‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 37 sur 54 · LETTRE DE M. EDMOND HARAUCOURT · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. EDMOND HARAUCOURT

Mon cher confrère,

J'ai peu connu Louis Ménard; pourtant je l'ai vu bien des fois ; mais cette figure de Balzac était silencieuse. Cet homme maigre et sans âge, au faciès immobile, aux yeux toujours distraits, passait, s'asseyait, se taisait, et s'en allait. Je l'ai souvent trouvé dans le cabinet de Leconte de Lisle, installé à contre jour, dans un fauteuil, avec les jambes croisées et les mains réunies sur l'estomac ; il demeurait ainsi sans parler, pendant que Leconte de Lisle fumait sa pipe ; parfois un mot tombait, et c'était fini. Ménard ne riait jamais. Il était sordide et riche. Peut-être ne voyait-il rien d'alentour ? Sans doute il vivait dans le rêve. Il pensait des choses lumineuses et se tenait dans un taudis crasseux. D'ailleurs, il n'invitait personne à l'y aller voir, pas même Leconte de Lisle, qui pourtant y avait pénétré.

Ces deux hommes, si dissemblables par l'aspect, étaient fort semblables par l'esprit. Ils se comprenaient sans paroles et s'aimaient intellectuellement. Leur adolescence avait été commune et ils s'étaient tout dit ; ils ne parlaient plus.

En raison de cette similitude desprit, Leconte de Lisle tenait Ménard en haute estime et c'est normal : leur philosophie était la même, leurs curiosités étaient les mêmes, et le vers de Ménard procédait directement du vers de Leconte de Lisle (i).

Esprit délicat, homme érudit, insoucieux de tout hormis bien penser et bien dire, Louis ^lénard fut un homme rare et inconnu : ses livres valent mieux que sa place dans le monde.

Mes sentiments dévoués.

Edmond Haraucourt.

(n Ceji est ui point à éclaircir. Au moins en ce qui concerne Tinspiration, nous ne pouvons penser comme iM. E. Haraucourt. — EJ. Ch.

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