ELOGE D^ÉLIZA
V^UELLE nuit! quelle solitude! af-
freux emblème de mon cœur!
Demain ces ténèbres qui m'entoureni se dissiperont, et la nuit qui enveveloppe Eliza est éternelle ! demain l'univers se réveillera, Eliza seule ne se réveillera plus ! Ame sublime, où donc es-tu passée? dans quelle région ? Ah ! tu es retournée vers ta
source, tu as repris ton vol vers ta patrie \ Tu étois une émanation du Ciel, et le Ciel t'a réclamée. Il t'avoit laissée trop longtemps habiter parmi les hommes. Oui, sans Tordre du Ciel, Éliza ne pouvoit devenir la proie de la mort. Elle étoit si active, si animée, si vivante ! Hélas ! depuis deux ans, c'étoit son âme qui trompoit mes inquiétudes et qui assoupissoit mes craintes. Je vojois tous les jours Eliza se décolorer et s'affoiblir; mais jamais son esprit n'avoit jeté tant d'éclat, jamais son cœur n'avoit tant aimé ! « Elle vivra ! elle vivra! me disois-je en la quittant; tant de vie doit braver la mort!» Et alors je ne concevois pas plus l'idée d'Eliza pouvant mourir que celle du soleil prêt à s'éteindre. Eliza n'est plus ! Qui éclairera mon jugement? qui échauffera mon imagination? qui m'enflammera pour la gloire ! qui remplacera pour moi le sentiment profond qu'elle m'inspiroit ! que ferai-je de mon âme et de ma vie? O mon cœur, rappelle à ma pensée ce
■que futEliza! Je veux la célébrer, et, pour la célébrer, il ne faut que la peindre. Éliza ne mourra jamais dans la mémoire de ses amis; mais ses amis mourront un jour comme elle, et je veux qu'elle vive dans l'avenir; je veux qu'après moi quelque âme sensible, en lisant cette complainte funèbre, regrette de ne l'avoir pas connue et s'attendrisse sur le malheur que j'eus de lui survivre.
Eliza m'avoit raconté plusieurs fois les premières années de sa vie. Que tout ce qu'on entend sur nos théâtres, que ce qu'on lit dans nos romans, est froid et dénué d'intérêt auprès de ce récit ! C'est dans l'intérieur des famiiles qu'il faut pénétrer pour voir les grandes scènes des passions et de la calamité humaine. Nos écrivains les défigurent en les imaginant, et il n'y a que leurs acteurs et leurs victimes qui puissent les peindre. Eliza naquit sous l'auspice de l'amour et du malheur. Sa mère étoil une femme d'un grand nom, qui vivoit séparée de son mari. Elle l'éleva
publiquement, comme si elle eût été en droit de l'avouer pour sa fille, et elle lui fit un mystère de sa naissance; souvent elle la baignoit en secret de ses larmes. Elle sembloit, par le redoublement de sa tendresse, vouloir la consoler du présent funeste qu'elle lui avoit fait de la vie; elle la combloit de caresses et de bienfaits; elle lui donna ellemême le premier de tous, une excellente éducation : c'étoit, dans peu, tout ce qui devoit lui rester. Elle mourut presque subitement et au moment où elle alloit tout tenter pour donner à sa fille un état que les lois pouvoient peut-être lui accorder. Eliza resta abandonnée à des parens qui bientôt ne furent plus que ses persécuteurs. Ils lui apprirent ce qu'elle étoit : de fille aînée, de fille chérie, elle descendit tout d'un coup, dans la même maison, à l'état d'orpheline et d'étrangère ! La dédaigneuse et barbare pitié prit soin de cette infortunée, jusque-là si tendrement soignée par le rem.ords et par la nature. Elle
vécut, parce Cju'elle étoit clans cet âge où le malheur ne tue pas, et où, pour mieux dire, il n'y a pas de malheur.
