‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 34 sur 54 · LETTRE DE M. LE VICOMTE DE GUERXE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. LE VICOMTE DE GUERXE

Cher Monsieur,

... Je m'empresse de répondre à votre demande. Mais une simple lettre ne saurait suffire à parler dignement de Louis Ménard. Il mérite une étude complète et je ne doute pas, cher Monsieur, que celle que vous préparez ne réponde à ce que souhaitent ses admirateurs.

J'ai eu, en effet, l'honneur de connaître Louis Ménard. J'ai aimé et respecté le grand homme méconnu qu'il était et j'ai conservé de ses entretiens un merveilleux et rare souvenir. Louis Ménard fut un esprit éminemment original et il exprimait ses idées avec une éloquence particulière. Nul, s'il ne l'a connu et entendu, s'il n'a vécu dans sa familiarité, ne peut se représenter l'impression que l'on ressentait en face de ce vieillard dont la figure amaigrie, semée de poils rares et en désordre, s'éclairait soudain du rayonnement de deux

yeux admirables. Louis Ménard parlait ; il évoquait les dieux de la Grèce, l'art hellénique, Eros et Aphrodite. Il découvrait et expliquait les symboles; il les suivait à travers les âges et en tirait la philosophie. Il vénérait les dieux, tous les dieux de l'humanité et faisait, selon ses propres paroles « une grande place au Christ dans son panthéon. »

Puis Alénard s'interrompait, allumait une courte pipe, parlait de la peinture qu'il aimait et avait pratiquée. Et cela le ramenait aux années antérieures, à sa propre vie laborieuse et ignorée, à ce qu'il appelait ses exils, après le coup d'Etat et à l'époque de la Commune, exils qui, dit la légende, furent peut-être prudents et volontaires.

C'est chez mon maître, qui fut aussi mon ami, Leconte de Lisle, que j'ai rencontré Louis ^lénard. Je le vis aussi fréquemment chez lui, place de la Sorbonne. La maison lui appartenait ; des moulages, des frises du Panthéon ornaient le vestibule. On montait un escalier sombre, et, au quatrième étage, une sorte de porte- fenêtre s'ouvrait. On traversait un léger pont de fer jeté sur une petite cour intérieure,

on frappait à une porte, et le philosophe vous accueillait dans son appartement. C'était une sorte d'atelier vitré, rempli de vieux livres poussiéreux, de moulages, de tableaux commencés, de journaux amoncelés. Ménard vous offrait le fauteuil, vieux meuble recouvert d'un reps usé et dont le crin s'échappait. Il préférait que l'on prît la chaise de paille. Et tout heureux d'une visite sympathique, le poète se livrait. Un grave et noble entretien commençait. L'intérieur, si modeste, devenait une sorte de temple mystique. Et, je vous assure, cher Monsieur, que de telles heures s'écoulaient rapidement et que, pour ma part, je ne suis jamais sorti de chez Louis Ménard sans me sentir l'esprit plus libre et le cœur plus haut. Son œuvre est grande et sévère. Sa thèse de doctorat-ès-Lettres (il tenait au titre de docteur et en faisait toujours suivre son nom) traite de la morale en Grèce avant les philosophes. Elle fut suivie d'une étude sur le polythéisme hellénique. Ces ouvrages, dont bien des points sont discutables, sont pleins d'aperçus ingénieux et nouveaux. La langue en est pure et belle. Elle devient parfaite dans

ie8 LE TOMBEAU DE LOUIS MÉNARD

les Rêveries d'un païen mystique. Ce petit livre est le chef-d'œuvre de l'écrivain, comme il est un des chefs-d'œuvre de la littérature française. J'appelle votre attention sur deux admirables morceaux : la Légende de saint Hilarion et surtout le Banquet d' Alexandrie. (Plusieurs écrivains et des plus justement célèbres, ont puisé à cette source peu connue.) Curieux de nouveautés, ^lénard crut devoir donner en 1895 une nouvelle édition de ses Poèmes et Rêveries d'un païen mystique.

Il tenta, malgré tous les avis de ses amis d'employer l'orthographe dite rationnelle. Ce fut une erreur sans suite. A qui veut relire les Rêveries, je conseillerai toujours la petite édition in- 12 donnée par Lemerre. Vous parlerais- je d'une traduction des fragments d'Hermès Trismégiste ? Elle est précédée d'une préface où l'auteur trace de main de maître le tableau d'Alexandrie. Depuis longtemps, Louis ^lénard ne publiait plus que des brochures : Etudes antiques Leçons à l'Hôtel de Ville, Essais de morale civique ou religieuse, et quelques-unes comptent parmi ses plus belles pages.

Je ne terminerai pas ces notes rapides sans vous dire quelques mots du recueil des Poèmes. dont la meilleure édition est celle publiée par Charpentier en 1863. J'y apprécie surtout deux pièces : Promèthée délivré et Hellas. Si la pensée en est haute, la forme a parfois des défaillances. ^lénard est gêné par le rythme et par la rime. A proprement parler il n'était pas poète, si nous entendons par ce mot celui dont le vers est la langue naturelle. Il avait certes trop de talent pour ne pas écrire de beaux vers, mais c'est par sa prose si solide et si lumineuse qu'il doit vivre.

En résumé. Monsieur, Louis Ménard fut un philosophe alexandrin, savant, éclectique, éloquent. Sa réputation ne dépasse pas un cercle restreint d'admirateurs : il eût honoré les académies, mais n'eût jamais pu avoir sur les foules une action réelle. Il n'était point de notre époque. Il vécut en solitaire, indifférent aux choses extérieures, à son costume, aux détails de la vie, et fidèle à ses habitudes.

Eut-il des disciples ^ Je ne le crois pas. Mais son influence fut sensible néanmoins sur ceux qui l'approchaient. Vous n'ignorez pas la

longue amitié qui l'unissait à Leconte de Lisle. Je me suis toujours demandé (mais je n'ai malheureusement pas réussi à éclaircir ce point) si ce dernier ne dut pas à Ménard la révélation du génie grec. Certaines concordances de dates tendraient à le faire croire.

Maintenant, Louis Ménard n'est plus. Il s'est éteint à un âge avancé, ayant accompli sa tâche qui fut pieuse et belle. Où repose son âme ardente et désabusée ? Espérons qu'elle est parmi ces morts qu'il vénérait et qui lui inspirèrent les belles pages de La Vie future et le Culte des Morts, parmi (c'est lui-même qui parle) : « ces nobles âmes qui brillent dans notre ciel comme des étoiles... Quand on les voit s "éteindre, on voudrait espérer qu'elles se rallumeront ailleurs. »

Je crois, cher Monsieur, avoir répondu de mon mieux, et aussi brièvement que possible, aux demandes que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Je n'ai pas la prétention d'avoir tracé un portrait de Louis Ménard non plus que d'avoir porté un jugement sur son œuvre. Un volume serait nécessaire. Peut-être un jour réunirais-je en une même étude les deux

grands esprits fraternels que j'ai eu la joie de connaître et d'aimer : Louis Ménard et Leconte de Lisle.

J'ai l'honneur d'être, cher Monsieur, votre dévoué.

de GUERNE.

Page 1