‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 11 sur 54 · LETTRE DE M. FREDERIC PASSY · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. FREDERIC PASSY

^lonsieur,

J'ai été en effet au collège le camarade de Louis Ménard, et, quoique sur un certain nombre de points, nous eussions des idées fort différentes, nous sommes toujours restés en bonnes et affectueuses relations jusqu'à la fin de sa vie.

C'est à moi, qu'à une époque déjà lointaine, ne prévoyant pas qu'il dût survivre à sa fille, il avait demandé, dans le cas où madame Ménard et lui viendraient à mourir avant qu'elle n'eût atteint sa majorité, d'en accepter la tutelle.

Je connais à peu près toutes ses œuvres, depuis son Prouiéthée délivré, écrit à la sortie même du collège, et un peu sous l'inspiration de Laprade, si je ne me trompe, jusqu'à ses Rêveries d'un païen mystique, ses études sur la philosophie grecque, et les si remarquables, quoique parfois étranges, ar-

ticles, qu'il donna pendant un certain temps au Messager de Paris.

Il avait, vous le savez, touché pour ainsi dire à tout, et souvent avec supériorité. Chimiste, et chismiste sérieux, peintre, sculpteur, poète, helléniste de premier ordre, c'est surtout peut-être, comme prosateur et comme critique d'art qu'il a excellé. Sa prose est l'une des plus belles, des plus élégantes, dés plus fermes et des plus simples, en même temps, que je connaisse. Et rien ne peut rendre le charme d'une visite faite sous sa conduite dans un musée ou dans une exposition, ou d'une libre conversation sur les monuments, les statues et les symboles de l'antiquité : le tout, je dois le redire, pour ne pas avoir l'air de faire un éloge banal, mêlé d'étrangetés et de paradoxes, tantôt inconscients et sincères, tantôt comme il arrive fréquemment aux causeurs brillants qui ne répugnent pas à étonner leurs interlocuteurs, quelque peu volontaires, au début tout au moins.

Vous faites appel, Monsieur, à propos de Ménard, à mes souvenirs de collège. Ils sont bien lointains ; je ne dis pas bien effacés :

LE TOMBEAU DE LOUIS MENARD l3

ils sont au contraire, très présents ; mais je ne crois pas qu'ils aient grand intérêt pour le public.

Ménard était un très bon élève, d'une figure douce et charmante, qu'il avait encore quelques années plus tard, après 1848, lorsque, devenu, en paroles du moins, révolutionnaire farouche, il se promenait drapé à la grecque dans son manteau, en mangeant démocratiquement des pommes de terre frites dans la rue.

Mais, au collège, il n'y avait en lui, non plus qu'en la plupart d'entre nous : Feuillet, Cousin et autres, rien d'extraordinaire et de digne d'être noté. Nous étions un certain nombre de bons camarades, nous disputant sans envie les premières places et, à côté des devoirs réglementaires, échangeant les uns avec les autres quelques pièces de vers, dont ne s'effarouchait pas l'œil bienveillant des maîtres d'étude et du proviseur lui-même.

Je crois qu'il m'en reste quelques-unes. Mais, quoiqu'elles ne fussent pas tout à fait sans valeur, je ne pense pas qu'il y ait lieu de les

transmettre à la plus lointaine postérité (i).

Voilà, Monsieur, ce que, pour répondre à

votre lettre, je crois pouvoir vous dire...

Recevez mes salutations les plus distinguées,

Frédéric PAS S Y.

(i) Sur mon insistance, M. Passy a consenti aimablement à me communiquer ces curieux poèmes et, avec sa permission, quelques-uns paraîtront dans les prem'ères pages de notre livre en préparation.

LETTRE DE M. GEROME

Monsieur,

J'ai plaisir à vous envoyer ces quelques lignes au sujet d'un de mes plus vieux camarades et amis, M. Louis Ménard.

Je l'ai connu dans l'extrême jeunesse quand j'habitais avec des confrères rue Notre-Damedes-Champs. Nous étions de toutes races, les uns peintres, les autres musiciens, d'autres philosophes (dont }^Iénard), mais tous travailleurs acharnés et croyant, comme on dit, que c'était arrivé. Je pense qu'aujourd'hui tout est bien changé et je crains que ce ne soit pas pour le mieux.

Louis Ménard était très aimé dans notre petit cercle où il fréquentait souvent. C'était un esprit subtil et original, un lettré, très épris de la langue grecque.

Nous l'appelions Zens.

Il était de bonne humeur, aimant volontiers à discourir, et, en réalité, il apprenait toujours quelque chose à ceux qui l'écoutaient.

LE TOMBEAU DE LOUIS MtNAKD

A un certain moment notre petit cénacle s'est dispersé ; (i) les uns se sont mariés, les autres, pour des raisons diverses, sont allés ailleurs, d'aucuns ont changé de métier... Bref, chacun est parti, appelé autre part dans le combat pour la vie.

Depuis, je n'ai pas revu souvent ]\Iénard, mais j'ai gardé de lui bon souvenir, car il était particulier et original.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

Page 1