Eliza n'étoit rien moins que belle, et ses traits avoient encore été défigurés par la petite vérole ; mais sa laideur n'avoit rien de repoussant au premier coup d'œil; au second on s'y accoutumoit, et dès qu'elle parloit on l'avoit oubliée. Elle étoit grande et bien faite. Je ne l'ai connue qu'à l'âge de trentehuit ans, et sa taille étoit encore noble et pleine de grâce. Mais ce qu'elle possédoit, ce qui la distinguoit par-dessus tout, c'étoit ce premier charme sans lequel la beauté n'est qu'une froide perfection : la physionomie. La sienne n'avoit point un caractère particulier : elle les réunissoit tous. Ainsi, on ne pouvoit pas précisément dire qu'elle fût ou spirituelle, ou vive, ou douce, ou noble, ou fine, ou gracieuse, espèce d'éloge par lequel on dégrade, ce me semble, les figures que l'on veut louer : car, quand un visage a une ex-
pression habituelle, cette expression est plutôt le résultat de sa conformation, et ce qu'on peut appeler l'air des traits, que ce qu'il faut appeler de la physionomie. La physionomie vient du dedans; elle naît de la pensée; elle est mobile et fugitive; elle échappe à l'œil et trompe *le pinceau. O Éliza, Éliza, qui n'a pas eu le bonheur de vivre dans ton intimité, dans celle de tes affections, de tes mouvemens, de ta confiance, ne peut savoir ce que c'est que la physionomie ! J'ai vu des visages animés par l'esprit, par la passion, par le plaisir, par la douleur ; mais que de nuances m'étoient inconnues avant que je connusse Éliza !
Cette flamme du Ciel, cette énergie de sentiment, enfin, si j'ose m'exprimer ainsi, cette abondance de vie, Éliza, quand elle n'étoit pas accablée par le malheur, elle la répandoit sur tout ce qu'elle vouloit animer; mais elle ne vouloit rien : elle animoit sans prétention et sans projet. On n'approchoit
pas de son âme sans se sentir attiré. J'ai connu des cœurs apathiques qu'elle avoit électrisés ; j'ai vu des esprits médiocres que sa société avoit élevés. «Elisa,Iui disois-je en lui voyant opérer ce phénomène, vous rendez le marbre sensible et vous faites penser la matière. » Que dut être cette âme céleste pour celui dont elle avoit fait son premier objet, pour celui qui l'anima à son tour !
O toi qui fus cet objet, Gonsalve ! heureux Gonsalve ! tu devois te croire sous le climat brûlant de l'Equateur, aimé d'une des filles du Soleil. La mort t'enleva au milieu de ta carrière, mais en quelques années tu épuisas tout le bonheur que le Ciel peut accorder aux hommes sur la terre : tu fus aimé d'Eliza! Ah! si tu pouvois savoir encore ce qu'elle devint après toi! Elle vécut deux ans desséchée par la douleur, portant la plaie du malheur, comme un arbre que la foudre a cicatrisé, et elle finit par s'éteindre en bénissant la mort.
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On pouiroit croire qu'Éliza, vivement occupée d'un objet, l'étoit moins de ses amis: jamais elle ne les aima davantage, et jamais elle ne leur fut plus chère. La passion et le malheur sembloient avoir donné à son âme une activité et une énergie nouvelles. Eh ! qui fit goûter comme elle le charme de l'amitié ? qui sut comme elle s'approcher du cœur des personnes qu'elle aimoit? Elle atti- YciLt si doucement la confiance! elle entendoit si bien la langue des passions ! De quelque sentiment qu'on eût l'âme remplie, elle faisoit éprouver le besoin de le lui communiquer, et l'on se trouvoit toujours plus heureux ou moins malhelireux auprès d'elle.
