‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 21 sur 54 · LETTRE DE M. EUGENE LEDRAIN · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. EUGENE LEDRAIN

Cher ^Monsieur et ami,

Vous me demandez mon sentiment sur Louis Ménard que j'ai connu personnellement. A mon avis, c'était le plus haut et le plus subtil des philosophes ; c'était f^n même temps le plus fin des artistes. Et cependant son cercueil a passé sans pompe officielle. On n'avait même pas octroyé à Ménard le ruban rouge, si libéralement distribué depuis quelque temps et qu'ont à peu près tous nos contemporains.

Qu'eût été cet homme, à Athènes, dans les jours de Périclès, ou à Alexandrie quand enseignaient Plotin et Origène ? Un des premiers de la Cité.

Il avait eu le tort de naître dans un siècle barbare où la réclame effrontée domine tout et fait les grands hommes. Ce qui manquait à cette nature indépendante et hautaine, c'était pareillement la facilité de se rompre à cer-

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tains exercices, de se prêter à entrer dans un groupement quelconque. Ménard était essentiellement individualiste. Du reste je ne connais aucune coterie dont puisse faire partie un esprit distingué. Il faut avoir dépouillé tout amour du vrai et toute délicatesse pour se mettre dans un groupe connu. Qui conduit ces processions d'êtres humains ? Qui mène ces troupeaux, sous quelque étiquette qu'ils marchent ! Des êtres grossiers et m"?il faisants, dont le principal mérite est de mépriser la vérité ^lénard resta donc seul; c'était un délicat et un vertueux en même temps qu'un artiste. Voilà pourquoi aucune chamarrure, aucun habit à palmes ne se vint poser sur lui. En souffrit-il ? un peu, sans doute, mais sans vouloir en rien se relâcher de sa farouche indépendance, et sans se permettre aucun contact avilissant. Il avait vu réussir tant de cacographes qu'il se dit un jour — ce fut sa seule erreur : — « Si je faisais une candidature à l'Académie française. » Il mit à son cou quelque chose qui ressemblait un peu plus à une cravate que l'espèce de corde accoutumée. Sa première visite fut pour son vieil ami Leconte

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de Lisle, lequel ne fut pas peu surpris en voyant ^Ménard lui tendre la main d'une façon un peu plus solennelle que d'habitude. « Sans doute, répondit le poète des Erinnyes, quand ]Ménard eut exposé l'objet de sa visite, je voterai pour toi ; cependant, permets-moi de te donner le conseil de ne pas pousser plus loin ton entreprise. » En effet, Ménard, vivant loin des salons bien qu'il fût un merveilleux causeur, ^lénard, incapable d'intrigues, de marchandages, d'éloges ou de blâmes habilement distribués, n'apportait, pour appuyer sa candidature, que son immense talent.

Et puis, qui donc, même parmi ceux qui votent à certains jeudis, est parfaitement renseigné sur la littérature contemporaine ? On connaît tel dramaturge qui bat la grosse caisse et qui sonne du clairon autour de ses moindres manifestations. Mais qui jamais s'est donné la peine de chercher les perfections cachées, de découvrir et de signaler les livres exquis ?

Louis ^lénard n'avait aucune chance d'aboutir dans son dessein, auquel, du reste, il renonça facilement et avec la meilleure

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grâce du monde. Je ne dirai pas que dans son œuvre tout soit d'une égale valeur. Peut-être n'était-il pas fort préparé à nous raconter l'histoire de l'ancien Orient. Mais il avait publié Hermès Trismègiste, la Morale avant les philosophes et un petit volume que je n'hésite pas à placer parmi les deux ou trois livres les plus curieux et les plus jolis que ce siècle pourra léguer aux siècles suivants. C'est une chose que savoureront comme une liqueur divine les lettrés de tous les temps. Cela s'appelle : Rêveries d'un païen mystique. Qui n'a pas lu ces courtes pages (202) ne sait pas jusqu'à quel point de précision élégante et subtile peut aller la langue française. Et en même temps quelle harmonie ! Comme toutes ces phrases chantent sans jamais déclamer, sans qu'il y ait un seul mot qui ne soit là pour exprimer une idée, ou pour l'éclairer davantage ! C'est du Fénelon avec plus de concision, et avec toute l'inquiétude nouvelle qui est entrée depuis cent ans, depuis Rousseau et René, au cœur de l'homme. Dans Rêveries se lit l'invocation aux Euménides que devraient recueillir toutes les anthologies :

a O graves déesses, gardiennes des lois saintes, vous êtes la voix du sang répandu, et on vous nomme les Imprécations. Vous êtes les remords qui flottent dans les nuits adultères, et l'on vous nomme les Erinnyes. Vous réveillez la conscience endormie, vos serpents rongent la gangrène des cœurs, vos torches éclairent les âmes ténébreuses. Vous leur montrez ce qu'elles sont et ce qu'elles auraient dû être ; l'horreur qu'elles ont d'elles-mêmes les pousse dans le rude chemin de la régénération, et c'est pourquoi on vous nomme les Bienveillantes. Si vous redressez aussi les erreurs de l'intelligence, corrigez-moi, purifiez-moi, ô Vénérables, en me découvrant l'avenir. »

J'ai beaucoup connu Louis Ménard ; nous avons eu ensemble des entretiens philosophiques ; c'est à peu près de la même manière — il n'y en a pas deux bonnes — que nous jugions nos contemporains. Nos opinions sur les romanciers, les historiens et les poètes étaient à peu près les mêmes. Mais combien je regrette de n'avoir pas connu mieux de son vivant les Rêveries d'^in païen mystique et de m'être comporté à son endroit en simple aca-

démicien ! C'est depuis sa mort seulement que j'ai lu et relu dans une flambée d'admiration le chef-d'œuvre de Louis ]^Iénard et dans ce chef-d'œuvre la page sur les Euménides.

