vibrât ilité fine sous l'archet des mots. Et toute la tête dominait de la hauteur d'une tour l'attention effarée des assistants.

Au bout d'une heure, l'indigence du public se raréfia encore, le vide autour du magicien du Verbe jugea possible de se vider davantage ; il ne resta plus que deux banquettes. Elles s'éclaircirent à leur tour, quelques dos s'éboulaient de somnolence et d'incompréhension.

Il parla pendant près de deux heures. La salle lentement s'était à peu près toute écoulée ; peut-être ceux qui restaient s'étaient émus d'un penser secourable, peut-être ils demeuraient comme un passant accompagne au champ funèbre un solitaire corbillard.

Le Poète ne parut pas soupçonner cette désertion qui le laissait parler seul sous les hautes travées. Une dernière parole s'enfla dans le vent des manchettes : « Je salue en Théophile Gautier, mon maître, le plus grand poète du siècle. » Et la taille rigide s'inclina, il se libéra en trois saluts corrects — à moins qu'ils ne fussent ironiques — de la politesse glacée des applaudissements. Rapidement une porte battit. Puis un huissier emporta la lampe ; je demeurai le dernier dans la nuit retombée, dans la nuit où sans écho était montée, s'était éteinte la voix de ce Père de l'Eglise littéraire.

Camille Lemonnier

Les premiers vers de Baudelaire

ont la haut, tout la haut, loin de la route surt, Des fermes, des vallons, par delà les coteaux, Par delà les forêts, les tapis de verdure, \\Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux ,

On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme Que forment quelques pics désolés et neigeux. L'eau nuit et jour y dort dans tin repos sublime Et n'interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert, à l'oreille incertain? Arrivent par moments des fruits faibles et longs Et des échos plus morts que la cloche lointaine D'une vache qui broute au penchant des vallons.

Sous mes pieds, sur ?na tetc et partout le silence, Un silence qui fait qu'on voudrait se sauver, Le silence éternel en la montagne immense. Car l'air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel dans cette solituar Se contemple dans l'onde, et que ces monts là-bas Ecoutent, recueillis dans leur grave attitude, Un mystère divin que l'homme n'entend pas

Et lorsque par hasard une nuée errante Assombrit dans son vol le lac silencieux, On croirait voir la robe ou l'ombre transparente D'un esprit qui voyage et passe dans les deux.

PROSE 9ç>

Qoiq'on ne trouve ces vers dans aucune édicion de Baudelaire, ils ne sont pas tout à fait inédits : Je les ai communiqés à un de nos amis qui faisait une notice nécrologiqe sur Baudelaire pour Pincebourde. Ils doivent être de 1840 ; c'est vers cète époqe qe j'ai conu Baudelaire au colège Louis le grand, en même temps q'Octave Feuillet et Deschanel. Nous n'étions pas très liés, car je n'étais pas de sa classe, mais je le respectais beaucoup, parceq'il était fort en vers latins. C'est la meilleure école pour faire des vers français, et depuis q'un ministre a imaginé de suprimer les vers latins dans les lycées, les jeunes gens ne savent plus ce que c'est qe la prosodie.

Alors corne aujourdui, les candidats à la littérature se groupaient en sociétés d'admiracion mutuèle. Dans le cénacle de Baudelaire, il i avait Banville, Murger, Pierre Dupont, Champfleury, Privât d'Anglemont, Vitu, Asselineau, Filoxène Boyer, et un peintre de beaucoup de talent nomé Deroy, qi est mort très jeune, et dont il ne reste, je -crois, qe deus portraits, celui du père de Banville, qi doit apartenir à Rochegrosse, et celui de Baudelaire à vingt ans, qi a été chez Asselineau et qe j'ai revu depuis chez le docteur Piogey. Il a figuré à une de nos exposicions universèles. J espère q'il sera un jour au Louvre, où il tiendra très bien sa place.

Nous n'étions pas cent à conaitre Baudelaire et pas dis à l'admirer. Vous êtes trop psicologue pour suposer que tous les poètes du cercle de Baudelaire le reconaissaient pour leur chef, mais chacun d'eus lui donait la seconde place. Leconte de Lisle était d'un autre groupe ; je crois qe c'est chez moi q'ils se sont rencontrés. Leurs relacions m'ont toujours paru très cordiales. Baudelaire a publié je ne sais où. peut-être dans le Parnasse de Lemerre, une notice très bienveillante sur Leconte de Lisle, et dans le dernier volume de Leconte de Lisle, publié cète anée, il i a un article très élogieus sur les Fleurs du Mal, article qi avait paru dans la Revue européène en décembre 1861.