Étoit-om dans cet état de langueur qui est la situation habituelle de tous les gens du monde quand ils n'ont ni plaisir ni peine, on en sortoit bientôt auprès d'Eliza : car ou on la voyoit malheureuse et souffrante, et alors on étoit animé du sentiment de ses maux, ou, ce qui arrivoit souvent, son esprit
et son âme prenoient l'ascendant sur eux, et alors quel intérêt ! quelle conversation ! Il falloit malgré soi l'écouter, penser et revivre. Souvent, en comparant Eliza à tout ce que j'ai connu de femmes aimables et d'hommes de beaucoup d'esprit, j'ai cherché à m'expliquer le principe de ce charme que personne ne possédoit comme elle, et voici en quoi il m'a paru consister : elle étoit toujours exempte de personnalité et toujours naturelle. Exempte de personnalité, jamais on ne le fut à ce point. Avec ses amis, c'étoit par sentiment, et parce qu'elle avoit toujours plus besoin de leur parler d'eux que d'ellemême; avec le reste de la société, c'étoit par finesse d'esprit et de jugement. Elle savoit que le grand secret de plaire est de s'oublier pour s'occuper des autres^ et elle s'oublioit sans cesse. Elle étoit l'âme de la conversation, et elle ne s'en faisoit jamais l'objet. Son grand art étoit de mettre en valeur l'esprit des autres, et elle en jouissoit plus que de
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montrer le sien. Naturelle, elle l'étoit dans sa démarche, dans ses mouvemens, dans ses gestes, dans ses pensées, dans ses expressions, dans son style, et ce naturel avoit en même temps quelque chose d'élégant, de noble, de doux, d'animé. Une partie de ce naturel s'étoit sans doute perfectionné par une excellente éducation, par un goût exquis, par l'habitude de sa jeunesse passée dans la meilleure compagnie, et avec les personnes les plus aimables de son temps; mais il lui étoit devenu tellement propre qu'on ne sentoit jamais que l'art y eût contribué, aimable illusion qui s'évanouit avec presque toutes les femmes quand on converse quelque temps avec elles, et dont l'absence, laissant voir la prétention ou l'effort, refroidit tout intérêt et glace tout plaisir.
Ce qui m'a toujours le plus frappé dans Eliza, c'est le rapport et (si je puis m'exprimer ainsi) l'harmonie qui régnoit entre ses pensées et ses expressions. Etoit-elle animée
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par son esprit ou par son cœur, ses mouvemens, son visage, tout, jusqu'au son de sa voix, formoit un accord parfait avec ses paroles. C'est par ce défaut d'accord que la conversation de tant de gens d'esprit est sans chaleur et sans effet. Ils n'ont jamais ni l'expression ni l'accent de ce qu'ils disent; ils se battent les flancs pour s'animer, et leur voix monotone traduit leur froideur. Leur esprit leur fournit quelquefois des choses sensibles; mais leur visage est en contre-sens avec elles. Quelquefois, par adresse ou par hasard, ils ont une inflexion juste ; mais cette inflexion perd bientôt tout son prix, parce que, l'instant d'après, ils l'appliquent à une pensée pour laquelle elle n'étoit pas faite. Que me fait le sourire aimable, le regard touchant, la voix sensible de certaines femmes ? Ce charme ne les quitte jamais; il est de tous les temps, de tous les lieux; elles l'emploient avec un sot et avec un fat. Dès lors, ce charme n'en est plus un pour moi.
Le tact si rare et si difficile des personnes et des convenances, voilà encore ce qu'Eliza possédoit au suprême degré. Jamais elle ne se méprenoit, jamais elle ne confondoit, jamais elle ne disoit une chose sensible à qui ne pouvoit pas la sentir, et n'exprimoit une pensée fine à qui ne pouvoit pas l'entendre. Sa conversation n'étoit jamais au-dessus ou au-dessous de ceux à qui elle parloit; elle sembloit avoir le secret de tous les caractères, la mesure et la nuance de tous les esprits.
Éliza n'étoit pas savante ; elle étoit instruite, et elle n'en avoit pas la prétention. Son instruction étoit si heureusement fondue dans son esprit, et son esprit dominoit si bien sur elle que c'étoit toujours lui qu'on sentoit davantage. Elle savoit l'anglois, l'italien, et elle possédoit la littérature de plusieurs autres langues dans nos meilleures traductions; elle savoit surtout parfaitement sa propre langue. Elle avoit fait plusieurs définitions de synonymes que l'abbé Girard et les
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meilleurs esprits de l'Académie n'auroient pas désavouées. Je n'ai jamais connu à personne comme à elle le don précieux du mot propre, ce don sans lequel il ne peut y avoir ni nuance ni justesse dans l'expression, et qui exige à la fois un esprit formé, une connoissance approfondie de la grammaire, et. indépendamment du bon goût naturel, ce goût perfectionné et de convention qu'on ne peut acquérir que dans le commerce des gen de lettres et des gens du monde réunis.
