LETTRE DE M. MAURICE BARRES
Mon cher Champion,
C'est avec grand plaisir que je vous donnerai quelques détails sur Louis Ménard. Je ne puis les ordonner et écrire l'étude que je devrais à ce noble esprit. Faites de mes notes, à votre gré, le meilleur usage. Il y a une dette à payer.
C'est par Burdeau, à i6 ans, que j'ai connu d'abord l'œuvre de Louis Ménard. Dans la classe de philosophie du lycée de Nancy, il nous lisait les Rêveries d'un païen mystique qui sont un modèle de langue, d'ordre, d'élévation et de force.
Quand je vins à Paris, à vingt ans, je eau sais souvent de Louis Ménard avec mon maître Leconte de Lisle. Ce grand poète me conduisit un jour chez Polydor, humble et fameux crémier de la rue Monsieur-le-Prince pour me présenter à son vieil ami et contemporain. Depuis lors, à de longs intervalles, je n'ai
pas cessé de fréquenter Ménard. Je puis me dire l'un des rares écrivains qui essayaient de faire rendre justice à ce maître. Ne dépouillez pourtant pas mes articles; j'ai parlé de Ménard cent fois : dans les Taches d'encrey delà, et, il y a deux mois encore, dans le Journal ; je l'avais pour collaborateur à la Cocarde ; mais jamais, car je ne suis, je l'avoue qu'un médiocre critique, je ne lui ai consacré un article auquel je puisse utilement vous renvoyer. Tous les parnassiens, ou, pour parler plus exactement, tous ceux qui ont subi à quelque degré la culture parnassienne, ont reconnu la haute valeur de Louis Ménard. D'Anatole France à Pierre Quillard, ils l'ont proclamée : le jour de la mort, Henri Houssaye fut seul à le saluer. On n'a guère voulu les entendre même dans les milieux lettrés, où il y a plus de gens à tempérament que de gens cultivés, plus de désordre génial que de goût pour la perfection. Philippe Berthelot, depuis des années, projette une vaste étude de Ménard (i). Cela sera, je crois, très bien. Le pauvre et délicieux homme est mort sans
(i) Revue de Paris. P^juin iqoi.
cette satisfaction qu'il attendait impatiemment.
Louis Ménard a été gêné de la manière la
plus comique par un tas d'homonymes. Il fut
à la fois un philosophe, un chimiste, un poète
et un littérateur. Chimiste, il inventa le collodion qu'il présenta à l'Académie des sciences
en 1 846 ; mais les dictionnaires spéciaux attribuent cette découverte à un Américain nommé Maynard qui la refit en effet après notre Ménard. Plusieurs littérateurs, dont un, notamment, qui publia comme inédit du Bossuet déjà inséré dans les œuvres complètes, portent les noms de Ménard, Mesnard, Ménars, Maynard; ils n'ont pas peu contribué à embrouiller les idées du public. Il y a quelques mois, comme je vantais dans un article l'auteur des Rêveries cTun païen mystique, un lecteur du Journal m'écrivit : a Merci, Monsieur, de nous avoir donné des nouvelles, à ma femme et à moi, du joyeux compagnon qui nous a fait tant rire dans un voyage à Dieppe l'an dernier. Nous avions bien soupçonné que ce charmant garçon écrivait, car personne ne tournait comme lui le calembour. »
Comment décrire la délicatesse, la courtoisie, le négligé, l'effacement, la saveur fine, et le total manque de bon sens de ce vieillard adorable qu'aimèrent Renan, Berthelot et Leconte de Lisle. Il avait été chargé d'un cours d'histoire à l'Hôtel de Ville. Il devait cet avantage à ses sentiments exaltés d'ancien ami de Blanqui. Il fit devant un seul auditeur les plus extraordinaires leçons, oii il célébrait à la fois Lourdes et la commune de 71 qu'il aimait à confondre avec l'hellénisme.
Voyez-vous, le point central d'une étude sur Louis Ménard, si vous l'écrivez, ce sera de nous faire entendre sa philosophie de l'hellénisme. Je n'y puis penser dans une si brève lettre. Cest sur cette théorie que repose le parnassisme de Leconte de Lisle, Retenez bien cela qu'on n'écrivit jamais et qui fait l'essentiel.
De 1860 à 1870, Louis Ménard, retiré à Barbizon, au milieu des paysagistes, ne s'occupa que de peinture. J'ai vu ses toiles, qui tapissaient son atelier ou cabinet de travail, place de la Sorbonne. Ce qu'il cherchait en art me paraît avoir été très bien réalisé par le
peintre remarquable, son neveu M. René Ménard.
Voilà des notes cursives et que je n'ai même pas le temps de relire. Adaptez-les, le mieux que vous pourrez. Il est nécessaire qu'un hommage soit rendu à ce noble aîné. Il convient qu'un très jeune homme tel que vous, mon cher Champion, affirme la solidarité ou plutôt les affinités des générations, et garde à travers des tumultes si favorables à tous les goujats turbulents, la tradition du grand goût littéraire
Poignée de main de votre dévoué,
Maurice BarrÈS.
J'oubliais de vous dire que Louis Ménard était antidreyfusard.