MAQUETTE I
N front énorme que la lune blafarde lugubrement, et des yeux aux regards altiers de Créateur. L'homme est là, debout, un bras balant, et autre raidi, dont la main s'agrippe à un jeune tronc, à l'orée d'un bois. Les ongles de cette main griffent rageusement et pénètrent dans la chair, par peur et par haine, par peur de choir plus bas et par haine du réel....
Sentiment d'une puissance géniale...
De ce front, de ces yeux, s'élance un merveilleux poème, un magique paysage.
D'abord, aux pieds du Poète, un précipice qu'aucun œil n'a mesuré, et qu'il domine, hautain.
De l'autre côté, en avant, un lac immense et calme, sans barque, sans vol d'oiseau, un lac où s'ensommeillent les nénuphars aux racines longues comme des pensées tristes, les nénuphars et les songes qui s'y viennent baigner, mystérieusement. Le ciel est immensément bleu. Il n'y a pas d'étoiles.
Derrière le Poète, la forêt gravit une colline, aux ombres et aux éclaircies fantastiques, tour à tour terriblement ténébreuse et atrocement lumineuse. Entre les troncs, rugueux comme des rocs maléfiques en menace vers le ciel, les clartés ont de diaboliques regards.
Lentement, perpétuellement, le décor change ses formes, ses couleurs. D'abord le voile immense des brumes opalines, la myriade des reflets, la vie et comme le bruit des couleurs qui s'en viennent de tous les coins du monde se coucher en ce bois magique : les ors et les argents, les rouges et les verts, les bleus et les jaunes, les oranges, les indigo, les vermillons et toute la gamme des pierres précieuses et de leurs transparences. Peu à peu, s'effacent les teintes et les joies ; les groupes s'assemblent, se fondent, s'annihilent et voici que surgissent dominateurs, le rouge et le vert. Puis le rouge reste seul, en royale agonie. Le crépuscule défunt, le noir sort de ces antres, s'étend, serpente, semul-
tiplie, grimpe aux troncs, aux montagnes, atteint les nuages et tue leur fantasmagorie colorée. L'orgie a jeté son dernier rire de vie, son dernier cri de luxure. Voici que s'allourdit la domination de l'obscur et du Terrible où de blancs éclairs dessinent des menaces et des espoirs.
Là-bas, la-bas, dans le sentier, marchent à pas lents, lascifs, les filles de joies, les belles filles aux chairs roses et celles aussi à la peau de ténèbre.
Jacques des Gâchons Septembre i8çj.
Baudelaire à Bruxelles
E n'oublierai jamais ce soir mémorable. Les journaux bruxellois avaient banalement annoncé une conférence de Baudelaire. Le fait d'un grand poète, d'un des plus absolus esprits du temps, promulguant sa foi littéraire publiquement, semblait encore négligeable II faut se rappeler l'indifférence totale du Bruxelles d'alors pour 1 art suprême des mots : quelques lettrés seulement connaissaient l'auteur des Fleurs du Mal ; on vivait dans un air saturnien où se plombait l'Idée.
La Proscription, en passant par le territoire belge, n'avait agité que superficiellement ce consternant marasme : ils étaient restés sans amis intellectuels, les maîtres de la parole, les puissants ouvriers de la plume ; on leur avait ouvert les maisons ; on ne leur ouvrit pas les esprits. Ils séjournèrent en Belgique comme en un pays de Cocagne où plusieurs, trop fêtés, d'excès de bien-être et de nourriture, s'épaissirent. Le puissant terreau national convenait mal à la fine plante française ; certaines essences délicates s'y corrompirent ; peut-être Baudelaire, très isolé, froissé par la brutalité des contacts, v conçut le germe des spleens qui le menèrent à la mort. Il fallut la centralité de Victor Hugo, sa pléthore de personnalité, l'espèce de congestion littéraire où il vécut, pour lui épargner les avaries. Celui-là eût peuplé un désert de ses voix ; il surplomba la stupidité des foules. J'étais, à celte époque, un assez pauvre clerc en littérature : il n'y avait pas longtemps que j'avais quitté le collège ; mon credo ne dépassait guère Hugo, Vigny, Lamartine et Musset. Un simple hasard m'avait initié aux splendeurs douloureuses, aux acres et persuasives suggestions de la poésie baudelairienne, Il se trouva qu'un exemplaire des Fleurs du Mal, exposé a la vitrine du libraire Rosez, y fût ouvert à cette page hallucinante, Une Martyre. Je lus avec une angoisse d'admiration ce qu'à travers la cloison des vitres il me fut possible d'en lire. Le livre demeura là trois jours ; je m'imprimai tout vifs dans la mémoire ces ardents tableaux, ces images d'amour et de mort.
