PREFACE XXXV
Mais à la mort du Maître, je m'irritai du de'dain, du silence presque universel, qu'on gardait autour de l'œuvre géniale de Louis Ménard. Et puisque celui-ci couronnait ainsi sa vie, et qu'il mourait comme il avait vécu, de façon grave et silencieuse, n'e'tait-ce point, mon cher Maître, le devoir d'un adolescent respectueux des aîne's, de lui élever un tombeau, de l'y ensevelir et d'y venir suspendre des guirlandes pieuses ?
Les anciens s'imaginaient qu'en enfermant le mort dans la tombe, ils enfermaient avec lui son âme, car ils ne se séparaient pas l'un de l'autre pour vivre sous la terre la seconde vie. Et si les morts restaient privés de sépulture, leurs âmes erraient, malheureuses. . .
A l'âme de celui qui a beaucoup souffert, j'ai résolu de procurer le repos.
Des écrivains^ consultés, m'aidèrent
PREFACE
dans mon œuvre pieuse et reconnaissante et dans mon Oraison Funèbre.
Le premier, cher Maître, par vos entretiens bienveillants, par vos conseils, vous m'avez encourage' et soutenu. Vous savez vous même, mieux que tout autre, l'étrange «fascination » que vous exercez sur la jeunesse : je ne vous dirai donc pas toute mon admiration pour votre œuvre graduelle et belle toujours. Je vous remercierai seulement de quelques qualités précieuses dont vous m'avez doué : le respect ancestral ; l'amour et le culte de la Terre et des Morts.
Sans doute, je fus initié par vous de bonne heure à la Beauté parfaite et à la compréhension de mon être; sans doute, vous m'avez enseigné l'art de ne pas se mépriser soi-même. Mais surtout, vous m'avez aidé â prendre conscience des sentiments ataviques qui reposaient en moi, et
PrîEFACE
qui, sans votre aide, y dormiraient encore, comme ils reposent chez tant d'adolescents, enfouis sous une broussaille épaisse de sentiments vulgaires, nés de cet instinct que nous partageons avec la race animale.
Ainsi j'appris à aimer les anciens parce que leur culte de la Beauté s'harmonisait à cette Religion de la Mort dont M. Fustel de Coulanges nous a rapporté les usages. J'aimais le bon roi Saint-Louis dans ses pieuses prières : «Toujours, après disner, il se repousait en son lit, et pis, quand il était sus, il disait des morts avecque un de ses chappelains. w . . .
Avec vous, mon cher Maître, je me suis acheminé vers les tombes simples et sans ornement où dorment les grands ignorés de notre race. En ces pèlerinages intellectuels, je connus Gérard de Nerval, Jules Tellier, Paul Guigou, Louis Ménard...
Tous ceux-ci ont été dédaigné. La vie leur fut lourde. Elle eut souvent pour eux un goût de 'cendre. Descendants de races énervées, ils souffrirent de maladies intellectuelles et connurent la mélancolie, tuberculose de l'âme. Ils connurent aussi et profondément, l'inconsolable amçrtume d'une vie sans gloire. . .
Mais qu'importe!... s'il est quelque part une seconde vie, ils revivent maintenant, le long des voies sacrées, sous des ombrages éternellement frais, avec tout ce qu'ils ont désiré et aimé ici-bas.
Leur divin masque ou la douleur, jadis, creusa des rides, resplendit maintenant d'une béatitude et d'une beauté joyeuses. Oui, qu'importe ! L'homme qui se résigne à demeurer ignoré peut jouir librement de la parfaite contemplation de l'univers. Le solitaire de l'Imitation, les pères de l'Eglise M. de Vigny le proclament : la solitude
est sainte. Celui qui geint de douleur et qui s'écrie :
Soyez béni, mon Dieu ! qui donnez la souffrance...
est un sage. Car la plus grande intelligence est la plus capable de douleur. . . Ils sont donc heureux, en leur Olympe reposant^ ceux-là qui souhaitèrent et surent accepter ce silence qui, lui même fait partie de leur Beauté.
Ce n'est pas sur eux, Louis Ménard^ Paul Guigou, Jules Tellier, de Nerval qu'il faut pleurer. C'est sur les descendants égoïstes qui ont méconnu et méconnaissent encore ce que ces humbles apportèrent chacun à l'épanouissement de l'intelligence commune.
Le premier homme qui fut trouvé mort, la face blême, les membres creusés, raidis et allongés, inspira, dit-on, à l'esprit de ceux qui le contemplaient avec un étonne-
PREFACE
ment plein d'effroi, le sentiment de souffrance et de pitié, Tidée de fin et d'au-delà. Celui qui n'était plus élargissait après lui l'intelligence de ceux-là qui demeuraient.
