‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 20 sur 54 · LETTRE DE M. GASTON BOISSIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. GASTON BOISSIER

Cher ^lonsieur,

Je n'ai guère fréquenté Louis Ménard. Il y a quelque trente ans, je l'ai rencontré quelquefois, chez Renan et chez Havet. Depuis, il a vécu très retiré, et nos relations ne consistaient qu'en quelques poignées de main échangées dans le passage du Commerce ou sur le boulevard : l'homme m'est donc inconnu, ou à peu près.

Mais je goûte beaucoup le poète ; on a eu rarement autant que lui le sentiment de l'art et surtout de la mythologie grecque. Il a compris mieux que personne les relations des anciens dieux avec la nature. C'est vraiment un alexandrin, qui a été initié aux mystères, et qui nous en dit quelques secrets. En ma qualité de latin, je ne le comprends qu'à moitié, les Dieux de Rome ayant plus d'affinité à la nature morale qu'à la nature physique —

ce qui ne m'empêche pas d'avoir une grande estime pour lui.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de mes sentiments très disting-ués.

Gaston BOISSIER.

LETTRE DE M. HENRI HOUSSAY^l

Monsieur et cher confrère,

... Louis Ménard est mort obscurément, comme, par dédain du monde, il avait voulu vivre. C'était un maître de l'exégèse, un helléniste, un historien, un poète, un philosophe, un grand semeur d'idées. Il a écrit la Morale avant les philosophes, le Polythéis7ne hellénique, Hermès Trismégiste, VHistoire des anciens peuples de V Orient, les Lettres d'un Mort, les Rêveries diin païen mystique. Son Histoire des Grecs est peut-être la meilleure qu'il y ait en France ; c'est à coup sûr la plus originale. Il a fait deux petits chefs-d'œuvre : la Légende de saint Hilarion et le Diable au café, dialogue qui parut sous le nom de Diderot, et que Diderot eut signé avec fierté.

J'ai connu Louis Ménard et Théodore de Banville, j'avais dix-sept ans, je l'ai vu bien souvent pendant quelques années. Je lui dois infiniment. C'était, comme l'a dit Socrate de

soi-même « un accoucheur d'intelligences ». Je n'ai jamais cessé de le voir. En 1894, il m'a donné les belles lettres de Leconte de Lisle que j'ai citées dans mon discours de réception à l'Académie française. Il y a deux ans, je lui envoyai Waterloo. Il me remercia en me donnant les Lettres d'un Mort avec cette dédicace : A Henry Houssaye, élevé de Thucydide, Louis Ménard, sac er do s omnium de orum.

Louis Alénard était un solitaire ; il vivait en stylite au sixième étage de sa vieille maison de la place Sorbonne. Il dédaigna les Académies, les honneurs, la célébrité. Tout, sauf l'étude, lui semblait chimère. Comme ce Grec qui faisait des statues dans une île déserte, ]\Iénard écrivait pour lui tout seul. C'est en quelque sorte malgré lui qu'il avait des lecteurs, des admirateurs. Il ne se préoccupait point d'en augmenter le nombre. Il s'absorbait dans cette seconde vie des écrivains cù ils oublient la réalité, poètes pour vivre le rêve, historiens pour vivre le passé.

Mes sentiments distingués.

Henri HOUSSAYE.

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