‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 2 sur 54 · LETTRE-PRÉFACE · texte numérisé non relu

LETTRE-PRÉFACE

à Maurice Barrés

Il faut bien que quelque fidèle, en ces temps de tumulte où les cris enroués de la place publique ne se taisent jamais, vienne réciter tout bas sa prièreàl'auteldelapoésie.

GÉRARD DE Nerval.

(à propos d'Henri Het7ic.)

Cher Maître,

Sainte-Beuve, dans un roman que vous avez si judicieusement nommé «le plus e'nervant des chefs-d'œuvre », et que j'aime comme vous l'aimez, pour le lyrisme de ses

Voir V Avertissement placé en tête du Tombeau

larges périodes, pour l'harmonieuse unité de ses aspects voluptueux et m3^stiques, prête au chaste héros de son histoire amoureuse et monacale quelques-unes des idées saines qui lui étaient à lui-même les plus chères. « Tout ce qu'il y a de grands hommes ça et là étouffés, énonce-t-il, me semble composer un chœur mystérieux, muet dans son nuage, avare de ses soupirs ; c'est un autre Panthéon funèbre, un limbe inénarrable qu'habitent ces grandes et méritantes âmes des mortels inconnus...»

Et sa pensée pieuse se propose d'élever un autelreconnaissant aux illustres ignorés, (facette élite infinie que ne visitèrent jamais l'occasion, le bonheur ou la gloire ! aux fleurs des bruyères ! aux perles du fond des mers ! à ce que savent d'odeurs inconnues les brises qui passent ! à ce que savent de pensées et de pleurs les chevets des hommes.» Si l'on allège cette formule des

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faux brillants dont Sainte-Beuve s'est plu à la décorer, si l'on y exclut le romantisme verbal, la pensée de justice littéraire qu'elle signifie en demeure excellente et des plus typiques. Car Sainte-Beuve, toujours, conserva comme une passion attendrie pour les humbles. Parallèlement à la médecine et à l'anatomie, penché sur les dissections patientes, il avait apprit l'art de pénétrer les beautés intimes qui se cachent souvent dans les livres qu'on méprise et qui vieillissent, poussiéreux. Les maîtres, pensait ce redresseur de torts^ en son esprit lumineux et accueillant, se complètent parfois par les poetae minores, analystes plus subtils et délicieux de raffinement. Les interprétations diverses d'un même problème sont précieuses. Et il était très éloigné de considérer comme négligeables les vues de ceux-là qui eurent seulement du talent^ parce que leur méthode et leur

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propre nature firent qu'ils connurent des détails, des subtilités qui échappent à l'homme de génie, condamné à dominer, à planer dans les hauteurs. En même temps qu'il notait dans Tabbé Prévost la tristesse de ces renommées jadis brillantes, « belles aujourd'hui de la beauté d'un cloître qui tombe », Sainte-Beuve, merveilleusement cérébré, pouvait tirer d'un oubli injuste les mouvements étranges, les pensées moroses, les paysages divins dont Senancour peupla son Oberman. A propos même de cet ouvrage, qui fait peut-être le plus honneur au romantisme, il eut des pensées louables. Présentant ce double mérite d'être bien raisonnées et de convenir fidèlement au sujet que je traite, je m'éviterai, en citant ces lignes, la gêne d'en chercher d'autres. Et leur amertume semblera aussi bien d'un observateur contemporain attristé.

(c Nous vivons, écrit donc Sainte-Beuve,

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dans un temps où la publicité met un tel empressement à s'emparer de toutes choses, où la curiosité est si indiscrète, la raillerie si vigilante et l'éloge si turbulent, qu'il semble à peu près impossible que rien de grand ou de remarquable passe désormais dans l'oubli))... Mais, ajoute-t-il, « cette fièvre de publicité, cette divulgation étourdissante^ a eu suitout pour etfet de fatiguer le talent en l'exposant à l'aveugle curée des admirateurs, en le sollicitant à créer hors de saison ; elle a multiplié, en les hâtant, l'essaim des médiocrite's éphémères, tandis qu'on n'ya pas gagné toujours de découvrir et d'admirer sous leur aspect favorable certains génies méconnus....

