LETTRE DE M. MAURICE SPRONCK
Monsieur,
Nul hommage n'est plus mérité que celui que vous voulez rendre à Louis Ménard, et je vous remercie de m'avoir associé à ceux qui apporteront à ce rare esprit le témoignage de leur admiration.
Je n'oublierai jamais l'émotion esthétique et intellectuelle profonde que me valurent, la première fois où j'ouvris le mince volume, les Rêveries d'un païen mystique. Que Louis Ménard ait été un peu écrasé par la gloire éclatante de Leconte de Lisle, c'est possible et c'est même certain. Et pourtant, malgré divers points de contact d'ailleurs assez superficiels, il me semble que ce n'était point là deux écrivains absolument assimilables.
Le cerveau de l'auteur des Poèmes Antiques apparaît sans doute plus vaste, plus compréhensif, plus universel. Mais, en revanche combien exquise et parfois puissante fut l'ori-
ginalité de ce pur Grec alexandrin, égaré en notre époque, que représente Louis Ménard ! Et quel reflet de délicate beauté il nous apporte avec lui de ces temps lointains, oii sa pensée a réellement vécu.
Sa gloire, comme son génie, fut et restera d'essence un peu subtile. Mais peut-être, après tout, n'est-ce pas là la moins enviable que doive rêver un poète comme celui dont vous voulez entretenir le culte.
Veuillez agréer, ^Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus sympathiques et dévoués.
Maurice Spronck.
LETTRE DE M. J.-S. BARES (*)
^lon cher confrère,
...Le plus grand des réformistes par la force de ses convictions, l'austérité de ses mœurs et l'étendue de ses connaissances vient de mourir.
Il portait le nom qi nous sert de titre et avait toujours figuré en première ligne, parmi ceus qi travaillent pour hâter l'avènement de la justice et de la vérité.
Dès 1848, on le trouvait, à côté de Proudhon, parmi les plus ardents apôtres de la liberté. Plus tard, il conut Karl Max, Leconte de risle, Renan et Charles Renouvier.
Dézenchanté par la vaine turbulence de la jénéracion à laquèle il apartenait et dégoûté d'une vie politique qi ne reflétait qu'un profond égoïsme, il consacra ses loizirs aux tra-
(i) Une des erreurs de Louis Ménard, vers la fin de sa vie, fut d'adopter l'orthographe nouvelle; il était intéressant dès lors d'apporter à cette sorte d'enquête littéraire la collaboration de M. J. S. Barès, directeur de la Réforme ovtografiqiie.
I yô LE T m: EAU LE LOUIS MENA t. D
vaus de la morale et aus études profondément filozofiques des relijions de rhumanité.
Il éleva ainsi son esprit au dessus des passions des mortels et put considérer du haut de son izolement altier et serein, les sucsessives transformacions relijieuzes et politiquesqi ont conduit l'home à l'état social actuel.
De là son esprit de souveraine bonté, la profondeur de son jujement, la clarté de sonexpression, la force et la poézie qi animent aussi bien sa prose que ses vers.
De là aussi le peu d'amour q'avaient pour lui ses contemporains : en face de sa grandeur rayonnante et sereine, ils se sentaient trop mesquins, trop petits.
A le lire, on croit entendre rézoner la voix d'un des dieus desquels il parle. Il écrit :
« Il y a un raport nécessaire entre la morale des peuples et leur relijion. Oelqe nom qu'il done à ses dieus, l'Orient n'adore qe la force. Devant les formidables puissances qi l'étreignent et l'écrazent, l'home humilié ne peut qe suplier et obéir. La loi descend du ciel au milieu des éclairs ; le peuple la reçoit à jenouset l'exécute en tremblant.
Les relijions unitaires nient le droit de l'home et ne lui parlent qe de ses devoirs. Devant la toute puissance divine, la moralité disparaît avec la liberté.
Au lieu de voir dans la nature des forces aveugles, le grec y voit des lois vivantes. Ces lois sont les dieus q'il conçoit à son imaje : les dieus d'Homère ressemblent à des héros et les héros s'élèvent au rang des dieus. La loi ne descend pas d'en haut, èle naît du concours harmonieus des volontés unies. Ele a pour principe l'Egalité, pour but la Liberté, pour gardien le Devoir, pour sancsion la Conscience, pour forme la République.
Dans l'âpre Idumée, si Job se plaint de l'injustice riahweh, le dieu du dézert lui répond : « Où étafs-tu qand je semais les étoiles ? » Job se tait ; un grec aurait dit .- « Seigneur, tu es fort, mais cela ne te dispense pas d'être juste. »
Les frazes lapidaires se suivent ainsi, fouillant la conscience humaine à travers les siècles et du ha^t des réjions filosofiques qi ne sont ateintes qe par un bien petit nombre de mortels.
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Parmi les écrivains du jour, en est-il un capable d'élever sa pensée jusqu'aus hauteurs vertijineuzes où planait l'esprit de Ménard ; et, si nous le possédons, ce saje mortel est-il capable de s'exprimer en des frazes cizelées avec autant de précizion, de grandeur et d'éloquence ?
Je ne le pense pas.
Corne on le conçoit, un individu ainsi rempli par l'idéal de la justice et du progrès devait être vite rebuté par le révoltant égoïsme qi règne de nos jours. Aussi s'étaitil retiré de la lute en stigmatizant come suit, notre époque, ses homes et ses moeurs :
CREMUCIUS CORDUS
Les peuples vieillis ont besoin d'un maître Ce n'est plus en eus q'ils cherchent la loi. Dans un autre siècle il m'eût falu naître : Il n'est point ici de place pour moi.