Les livres les mieux écrits ont des instans de longueur et des lacunes d'intérêt. La conversation d'Éliza, toutes les fois qu'elle vouloit ou pouvoit s'y livrer tout entière, n'en avoit point. Elle disoit cependant souvent, et le plus souvent, des choses simples; mais elle ne les disoit jamais d'une manière commune, et cet art, qui sembloit n'en être pas un chez elle, ne se faisoit jamais sentir et ne la faisoit jamais tomber dans la recherche et dans l'affectation. Elle ne faisoit point de termes
nouveaux; elle n'employoit ni antithèses ni équivoques. Elle applaudissoit quelquefois aux jeux de mots des autres; mais il falloit qu'ils fussent heureux, de bon goût, ou bien dits dans l'abandon du naturel et de la facilité, ce qui, à ses jeux, étoit toujours le premier mérite en tout genre: car la prétention, de quelque espèce qu'elle fût, lui étoit antipathique. Elle ne pouvoit supporter ce qui sentoit l'effort et l'apprêt; elle auroit presque préféré le rude et l'ébauché à ce qui étoit trop gracieux ou trop fini. De là on peut juger combien elle haïssoit les manières affectées, les airs et autres sottises des gens du monde. Elle avoit la même finesse et la même sévérité de goût pour les ouvrages d'esprit. Elle n'avoit jamais pu s'accoutumer aux vers du cardinal de Bernis, à ceux de Dorât, de... et autres poètes de cette école. Elle ne faisoit aucun cas des romans de Crébillon, de Marivaux et de tous ceux que leur genre a enfantés après eux; mais, en re-
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vanche, elle s'étoit nourrie de Racine, de Voltaire, de La Fontaine : elle les savait par cœur ; elle étoit passionnée pour Jean- Jacques, elle aimoit Prévost, Le Sage; mais elle mettoit au-dessus de tout l'immortel Richardson : elle l'avoit lu, relu, traduit ; elle adoroit Sterne. C'étoit elle qui avoit fait à Paris la réputation du Voyage sentimental. Les ouvrages inégaux, imparfaits, bizarres même, obtenoient grâce à ses yeux, pourvu qu'elle y trouvât quelque trait de génie ou de sensibilité. C'est ainsi qu'elle avoit eu la patience de défricher, la première, tout Tristram Shandy. La mort de Manon , dans le Paysan perverti, et quelques pages semblables, lui faisoient défendre cet ouvrage, d'ailleurs rempli de choses médiocres et ridicules. Oh! comme elle étoit en tout genre amie de ce qui est bon! comme elle enjouissoit! comme elle savoit louer ce qui lui avoit plu, et surtout ce qui l'avoit touchée ! comme elle avoit besoin de communiquer son sentiment
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à tout ce qu'elle cro^yoit capable de le partager! Et ce n'étoit pas pour des ouvrages de littérature seulement qu'elle étoit susceptible de se passionner ainsi : tous les arts de goût et d'imagination avoient des droits sur elle. Un beau tableau, un bon morceau de sculpture, d'excellente musique, la flattoient tour à tour, et dans ces différens arts elle étoit encore sensible à tous les genres. Elle admiroit le mausolée du cardinal de Richelieu, et le petit Oiseau mort d'Houdon alloit à son âme ; elle se seroit passionnée pour un Rubens, et le moment d'après elle auroit joui d'un Petitot. Elle étoit ravie de la musique de Grétry, et le lendemain un air d'Orphée lui sembloit la musique du Ciel. Oh ! que vous décelez des âmes stériles et froides, vous qui l'accusiez d'être enthousiaste et de confondre tous les genres! Elle ne les confondoit pas, elle les sentoit tous, et en les sentant elle les jugeoit. Croyez qu'elle savoit mettre à chacun d'eux son véritable prix. Si
VOUS l'eussiez observée de suite, si vous eussiez entendu sa langue (car elle en avoit une qui ne pouvoit être à votre usage), vous eussiez distingué dans ses sensations et dans leurs expressions des degrés et des nuances. Il y en avoit de si marquées, de si variées, 4e si multipliées, de son plaisir à ses transports, de son estime à son admiration, de son admiration à son enthousiasme, de son enthousiasme à ce qui alloit plus directement et plus profondément à son âme ! Ah ! si quelquefois une expression, rendue plus vive par la situation momentanée de son esprit, lui arrachoit une expression exagérée, croyez qu'elle savoit ensuite s'en rendre compte dans le silence et dans le calme de sa pensée, et remettre à sa place ce qu'elle avoit quelquefois trop élevé.