Maintenant, quelle fut la philosophie de Ménard ? Que pensa-t-il des religions, comment conçut-il la société ?

D'abord, était-il aussi païen que le titre de son volume semble l'indiquer et qu'il en avait la réputation ? Avait-il une si grande confiance dans la pure raison ? Sans doute, il aimait passionnément la Grèce antique dont il avait fait la patrie de son âme. Avec quelles larmes il pleure la mort des dieux anciens, le renversement de leurs sanctuaires et de leurs statues !

« Les Dieux d'Homère sont chassés de leurs temples... On fond les statues de métal, on brise les statues de marbre. La science et la poésie sont ensevelies aussi sous les ruines des temples. On brûle les bibliothèques, on disperse, on gratte les livres. Il ne restera plus rien à faire aux barbares ; on les entend gronder dans les plaines du Nord, prêts à fondre sur le grand empire, mais personne ne

songe à la résistance. On répète après les philosophes que l'homme n'a d'autre patrie que le ciel, et on livre la terre aux plus forts. Les anciens Dieux avaient sauvé la Grèce de l'invasion des ]\Ièdes, mais les vertus viriles sont mortes avec l'antique religion. Le monde s'enveloppe dans son linceul, les lumières du ciel s'éteignent une à une et tout rentre dans la grande nuit. »

Il est vrai que c'est à la philosophie et à Socrate que Ménard s'en prend dans ces lignes exquises. N'ont-ils pas préparé la chute du vieux monde, en jetant bas les cultes nationaux, les traditions religieuses ? C'est sous leurs coups, bien plus que sous les coups des étrangers juifs qu'a succombé la patrie. Les philosophes avaient préparé la voie à la conquête en supprimant toutes les idées fondamentales de la Grèce, ses croyances, dans lesquelles elle puisait toute sa virilité.

C'est une pensée qui se rencontre à chaque page dans Rêveries cViin ■païen mystique, de telle sorte que Ménard, malgré son horreur du gouvernement d'un seul et sa participation aux journées de Juin, nous apparaît comme

un conservateur. A ses yeux, ce qui maintient dans sa puissance une nation, c'est de garder ses vieilles conceptions et sa foi première.

Et lui, était-il demeuré dans les traditions de sa race, ou bien avait-il passé au paganisme mystique des Alexandrins ? Ménard, fort mal jugé par ceux qui ne connaissaient pas ses imaginations, était un esprit actif, entreprenant, un philosophe subtil nullement gêné par aucun dogme strict, mais il n'avait rien d'anti-chrétien. Au contraire, il se montrait en toute circonstance fort respectueux pour l'essence même du christianisme. « Pourquoi, lui demandai-je un jour, vous, libre penseur, né dans le catholicisme, épousant une femme catholique, vous êtes-vous rendu au temple protestant ? » J'étalai, devant Ménard, toutes les contradictions philosophiques du protestantisme, qui est fondé sur le libre examen et qui, cependant, présente à ses adhérents, un ensemble de dogmes qu'ils doivent admettre sous peine de n'être plus de la secte. Il m'eût semblé plus logique et plus désirable qu'il se fût passé à la fois de prêtre et de pasteur.

L'explication de la singulière conduite de Ménard, en cette circonstance, nous est fournie à la fin des Rêveries. Il veut rester dans le christianisme et y maintenir sa femme. Mais l'Eglise catholique a la confession ; celui qui dirige l'âme d'une femme n'en est-il pas l'époux ? Or ce partage, ou plutôt cette sorte de... comment dirais-je ? — même purement spirituel — n'était pas du goût de Ménard. Voilà pourquoi, malgré toutes les lois apparentes de la logique il voulut, en son mariage, la bénédiction du pasteur. Ce qui nous semble au moins bizarre, lui parut un moyen d'éviter, dans sa maison, l'influence du prêtre, et en même temps de ne pas sortir du christianisme.

Ce n'était pas précisément la métaphysique du christianisme qui l'y attachait. « Héritier de la morale grecque, il établit la suprématie de l'âme sur les attractions du dehors. Pour lui, la vie est un combat sans trêve ; et le prix de la victoire, c'est la paix divine de la ^xrtu. Quiconque admet cette grande morale de la lutte intérieure poussée jusqu'au sacrifice de soi-même, a le droit de se dire chrétien. »

Au fond ce qui l'attire vers la religion de

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Jésus, c'est ce qu'elle contient de stoïcisme. Partout ]Ménard chante la douleur comme une divinité bienfaisante, laquelle trempe l'homme et le purifie. Quand il passait dans nos rues, avec ses habits râpés, ses chapeaux jaunis, dédaignant les plats exquis que sa fortune lui aurait pu procurer et cherchant les restaurants à vingt-deux sous, Ménard faisait profession pratique de stoïcisme. Il ne voulut se, laisser affadir en rien par la joie des sens, maintenant son âme au-dessus des plaisirs, dans les régions pures où la pensée se respire et où l'on vit d'idéal.

Je regrette de ne plus le voir qu'en imagination et de ne pouvoir lui dire combien sa personne me manque, et combien j'admire son œuvre, une des plus originales qui se puisse rêver !

Si nous le faisions revivre, et si nous le mettions sur une de nos places publiques pour le venger un peu de ce que nous l'avons méconnu nous-mêmes, et de toutes les injustices qu'il a subies de la part des aigrefins littéraires et des critiques centre-gauche !

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Vous pouvez beaucoup pour cette réparation, ô vous, les jeunes lettrés, qui représentez le désintéressement et l'enthousiasme pour les belles choses et pour les grands écrivains.

Eugène Ledrain.

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