Ainsi, durant les étapes de notre race, chaque écrivain est un ancêtre intellectuel qui nous transmet des leçons et des méthodes.
De même qu'en géométrie les théorèmes se déduisent, les découvertes s'enchaînent, étroitement liées, nous sommes leurs fils, à ceux-là qui vécurent avant nous et avant nous, le long des siècles, eurent le souci de penser. Jamais une forme ou une force ne se perdent ici-bas : tout se transforme, tout se continue. Nous mettons chaque jour « les pas dans les pas » de nos prédécesseurs, de tous ces écrivains grandioses ou méconnus qui ont aidé à l'édification des assises intellectuelles de l'humanité.
PUEFACt: XLI
Ils ont fait luire sur nous-mêmes une lumière qui ne s'éteint jamais.
Et s'il arrive parfois que l'homme sente en lui comme un legs d'existences antérieures qu'il imagine siennes, ce sont alors les ancêtres obscurs de sa pensée qui chantent en lui.
' Ecoutons M. Jules Soury :
<( Le respect, en quelque sorte filial, de » nos anciens maîtres, de ces pères de » nos intelligences, n'est pas seulement la » justice : c'est aussi, à mon sens, le plus » doux des devoirs. La source où ces sen- » timents s'alimentent est une tendre et » pieuse reconnaissance envers ceux dont y> nous tenons toute existence spirituelle.
» De même que nous sommes la conti- » nuité de nos parents, de notre père et de » notre mère, de qui nous tenons l'être, » dont les âmes et les corps vivent encore )) en nous et par nous, et qui mourront
» enfin tout entiers avec nous, nous nous » sentons aussi les enfants de cette famille » d'esprits défunts dont les pensées, les >y rêveries même, n'ont plus d'échos que » dans nos cœurs, agrandis et sanctifie's » comme des temples par ce culte des » ancêtres.
» Nous savons par nous-mêmes com- » bien ils ont souffert et durement expié » la vie qui leur fut transmise. Nous les » honorons et nous les adorons comme » des divinite's, victimes de leur amour » pour nous, qu'ils n'ont souvent pas » connus, mais qu'ils ont aime's jusqu'à la » mort.
« Nous leur offrons chaque jour le sacri- » fice qu'offre le prêtre à son Dieu.
« Nous croyons que ces morts revivent » en nous qui, à chaque instant, devenons » ce qu'ils sont devenus — des ombres qui » passent — et^ devant l'insondable hor-
» reur de l'univers et de la vie, nous nous » prosternons, éperdus, vaguement conso- » lés de savoir que notre vie n'a pas e'té w plus heureuse ni meilleure que celle » qu'ils ont vécu -, que nous avons travaillé )) et souffert comme eux; que, comme eux, » nous mourrons en jetant dans l'abîme » un cri de détresse que notre existence, » à tout prendre, n'a été qu'une lente des- » truction, une lutte, une agonie, mais » qu'au moins nous n'avons jamais cessé de » les aimer, et que, par delà les temps, » jusqu'à l'heure de l'anéantissement de » toute mémoire et de tout souvenir, nous » sommes restés unis dans la communion » des vivants et des morts. »
Il convenait, mon cher Maître, qu'avant de vous quitter, nous bercions notre esprit au rhythme voluptueux des graves et fortes pensées du sage.
Voilà bien, résumé dans une éloquence
n.EFACK
admirable, l'enseignement que je vous dois et que j'ai tout entier puisé en votre œuvre. Je vous offre donc mon livre en remerciement de cette religion des Morts dont vous m'avez appris les prières, et pour votre beau me'pris de la foule, qui elle-même dédaigne les plus méritants, et se refuse à honorer ces bienfaiteurs suprêmes de son intelligence.
Edouard Champion.
de Louis Ménard
... C'était une coutume, à la fin de la cérémonie funèbie, d'appeler trois fois l'àme du mort par le nom qu'il avait porté. On lui souhaitait de vivre heureuse sous la terre.
Tio's fois on lui disait : « Porte-toi bien ». On ajoutait : « Que la terre te soit légère ». Tant on croyait que l'être allait continuer à vivre sous cette terre et qu'il y conserverait le sentiment du bien-être et de la souffrance ! On écrivait sur le tombeau que l'homme reposait là ; expression qui a survécu à ces croyances et qui, de siècle en siècle, est arrivée jusqu'à nous. Nous l'em.ployons encore, bien que personne aujourd'hui ne pense qu'un être immortel repose dans un tombeau.