On l'accusoit, de même, d'enthousiasme et de prévention dans ses sentimens. On ne pouvoit concevoir, disoit-on, que son cœur pût suffire à tant d'amis. Ames étroites et vul-
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gaires, étoit-ce à vous à mesurer et à comprendre la sienne ? D'abord tous ses sentimens n'étoient pas des passions. Il en étoit de ses sentimens comme de ses goûts : ils avoient différens degrés, suivant la différence de leur principe. Eile aimoit d'estime, d'attraits, de reconnoissance. Elle aimoit dans Ariste le génie réuni à la vertu; dans Sainval, une âme de feu et qui avoit peut-être avec la sienne quelque rapport; dans Cléon, dans Ergaste, dans Valère, etc., telle ou telle qualité d'esprit ou de caractère qui justifioit son penchant. Mais dites, ô vous tous qui fûtes ses amis! si jamais quelqu'un de vous, en particulier, eut quelque reproche à faire à son amitié ! si, quand vous fûtes soufi'rant, malade ou malheureux, il ne sembla pas que vous fussiez son unique objet ! Elle nous avoit tous entre nous liés d'une sorte d'intérêt dont elle étoit le mobile et le but; nous nous sentions tous amis chez elle, parce que nous y étions réunis par les mêmes sentimens, le désir de
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lui plaire et le besoin de l'aimer. Hélas! combien de personnes se voyoient, se recherchoient, se convenoient par elle, qui ne se verront, ne se rechercheront, ne se conviendront plus ! Le charme de sa société tenoit si bien à elle que les personnes qui la composoient n'étoient plus les mêmes ailleurs : ce n'étoit que chez elle qu'elles avoient toute leur valeur. « Nous voilà tous séparés, disois-je hier, en fondant en larmes, à ses amis rassemblés au moment de sa mort; on peut nous appliquer ces paroles de l'Écriture : Le Seigneur a frappé le berger, et le troupeau s'est dispersé. »
L'esprit d'Éliza, tout aimable, tout animé qu'il étoit, y réunissoit le mérite de la justesse et de la solidité. Elle n'avoit jamais cultivé les sciences exactes ; mais elle étudioit la morale , elle aimoit la saine métaphysique. Elle lisoit souvent Montaigne; elle connoissoit Locke avant que Rousseau ne l'eût, sous des formes plus heureuses, fait passer dans
notre langue; elle faisoit ses délices de Tacite et de Montesquieu. Un des auteurs vivans dont elle estimoit le plus les ouvrages étoit l'abbé de Condillac. Tout ce qui étoit fort plaisoit à son caractère, et tout ce qui étoit fin ou profond plaisoit à son esprit.