Lons 1\L::\ard.

P. S. — Je viens d'assister, par le téléfone, à un dialogue entre Baudelaire et Leconte de Lisle dans le paradis des poètes.

LECONTE DE Lisle. — Bonjour, mon ami. Vous savez q'on va vous élever une statue ; c'est moi qi suis président du comité.

Baudelair.-:. — Pas possible I Et Téoale Gautier, mon maître inpeccable, n'a pas encore la sienne ! Cornent avez vous pu vous mêler de cela ?

Leconte de Lisle. — Si j'avais refusé, on aurait dit qe j'étais jalous, et vous savez qe j'ai trop d'orgueil pour cela.

Baudelaire. — Oh oui, je sais, je sais, mais je n'aime pas la sculpture, c'est un art de Caraïbes. Un buste, c'est bon pour vous, qi avez une tête de Jupiter.

Leconte de Lisle. — On ne dit plus Jupiter, on dit Zeus.

Baudelaire. — Oh laissez moi tranqile avec votre grec. Cela me rapèle le colège, et Louis Ménard, son paganisme et sa poésie filosofiqe. J'ai peur de le rencontrer, il voudrait me convertir aus faus Dieus.

LECONTE DE LiSLE. — Rassurez-vous, il n'est pas encore ici ; je l'ai laissé là haut en très bone santé, ne faisant plus de littérature : il a même oublié l'ortografe.

Baudelaire. — Cornent ! est ce q'il n'est pas docteur es lètres ?

LECONTE DE LlSLE. — Mais oui, et cela n'en est qe plus drôle. Revenons à votre monument. Il ni avait pas d'autre moyen de consacrer votre gloire éternèle.

BAUDELAIRE. — Si, il i avait un autre moyen : il falait rééditer mes œuvres, qi doivent être épuisées. C'est cela qi était moi. Je me moqe bien de ma figure ; je n'avais pas la ligne corne vous, je n'avais qe de l'expression, et l'expression, il n'i a qe la couleur qi puisse la rendre.

Leconte DE LlSLE. — Mon ami, vos œuvres sont épuisées en èfet, mais si on les réimprimait, la généracion nouvèle, qui vous admire de confiance, pourait lire vos vers. On s'apercevrait qu'ils sont sur leurs pieds, et on vous trouverait rococo. Ce qi est à la mode la haut, c'est ce q'ils apèlent les vers polimorfes, et qe de notre temps on apelait des vers faus.

BAUDELAIRE. — Tiens, j'aperçois Banville, alons lui sèrer la main, il nous récitera de vrais vers, des vers rimes et ritmés selon les règles de la prosodie romantiqe.

LECONTE DE LlSLE. — Vous avez raison ; restons fidèles au romantisme, et si les vivants brisent cète bêle langue que nous aimions, continuons à la parler dans le monde idéal ;

Pour de plus hauts destins qu'un autre siècle naisse Et d'un culte proscrit s'éloigne sans remords, Fidèle au songe eureus qi berça sa jeunesse Lui, restera courbé sur la cendre des morts.

Correctement selon le texte, le premier éditeur de Baudelaire, Poulet-Malassis avait imprimé :

Le chariot aux lourdes roues Le wagon enragé peut bien Ecraser majtête coupable

(Le Vin de l'Assassin. (Les Fleurs du Mal).

Dans l'édition postérieure Michel Lévy, (Baudelaire, Œuvres complètes, 7 vol, in-i2), un correcteur « intelligent » ( — Dieu vous garde ! — ) survient :

« Un wagon enragé ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Qui est-ce qui a vu ça : « un wagon enrage ? » — Un wagon n'enraGe pas : un wagon s'enraKe. »

— et l'animal corrige !

Asselineau s'é'ait chargé de revoir les épreuves pour l'ami avant nous parti. Mais luimême déjà était atteint du mal qui allait nous l'enlever, et sa piété jalouse s'obstinait à repousser tout co C urs : le Monstre lui échappa... — Inexorablement, à jamais, l'édition Lévy porte

Le wagon enraYê peut bien

Baudelaire, si minutieux dans le soin de son Œuvre, en fût tombé roide !...

Mais ce n'est pas tout, — et, comble de cruauté, voici qu'elle-même l'édition dernière, définitive, de notre pourtant impeccable Alphonse Lemerre reproduit à jamais l'abominable, le niais non sens !