L'homme dont nous avons à parler en est un grand exemple. . . »

Si la remarque du critique des Lundis n'avait à cette époque rien d'exagéré, combien aujourd'hui, sur ce même sujet,

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nos doléances seront plus sincères et plus vives encore ! Car au temps de Sainte- Beuve, du moins, malgré les passions politiques aussi encombrantes que de nos jours, des voix autorisées avaient des paroles rc'vélatrices. Sauf M. de Chateaubriand, trop fier pour s'abaisser à penser à autrui, tout occupé à s'inventer des douleurs, les grands hommes d'alors ne faisaient point cimetière autour d'eux. Sainte-Beuve, qui domine et résume magnifiquement toute cette époque, avait présenté à ses contemporains la pléïade exquise des poètes du XVP siècle. Il écrivit l histoire de cette austère communauté pensante retirée dans la solitude fleurie de Port-Royal des Champs. Il n'oubliaitpas en ses critiques les humbles bien doués comme Georges Farcy. Et, à côté des exagérations dont fut coutumier M. Hugo, trouvant que le plus bel éloge qu'il pût faire de son admirateur Charles

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Bataille était de lui écrire : Vous ne vous nommei pas Bataille, mais Victoire H), n'est- il pas vrai que M. de Latouche en publiant les poèmes d'André Chénier, faisait œuvre pieuse ? Sans doute, il lui arrivait parfois de confondre ses propres vers avec ceux de notre délicieux grec André; mais, voyez son zèle à courir chez les libraires Baudouin, éditeurs de Marie- Joseph Chénier, dès qu'il apprend qu'on leur avait, « par convenance et comme assortiment de magasin, proposé d'acheter un volume de vers composés par un frère inconnu.» Plus tard, dans la Revue des Deux Mondes, George Sand faisait un commencement de renommée à l'auteur du Centaure et par la révélation de quelques proses délicieuses et graves de Maurice de

(I) A quoi, conte-on, Ch. Bataille répondit : « Vous vous trompez, cher Maître, c'est ma bonne qui se nomme Victoire »

Guérin, hâtait ainsi la renaissance de cette beauté simple et vraie, dont M. Renan devait un jour nous entretenir du haut de l'Acropole. Et comme les frères de Concourt, en leurs intimité clandestine, lisaient les petits auteurs du XVIIP siècle dans les éditions rares, reliées de maroquin aux tranches dorées, il leur arrivait de trouver, avec la complicité de ces vieux livres, les formules d'un art nouveau.

Il semble qu'on se soit désintéressé aujourd'hui de ces recherches littéraires et qu'on en veuille laisser la généreuse surprise aux historiens à venir.

Le public contemporain, d'ailleurs, qui prête une attention soutenue à l'histoire généalogique des comédiens, à l'agilcté de singes bien éduqués, à la poésie belge, aux courses de vélocipèdes, ne daignerait pas seulement remarquer ces sortes d'exhumations de génies méconnus.

PREFACE Mil

Le récent succès de Q^io Vadis? roman insipide et des temps néroniens, prouve assez lasuprématie de latoute puissante Re'clame. A voir comme l'esprit des foules impures, à voir comme Tentendement humain se laissent aujourd'hui orienter par les re'clames imprimées ou portatives, par les annonces versifie'es, par les hideuses affiches, on croirait aisément que le goût a disparu de France, le goût, cette qualité subtile et merveilleuse qui, jusqu'alors, avait été comme l'apanage de notre race. Les courtiers de publicité tendent à annihiler toute critique. Les Barbares rétrécissent leurs jugements aux jugements stupides et étroits d'autres Barbares à la mode ou autoritaires. A notre époque, dont on vante si haut la civilisation parfaite, il en est qui s'imaginent que le divin Flaubert-Bouche-d'Or est un écrivain obscène. Et, dernièrement, dans un procès

contemporain retentissant, une institutrice accusant le mari de sa maîtresse, prononçait sans pudeur cette sinistre et incommensurable sottise : « Il faisait lire Madame Bovaiy à sa femme pour la pervertir ! »

Qu'elleestbienséante et qu'elle nous plaît, alors, l'indignation furieuse que Sainte- Beuve conçut comme nous, pour des motifs dissemblables, mais e'galement écœurants et qu'il fixa d'une e'criture nerveuse dans ses Cahiers :

(( Qiiandje vois, quand je lis de certaines choses, le dégoût me prends j'ai le cœur qui se soulève^ je Ji'y tiens plus^ et volontiers je m'écrierais avec ce personriage d'Aristophane : ziz \i.z'. \vATrr,'f. donnei-moi le bassin ! — donnez-moi la cuvette ! »

A cette religion cyiiique de la Be'tise,

beaucoup, désireux sans doute de la perfectioij, ont joint le culte de l'oubli. Pour un Jean Lombard, dont on restaure la renommée, que de grands ignorés qui mériteraient une auréole de gloire ! que d'hommes inconnus dignes de ces lauriers dont Athènes couronnait jadis les poètes et les généraux victorieux !