Tant d'avantages naturels et acquis auroient justifié dans Éliza quelque mouvement d'orgueil, et elle n'en eut jamais. Elle qui sentoit et jugeoit si bien l'esprit des autres sembloit ignorer le sien; elle s'en méfioit même : aussi n'écrivit-elle jamais rien pour le public. Si quelquefois son âme eut besoin de s'épancher, ou pour elle-même, ou pour ses amis, elle prit grand soin que ce secret ne fût connu que d'eux; elle exigea •même de leur amitié de lui rapporter ses lettres ou de les brûler. Ainsi, divers petits ouvrages qu'elle avoit composés sont vraisemblablement perdus pour toujours, tels qu'un grand nombre de Synonymes, trois chapitres dans le genre du Voyage senti-
mental, une Apologie de ses défauts, et particulièrement de la facilité qu'on lui reprochoit à se prévenir et à s'enthousiasmer, morceau charmant qu'elle m'avoit adressé et dont j'ai eu le scrupule de ne point garder de copie. Elle avoit aussi commencé des Mémoires de sa vie, ou plutôt de sa passion pour Gonsalve : car ils ne commençoient qu'à cette époque, comme si sa vie n'eût daté à ies yeux que du moment où elle l'avoit connu. Enfin, ce qu'il faut regretter pardessus tout, parce que cela eût formé la collection la plus immense, la plus variée, la plus précieuse, ce sont ses lettres. Elles avoient un caractère, une touche, un style qui n'avoient point de modèle, et qui, je crois, n'auront point d'imitateurs. Ce n'étoit ni le genre de madame de Sévigné, ni celui de madame de Maintenon : c'étoit le sien, et, à mon avis, il étoit bien au-dessus. Ses lettres étoient plus pleines, plus variées, plus fortes de pensées, plus tirées de son propre fonds :
car elle ne vivoit pas, comme ces deux femmes, de ce qui se passoit à la cour et en Europe ; elles étoient surtout plus animées. Ahî c'est par là que cette créature céleste ne peut être comparée à aucune autre femme. Ses lettres avoient le mouvement et la chaleur de la conversation ; elles trompoient sur son absence, elles la remplaçoient presque au moment où on les recevoit. J'ai fait le tour de l'Europe, et ses lettres me suivoient, me consoloient, me soutenoient. Hélas! maintenant je les espérerai, je les attendrai vainement ! Ce ne sont point les mers, ce n'est ni le temps ni l'espace qui nous séparent : c'est ce qui ne peut ni se voir ni se mesurer, c'est l'abîme inconnu et éternel.
Je n'ai encore considéré Eliza que sous les différens rapports de son esprit; mais qu'étoit son esprit auprès de son caractère et de son âme? Comment assez louer toutes ses vertus, son élévation, sa générosité, son désintéressement, sa bienfaisance, son amour
pour les malheureux? Chacune de ces vertus lui étoit naturelle et familière. Elle les pratiquoit comme on marche, comme on respire, et elle n'en retiroit point de vanité; il n'en rejaillissoit dans sa conversation ni prétention ni sévérité. C'est qu'on n'affiche jamais la morale des vertus qu'on exerce par sentiment ou par caractère ; il n'y a que celles qui sont factices qui ont besoin de se répandre au dehors. Mais, "pour peindre les vertus d'Eliza, il ne suffit pas de les citer : chacune d'elles étoit accompagnée de circonstances qui en relevoient le mérite et le charme. Les mêmes vertus, dans d'autres personnes, ne produisoient pas le même effet. Son âme étoit forte et élevée ; tout ce qui étoit vil et bas, ou seulement petit et foible, excitoit son mépris et son indignation; elle se seroit même souvent laissée aller à se prononcer avec force si l'indulgence et l'aménité d'esprit qui lui étoient naturelles n'eussent tempéré son premier mouvement. Par cette grande éleva-
tion d'âme et de caractère, elle s'étoit en quelque sorte remise dans le rang où sa naissance l'auroit placée si elle eût été reconnue; le silence qu'elle gardoit sur son sort y ajoutoit encore de l'intérêt; enfin la position délicate où elle étoit ne nuisit jamais ni à son maintien ni à sa considération. Elle voyoit beaucoup de femmes, et des femmes d'un haut rang, et elle avoit avec elles cette noble aisance qui, en accompagnant le respect, oblige à un retour d'égards la personne qui le reçoit. Elle rendoit à leur état ce qu'elle eût au besoin refusé à leur orgueil; mais on n'étoit jamais tenté de se laisser aller à ce sentiment auprès d'elle. On sentoit qu'elle avoit d'autres avantages qui la remettoient plus que de niveau, et, ces avantages, elle ne les faisoit jamais sentir elle-même : ils étoient enveloppés de manières si douces, si aimables, si simples, qu'en captivant le mérite ils ne blessoient jamais la prétention ni même la médiocrité.