Il me fut ainsi révélé une religion nouvelle. Jalousement, dans le silence de ma chambre d'étude, je me redisais l'extraordinaire musique de ces vers morbides et voluptueux. Elle me donnait le goût de souffrir, elle me versait un triste et merveilleux délice. Je n'eus de trêve que je ne possédai enfin la source même des soifs subitement éveillées en ma vierge humanité. Klle me surexcita jusqu au spasme; je m'en affolai comme d'un péché ; mon àme catholique connut 1 attrait et le danger de la Damnation. Je fus ainsi un des rares jeunes hommes, s'il en fut d'autres, qui apportèrent à la conférence du Poète la passion de son génie.
Le Cerrle littéraire et artistique siégeait encore au gothique palais qui fait face à l'Hôtel de Ville. Cette fruste et historique architecture, rajeunie depuis, devenue le dessin d'une châsse exquisement orfévrée, abritait alors au long de son rez-de-chaussée des commerces de grainetiers et d'oiseleurs : c'était une des activités de la Grand'place. Mais l'étage restait réservé aux parties de billard alternées de plaisirs plus délicats, qui défrayaient les soirs des notables du cénacle. On montait un perron, on gravissait un raide escalier; une porte s'ouvrait, qui était celle de la salle des conférences.
Un peu tardivement m'était échue la carte d'invitation ; je ne pus me presser assez pour ouïr les prolégomènes. L'escalier était vide quand j'en escaladai les marches ; un silence régnait sous les voûtes ; je ressentis une honte à la pensée que j'arrivais le dernier. Je me figurais une affluence solennelle et dévote, accourue comme à un gala. Un huissier attira le haut battant : j'entendis une voix grêle et mordante, d'un registre élevé . elle s'enflait sur un mode de prédication ; elle syllabisait avec emphase ce los à un autre royal poète : — « Gautier, le Maître, et mon maître... ^>
Je me glissai dans la salle. C'est encore, après tant d'années, un sujet de stupeur pour moi, la solitude de ce grand vaisseau où je craignais ne pouvoir trouver place et qui, jusqu'aux dernières pénombres, alignait ses banquettes inoccupées. Baudelaire parla ce soir-là pour une vingtaine d'auditeurs ; il leur parla comme il eût parlé à une cour de princes et leur proposa un Gautier altissime, l'égal des grands papes de l'Art. A mesure, un étonnement s'exprimait sur les visages, peut-être l'inquiétude d'une secrète ironie cachée sous, une louange en apparence immodérée. Nul, parmi 1 assistance, ne se représentait en ces proportions olympiennes, sous une telle pourpre, le Poète magnifique, mais encore mal connu que son émule, le maître étincelant et quintessencié, exaltait comme un éponyme.
Baudelaire cultivait précieusement l'ironie : il l'exerçait comme une escrime avec la correction froide et la souplesse déliée d'un merveilleux tireur. Elle mettait autour de sa sensibilité comme l'enveloppe et la défense d'une cotte de mailles. Cette ironie, nourrie de Poe et des humoristes anglais, ne dédaignait pas la mystification. Il me parut que l'auditoire, sans doute averti, redoutait une surprise de la part de cet ironiste acéré et déconcertant. Je me sentis inondé, quanta moi, des torrentielles beautés d'un discours qui n'était que la plus adroite et la mieux déguisée des lectures. Je communiai avec le Poète dans l'enthousiasme. Je lui dus dans l'avenir de ne jamais démériter de l'exemple qu'il m'avait donné en honorant les Maîtres et les Aînés
Une petite table occupait le milieu de l'estrade ; il s'y tenait debout, en molle cravate blanche, dans le cercle lumineux épanché d'un carcel. La clarté tournoyait autour de ses mains fines et mobiles ; il mettait une coquetterie à les étaler ; elles avaient une grâce presque féminine en chiffonnant les feuillets épars, négligemment, comme pour suggérer l'illusion de la parole improvisée. Ces mains patriciennes, habituées à manier le plus léger des outils, parfois traçaient dans l'air de lents orbes évocatoires ; ou bien elles accompagnaient la chute toujours musicale des phrases de planements suspendus comme des rites mystiques.
Baudelaire affectionnait les beaux gestes de la chaire. Ses manchettes de toile lâche, s'agitaient comme les pathétiques manches des frocs. Il déroulait ses propos avec une onction quasi ecclésiastique, il promulguait ses di'.ections pour un maître vénéré d'une voix spéciale, liturgique. Indubitablement, il se célébrait à lui-même une messe de glorieuses images ; il avait la beauté grave d'un cardinal des lettres officiant devant 1 Idéal. Son visage glabre et pâle se pénombrait dans la demi-teinte de l'abat-jour ; j'apercevais se mouvoir ses yeux comme des soleils noirs ; sa bouche gardait une vie distincte dans