On ne soupçonne guère l'existence de Gérard de Nerval, délicieux Parisien d'Orient, que par le voile mystérieux dont les Parques ont enveloppé sa mort brutale. Et qui sait quels artistes délicats furent Saint-Cyr de Raissac, poète, — Albert Samain qui a mené nos rêves mélancoliques^ m o/jr<i/^<ie/Y;z/a;//e et dont l'œuvre n'est comparable en beauté rutilante et sonore qu'aux strophes glorieuses de M. de Hérédia — Joseph Capperon, critique artiste, qui aima le Beau et le fit aimer — Emmanuel Signoret, le plaintif

élégiaque, « qui avait sculpté dans son âme la vision des civilisations parfaites, et avait orné 3linerve d'une couronne de fleurs simples cueillies sur les routes, dans les précipices, dans les profondeurs des mers et des âmes humaines?)) Hormis quelques rares fidèles, qui les honore, 'ceux-là? Mais qui honore aussi l'auteur de Patrie- Éliie, Paul Guigou, poète troublant, interrompu trop tôt dans son œuvre créatrice et qui, par la faute d'une Fatalité criminelle, ne put laisser qu'une esquisse inachevée de son sénie. De seuls initiés récitent ces vers exquis, peinture exacte de notre état d'âme, à nous, adolescents, à peme ouverts à la vie :

11 était anxieux des rencontres fatales, Peureux de l'aventure en l'ivresse de mai. Il aimait trop l'amour, et n'avait pas aimé, Mais pleurait, écoutant les flûtes nuptiales. . .

Et celui-là, de même, disparut sans gloire, Jules Tcllier. disciple de Sénèque, ironiste

désabusé, qui pratiqua cette amère et sage doctrine de la Résignation. Ses vers, gracieux et robustes, à la manière des anciens, exigent en vain une place d'honneur dans les anthologies françaises. Pour ses proses, d'une harmonieuse et grave raison, encore admirables auprès du Centaure ou de la Bacchante^ elles ne sont pas moins méconnues.

Aussi bien que tous ces malchanceux des lettres, notre grand philosophe poète Louis Ménard fut ignoré. Et il ne le fut pas seulement des (( thés de cinq heures », des hommes du monde, des journalistes élégants ou des admirateurs de M. Ohnet. Il le fut aussi, pour parler vieux, de beaucoup de «princes de la République des Lettres ». La preuve la plus parfaite s'en trouvera dans ce billet que m'adressa l'un de nos contemporains consultés, membre de plusieurs assemblées illustres, arrivé à cet âge,

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comme Royer-Collardle déclarait au grand Vigny, où Ton ne lit plus, mais où l'on relit :

Monsieur^

« Vous J7ie parler de Louis Ménard. Je (c nai coimu personne de ce nom. Je ne puis (i par conséquent parler de ses œuvres « etc. . . »

Je n'attacherai aucun commentaire à la saveur et à l'ingéniosité de cette lettre. Le témoignage est, de lui-même, assez parlant. Qu'on me laisse toutefois assurer, — il en est besoin — que je ne pratique point ci ce qu^on a nommé \ç. fumisme . . >

A ce que Louis Ménard, glorieux écrivain français, ait été ainsi méconnu, il y eut plusieurs raisons.

La première serait qu'il avait plus que du talent, presque du ge'nic.

Et si Ton considère d'abord la rareté de cette sorte d'hommes supérieurs, et ensuite le dédain cynique du public à leur égard, peut-être alors aura-t-on soulevé le voile de cette énigme.

Puis, ses pensées élevées et d'un autre temps, l'exilaient aussi de la vulgarité ignorante du nôtre.

Amoureux de toutes les religions, parce que toutes sont des symboles de force, d'énergie, de beauté idéale, il avait su, comme les alexandrins disciples d'Origène, concilier Tamour de tous les Dieux. L'humanité ne s'est jamais trompée, pensait-il. Tous les cultes sont vrais. Mais comme ils ont, selon lui, une fin morale et artistique, la religion vers laquelle montaient son encens et ses prières, c'était la plus pure.

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la plus harmonieuse entre toutes, la plus fe'conde en chefs-d'œuvre et en actions sublimes, la religion du Beau et de la Force: le polythéisme des Grecs.

Avec une ironie sacrilège, mêlée de regrets attendris, Henri Heine proclama la mort des dieux, la ruine et la désolation de leur Olympe. Pour Ménard, le paganisme est éternel. Rien n'est vil dans le paradis de Zeus.

Sans relâche, il sacrifia donc aux dieux de son Panthéon. Prêtre du Beaii^ écrit quelqu'un ; moine grec^ comme Stendhal le dit de Saint-Nil ; prestre païen, selon la naïve expression de Fontenelle en son exquise Histoire des oracles : Louis Ménard a été tout cela. 11 sut faire renaître en son âme contemporaine toutes les vertus antiques. Ce fut le dernier fidèle d'une religion morte, l'hiérophante suprême, gardien des trésors, à qui fut confié le

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