L'idéal qu'avait rêvé ma jeunesse, L'étoile où montaient mes espoirs perdus, Ce n'était pas l'art, l'amour, la richesse, C'était la justice, et je n'y crois plus.
Mais je suis bien las de ces tiranies Q'adore en tremblant le monde à jenous. Peuples énervés, races acroupies, Nous léchons les pieds qi marchent sur nous.
Le prézent est plein d'odieuzes chozes, L'avenir est morne et dézesperé :
Si Ton peut choizir ses metemsicozes, Ce n'est pas ici qe je renaîtrai.
Qand la mort, brizant la dernière fibre, Au limon natal viendra m'ararcher, S'il est qelqe part un astre encore libre, Là haut, dans l'éter, je Tirai chercher.
Corne de juste, un esprit aussi éclairé, un home pénétré par un aussi grand esprit de lojique, ne pouvait manquer de vouloir suprimer les miîiers d'ilojismes qi émaillent ce q'on apèle indûment notre ortografe. Il ne voyait aucune raizon pour faire produire à une même cauze des éfets diférents, ni, par conséquent, à écrire de façon distincte des mots de même nature et de même orijine. Il ne comprenait pas la convenance d'avoir une langue écrite diférente de la langue parlée.
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Ménard, qi était la logique même ne voulait pas écrire canto/z/zier avec deux n et cantonal avec un n ; p/zénomène avec ph et /antôme avec / et ainsi des miliers de caprices de notre cacografie académique. Il voulait ortografier d'une même façon tous les mots de même nature et de même orijine. Ne comprenant pas le besoin d'employer pluzieurs caractères pour produire un même son, il lui répugnait de produire le son s par trois caractères distincts dans le seul mot ai5-JO-cia-/ion, le son k par k dans /^ilo, par c dans <:oin, par q dans piqûre, par qii dans qiùç\qu&, par ck dans t/zaos, etc.
Il se refusait à employer les miliers d'absurdités qe nous somes forcés d'aprendre sous peine d'être qualifiés d'ignorants par les fanatiques aveugles qi nous font passer sous le joug de toutes les supersticions. Esprit indépendant et éclairé, il ne pouvait se laisser conduire par ceux qi marchent par le sentier de l'erreur.
En cela encore il devait se heurter à l'indomtable routine de notre époque et sa lute presque infructueuze contre la supersticion de
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Tortografe, ne lui avait pas cauzé moins de dézagréments qe ses combats contre la supersticion relijieuze et contre le m.atérialisme qui nous ronjent.
Malgré tous ses déboires, Ménard avait conservé un fonds de gaîté qi, de temps en temps, se montrait dans un cadre où pétillait l'esprit.
Lors de sa dernière vizite au Réformiste, nous cauzames longuement de la réforme, de la vie et même de la mort q'il sentait venir.
— Je suis vieus et bien cassé, me dizait-il, néanmoins une bien grande et bêle dame est devenue amoureuse de moi et a solicité mon portrait.
— Diable, lui dis-je, cète dame ne sem.ble pas vous croire aussi cassé qe vous prétendez letre.
— Je n'en sais rien, me dit-il, mais le fait est vrai, — ^lais, mon cher maître, je n'en doute pas. — Oui, je vois qe vous en doutez, mais pour qe vous n'en doutiez plus, je vais vous dire son nom. — Come vous voudrez. - — Eh bien, la dame en question n'est autre qe la Ville de Paris qi m'a demandé le por-
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trait dont je vous ai parlé pour le placer au muzée du Luxembourg.
Aussitôt son explication terminée, le cher maître se mit à rire et je fis come lui, bien qe ce fut un peu à mes dépens.
Un moment plus tard, IVIénard reprenait : « La Ville de Paris n'est pas la seule dame qi me dézire, je suis aussi courtizé par une autre. Cète dernière est moins bêle, mais èle est encore plus puissante, ce qi ne sufit pas à me la faire aimer. Néanmoins, èle sait qe je ne la crains pas. Voulez-vous savoir son nom ? — Je veus bien. — Ele s'apèle la Mort
Hélas ! les deus amoureuzes de l'inoubliable et grand Louis ]\Iénard ont obtenu satisfacsion : l'une a reçu le portrait et l'autre a emporté l'orijinal.
Je vous serre cordialement la main.
Jean S. BarÈS.
LETTRE DE M FRANXIS YIELE-GRIFFIN
Monsieur,
Volontiers vous exprimerais-je mon admiration raisonnée pour le digne poète Louis ]\Iénard ; votre lettre me trouve occupé par mon prochain départ. L'n curieux détail d'histoire littéraire, cependant, à la hâte :
Louis Ménard est proprement le père du « Symbolisme ».
C'est dans la préface à ses Poèmes, que Maurice Barrés lui communiqua, que Paul Adam put remarquer la proposition : « Les dogmes s'énoncent en symboles. » Le « Symbolisme » était né : Jean Moréas étouffa sous ce mot sonore le ridicule terme « Dé^ adent » — et Paul Adam formula ainsi le devoir du nouveau poète : « Inscrire un dogme dans un symbole ».
Puisse ce piquant détail intéresser vos lecteurs. Et souligner l'influence incontestable
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des beaux livres de Louis ^lénard dans l'éducation esthétique de la génération de 1885.
Recevez l'expression de mes sentiments sympathiques.
Francis ViÉLÉ-Griffix.