‹ Le tombeau de Louis Ménard: monument du souvenir élevéChapitre 40 sur 81 · LETTRE DE M. PIERRE QUILLARD · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. PIERRE QUILLARD

Mon cher confrère,

Quand M. Jules Huret entreprit, ces années dernières, le périple des littérateurs contemporains, il connut d'étranges sauvages qui employaient des langues diverses, mais presque exclusivement composées d'injures. Ces frères survivants des Maoris et des Peaux rouges disparus feignaient de ne point entendre les questions que leur posait l'explorateur et, s'il leur parlait d'art ou de philosophie, répliquaient avec obstination : « X est une brute et Y n'a aucun talent. »

Ils refusaient surtout, en vertu d'une extraordinaire mauvaise foi, de reconnaître les dettes qu'ils pouvaient avoir envers leurs aînés et leurs contemporains. C'est ainsi qu'en cette enquête célèbre, le nom de Louis Ménard fut cité par deux écrivains seulement, M. Maurice Barrés et un autre qu'il est inutile de désigner plus expressément.

Cependant, si Louis Ménard était inconnu ou méconnu de la foule, il n'était pas ignoré de ceux qui font métier de penser ou d'écrire; et sa vie, un peu retraitée et farouche, était illustrée dès lors par une œuvre très considérable et très particulière. Depuis, bien qu'il ait tardivement occupé une chaire publique, le silence s'était accru encore autour de lui, et seuls, quelques fidèles peu nombreux accompagnèrent la dépouille du vieux maître, quand le feu libérateur réduisit en cendres ténues la chétive chair humaine où avait vécu magnifiquement l'historien des races et des dieux.

Depuis les derniers philosophes hellènes et quelques grands humanistes de la Renaissance, il s'est rencontré rarement une âme

aussi capable de comprendre le monde en ses apparences et sa vialité, aussi certaine que l'homme fut infaillible en ses affirmations les plus contradictoires, aussi subtile à concilier les antinomies et à montrer, subsistant toujours sous des formes nouvelles les dieux qui paraissaient morts et les énergies qui semblaient éteintes.

Louis Ménard ne dédaignait ni la science

positive, ni l'action civique : en fouillant les archives de l'Académie des sciences, on verrait qu'il fut un chimiste inventif, et qu'il donna le premier la formule du collodion ; et il advient qu'on découvre encore parfois Le prologue dune révolution ; c'est un recueil d'articles publiés dans le journal de Proudhon au moment des journées de Juin et qui valurent à leur auteur quelques années de prison, auxquelles il put se soustraire par l'exil. Tout dernièrement encore, au début de la guerre Turco-Grecque, Louis Ménard traduisait le livre de Gennadios sur l'indépendance hellénique et collaborait aussi à l'action, trop vaine, des philhellènes français.

Mais, c'est dans ses livres de poésie, de critique religieuse et philosophique et d'histoire proprement dite, que réside sa doctrine tout entière qui n'a guère varié depuis Le polythéisme hellénique jusqu'à VHistoire grecque : les Rêveries d'un païen mystique en sont l'expression la plus parfaite et la plus exquise et, au sens strict du mot, un des chefs-d'œuvre de notre langue ; un conte comme le Diable au café résume le meilleur de la pensée du

XVlir siècle assez heureusement pour qu'on l'ait fait figurer par mégarde dans une édition de Diderot ; et le Banquet d'Alexandrie et l'histoire à'Ondine présentent en quelques pages, réduites à leurs propositions essentielles, dans une prose imagée et rythmique mieux que des vers, l'herméneutique stoïcienne, la genèse, la lutte et la fraternité secrète du christianisme à son aurore et de l'hellénisme agonisant.

Par une dialectique ingénieuse et puissante, il excellait à montrer l'unité de la pensée humaine, créatrice véritable de l'ordre universel, sous les divergences des religions, des symboles et des théories scientifiques. Il considérait le monde, aussi bien que la cité idéale, comme un concours de volonté libre, sans hiérarchie, aspirant, hors de toute contrainte, à un but commun. Si dans son Panthéon il admettait tous les dieux, parce que tous, en tant que représentation de la pensée humaine, sont, à leurs heures, des vrais dieux ; s'il convenait aussi qu'une fois leur temps révolu, ils se devaient coucher dans le linceul de pourpre oii les enveloppe Ernest Renan, ceux

qu'il aima et exalta furent surtout les dieux helléniques, comme l'Hellas demeurait, au delà des âges abolis, sa patrie réelle. Là seulement, dans une fleur de gloire et de jeunesse, les hommes se développèrent, selon la vertu, la force et l'harmonie et, à son dernier soir, il murmura sans doute la belle invocation qui termine son livre de la Morale avant les philosophes :

« A ceux qui soutiennent que la civilisation énerve les races ; à ceux qui confondent l'art avec le luxe et qui, au nom de la morale, maudissent le culte de la poésie et de la beauté, on peut répondre que le peuple qui a produit les plus splendides chefs-d'œuvre de la pensée est aussi celui qui a laissé les plus grands exemples de toutes les vertus et que nous devons autant de respect à son héroïsme que d'admiration à son génie. Grâces en soient rendues à ces Dieux protecteurs, aux Dieux de la beauté, enfants de la lyre d'Homère, aux Muses, à la Sagesse antique sortie tout armée du large front de Zeus, et à la Terre féconde, nourrice des héros. »

La bouche qui prononça cette oraison fer-

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vente et grave est scellée pour jamais et Louis Ménard est rentré avec les dieux qu'il vénérait dans la nuit primitive notre mère commune.

Mais sa pensée, qu'il avait douée d'une vie immortelle, subsiste comme les effigies impérissables des Olympiens ; et, mystérieusement mêlée à l'existence infinie, elle commence en d'autres pensées reconnaissantes le pèlerinage éternel des renaissances et des métempsychoses.

Veuillez croire, mon cher confrère, à mes sentiments les meilleurs.

Pierre QuiLLARD.

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