Oh ! combien cette fierté d'âme et de caractère éclata dans le mépris constant qu'elle eut pour la richesse et pour les moyens de l'acquérir! Elle avoit une fortune plus que médiocre; elle étoit entourée d'amis puissans et qui auroient pu la servir à cet égard sans blesser sa délicatesse : elle ne les en sollicita jamais et les refusa souvent. Un jour, je m'entretenois avec elle sur cet objet, et je lui reprochois d'avoir rejeté une offre de service qui venoit de lui être faite. «Quoi! lui disois-je, si Gonsalve vous eût fait cette offre, vous l'eussiez refusée? — Oui, me répondit-elle, Gonsalve plus que personne. » Et comme je m'écriois : « Ecoutez, me dit-elle, mon ami, je veux, une fois pour toutes, vous exposer mes principes. Vous pourrez me condamner, mais vous ne m'en ferez pas changer. » Et elle m'écrivit le lendemain la lettre suivante :
Oui, 'f aurais refusé ce genre de service s'il
m'eut été offert même par Gonsalve, et ce seul que je n'eusse pas accepté de lui ' transport. Je sais tout ce que peuvent obj contre cette délicatesse la philosophie et le . ^ iiment; mais ce sont nos détestables institutiotx c'est la corruption de la société, qui me forcci' à penser ainsi. Environnée d'autres mœurs e d^autres préjugés que les nôtres, je ne me ferois pas plus de scrupule de m'appuyer du crédit et de la richesse de Gonsalve que de son courage, de ses conseils et de tous les autres services qu'il pourroit me rendre; mais dans un siècle et dans un pays où Vargent est devenu le mobile de toutes les actions, ou Von peut avec lui corrompre tous les cœurs et acheter tous les sentimens, jamais un vil calcul d'intérêt ne souillera ma liaison avec ce que j'aime. Eh! qu'auroit pu penser de moi Gonsalve s'il m'avoit vue un moment ressembler à tant d'autres femmes? Qui est-ce qui lui auroit alors garanti la pureté de mon sentiment? L'estime est une fleur si délicate! La plus légère
^ration la flétrit. Ah! songez quel malheur rac. t été pour r)ioi de descendre dans V opinion eut Jonsalve ! Je préférois la place que j'y ocl'a pois au premier trône du monde.
V A l'égard de mes amis, je vous avoue que f'ai toujours regardé Végalité comme la première condition pour rendre V amitié durable. Or il n'en existe plus dès le moment que l'un est devenu le bienfaiteur et l'autre l'obligé. Kessouvenez-vous que je ne parle que d'un genre de bienfaits, car leurs soins, leurs conseils ^ leurs sentimens, je les reçois, parce que je puis les leur rendre, et que dès lors il y a réciprocité, et par conséquent égalité entre eux et moi. Mais comment leur rendrois-je ce qu'ils feroient pour augmenter ma fortune ? Je serois tout le reste de ma vie mcd à mon aise avec eux. OU. agiroit mon penchant, je craindrais qu'ils ne vissent plus que ma reconnoissance. Enfin, c'est le secret du cœur humain que je vais vous dire; mais soyez sixr que, sans s'en rendre compte à eux-mêmes, sans s'en aper-
cevoir, ils m'aimeroient peut-être moinSf et, pour moi, j'avoue que je me sentirois opprimée de l'espèce d'ascendant que je leur aurois donné sur moi.
Si telle a été ma façon de penser envers ce que j'ai le plus aimé au monde et envers mes amis, vous jugez combien mon âme seroit révoltée de l'idée de solliciter ou seulement d'accepter les services de ceux qui, n'étant point mes amis, m' obligeroient par sottise, par air, ou, je le veux même, par bienfaisance. Mais, pour ne point m'écarter de mes principes, pour ne me trouver jamais froissée entre la nécessité tt les principes que je me suis faits, je me suis assujettie à l'ordre et à l'économie. Moi qui avois été élevée dans l'habitude de la prodigalité ; moi qui depuis, ayant toujours vécu chez les autres, n'ai jamais connu le prix de rien; moi qui, par philosophie, suis portée à regarder l'or comme la poussière que je foule aux pieds, et, par bienfaisance, toujours prête à le répandre, je me suis asservie à compter
sans cesse. Je parviens à atteindre la fin de l'année sans embarras et sans dettes : de là mes amis ne m'entendent jamais leur parler de ma fortune; jamais même il ne m'échappe devant eux une plainte ni un vœu, espèce de manière indirecte par laquelle on sollicite souvent des services qu'on ne veut pas réclamer en face. Ils nie voient sur cela dans une telle sécurité, dans un tel dégagement d'esprit, qu'ils ont dû oublier que ma fortune est très médiocre, et c'est ce que je veux. Enfin, soit que ma délicatesse m'attache à ma pauvreté, soit qu'occupée de sentimens actifs, les jouissances de la richesse ne soient rien pour moi, soit aussi que, sentant ma vie s'éteindre, je n'aie point à penser à l'avenir, je vous proteste qu'il ne m'est pas échappé une seule fois le souhait de voir changer ma fortune.