Le wagon enra Yi peut bien

J'ai supplié Lemerre de mettre un « carton. » L'a-t-il mis ? — Mais tous les exemplaires déjà sortis, et combien !!!

Contre l'irréparable, que faire ?

Qu'au moins cet erratum soit ici apporté comme couronne funéraire à la mémoire de l'ami glorieux et cher.

Je veux croire, s'il nous regarde, que cette oblation ne lui sera pas la plus indifférente....

Nadar.

E véritable signe, pour l'artiste, de sa divinité, c'est la joie pure et naturelle de son chant. En vain son esprit fut souillé par d'antiques ou de modernes éducateurs, en vain a-t-il endossé parfois le costume à la mode : dans son œuvre il apparaît délivré de toute influence étrangère, retrouvant pour créer la simplicité primitive. — Je vois ainsi Baudelaire. Cette attitude qu'il dut se composer dans la vie pour vaincre l'indifférence de ses contemporains n'a pu tromper que les lecteurs superficie 1s.

La critique et les vaines admirations s'acharnèrent après une défroque vide, tandis que le Poète se dérobait, souriant et inviolé. Au costume du dandy, aux pots de fard qui attirent comme des mouches, les petits biographes, je joins le masque du chrétien à la Pascal, celui du pessimiste contempteur de l'humanité. Rien, je l'affirme, ne m'intéresse que son âme nue.

Et la sienne planait bien au-dessus de ces misères. Je ne m'arrêterai donc point aux arabesques de son œuvre, aux cris de mépris, de révolte ou de dégoût : seul son amour m'attire. Et si je sais le surprendre, je l'aperçois comme enivré par la révélation de beauté qu'il nous apporte. Cette beauté est si neuve ! Cs n'est plus celle d'une enfance gauche et d'une barbarie sommeillante ; c'est la beauté du labeur, de l'effort incessant, de la maturité victorieuse : La Femme créant elle-même sa grâce par le costume, l'Homme créant par son activité la poème sublime de la Ville, l'Ame enfin à l'aide des sens, chaque jour plus affinés, élargissant le domaine de la Connaissance, embrassant le monde dans ses multiples harmonies.

HUGL'F.S REBELL

OÉTE, que tu m'as trompé !

Je t'ai cru : grâce au charme de tes mots magiques, j'ai cru qu'il y a des lieux où l'on trouve de mystérieuses et chères correspondances, où les choses parlent d'une voix plus claire ou plus douce, où plus de rêves plus beaux flottent sur l'aile des nuages. Et je suis parti pour le chercher.

J'ai contemplé les paysages, j'ai visité les cathédrales, j'ai fait de longues stations, parfois dévotes, dans les musées et dans les cloîtres, j'ai suivi des rues inconnues, j'ai flâné dans des parcs très anciens, de lointaines suggestions se levaient du passé, j'évoquais des histoires oubliées, ou me berçais aux curiosités de la vie étrangère. Et comme j'entendais chanter dans mon cœur la mélodie de ta jolie romance, je me disais avec conviction : « Oui, c'est vrai, ces voyages sont délicieux ! »

Mais voici qu'un jour — c'était, je m'en souviens si bien, sous un ciel de violet et d'or, sous le ciel de l'Ombrie, dans la ville du Pérugin — j'ai senti peser sur moi le malaise des cieux étrangers. Je me suis demandé : *> Qu'est-ce donc qui me manque ici ? de merveilleux horizons m'enveloppent pourtant, et je suis entouré de tant de chefsd'œuvre, que j'en puis insatiablement réjouir mes yeux. Qu'est-ce donc qui me manque ici ? »

Et j'ai s^nti que c'étaient les teintes plus pâles de notre lumière, la douceur de nos ciels brouillés, nos arbres surtout, nos chers arbres aux feuillages amicaux. Et j'ai compris que la seule vraie correspondance qu'il y ait entre nous et les choses se trouve dans les lieux où nous sommes nés, où notre âme s'est ouverte en découvrant le monde dans l'obscur ravissement des sensations premières, où nos yeux ont pour la première fois cherché l'infini qui se cache derrière l'horizon.

Alors, le refrain de ta romance s'est tû. Mais en revenant sous mes vieux arbres aimés, ce sont encore des vers de toi, poète, qui chantaient dans ma mémoire et que je me répétais :

L'homme, ivre d'une ombre qui passe.

Porte toujours le châtiment D'avoir voulu changer sa place

Edouard Rod

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