Ainsi m'édrivoit Éliza. et ce n*étoit point un étalage de vaines maximes : sa conduite ne les a jamais démenties. Je dois seulement
ajouter que son économie étoit si adroite qu'on ne la sentoit pas. Elle étoit toujours mise uniment, mais avec goût; tout ce qu'elle portoit étoit frais et bien assorti. Elle donnoit l'idée de la richesse qui par choix se seroit vouée à la simplicité. Mais où son âme et sa générosité faisoient encore bien plus d'illusion sur sa fortune, c'étoit quand elle rencontroit l'humanité misérable et souffrante : jamais un pauvre ne l'aborda sans en recevoir quelques secours. « Ah ! si j'étois le lord Clive ! » disoit-elle souvent en entendant parler de malheureux qu'elle ne pouvoit soulager.
Tous les genres de malheur avoient des droits sur l'âme d'Eliza. A la manière dont elle plaignoit ceux qui les éprouvoient, on eût cru qu'elle en avoit souffert elle-même. Je l'ai vue souvent malade, accablée, succombant sous le poids de son propre malheur; et, dans cet état, elle se ranimoit et retrouvoit des forces pour sentir et partager celui des autres. Et cet amour des malheu-
reux n'étoit point en elle une vertu seulement : c'étoit une passion. Voici ce qu'elle m'écrivoit à ce sujet, il y a six mois, dans une lettre que je viens de retrouver et de baigner de mes larmes :
J'ai fait partir ce matin un paquet pour vous. Vous me croirez folle en y trouvant, entre autres, la Gazette de France; mais c'est qu'il y a un article qui vous fera du bien [c'était l'annonce de l'édit des corvées). Comment ne pas se trouver soulagé en voyant que tant de malheureux vont l'être ? Il n'y a plus que ce genre d'intérêt qui aille jusqu'à mon cœur. Le malheur, ah! que ce mot a d'empire sur moi! Je crois vous avoir dit que j'ai été aux Invalides, ces jours passés, avec madame la d. de Ch... J'en sortis navrée. Je ne faisois pas un pas que je ne visse le spectacle le plus douloureux : des aveugles, des gens mutilés, des plaies effrayantes, des membres brisés! a Ah! mon Dieu! disois-je, tout ce qui respire ici souffre.
et ce n'est pas là des maux d'imagination ^ ce ne sont pas des gens qui s'aiment et qui se tourmentent en s' aimant; ce n* est pas la privation des lettres, ce ne sont pas même les regrets d'avoir perdu ce qui leur étoit le plus cher : ce sont des maux physiques qui soumettent également tous les hommes. » Et puis je me disois : « Cependant je suis encore plus malheureuse que tout ce que je vois, car je pourrois plaindre, consoler, soulager ces malheureux, à force de soins, de secours, d'argent ; et eux ne peuvent rien pour moi; ils ne savent pas même la langue des maux que je souffre ; et tout ce quil y a de bonheur et de genres de bonheur sur la terre, quand ils me seroient offerts, ne pourroient pas davantage pour moi !•»
O Eliza, Eliza ! que cette esquisse de toi est foible et imparfaite encore ! Étoit-il quelque sentiment exquis, quelque rare vertu qui honorent l'humanité, qui ne fussent pas dans ton cœur ! Si je fais jamais quelque chose de
bon, d'honnête; si j'atteins à quelque chose de grand, ce sera parce que ton souvenir perfectionnera et enflammera encore mon âme. O vous tous qui fûtes ses amis, et que je crois par là avoir le droit d'appeler les miens, adressons tous à ses mânes la même invocation! Au nom d'Eliza, soyons amis, soyons chers les uns aux autres; faisons, en présence de sa mémoire, le bien que nous eussions voulu faire devant elle ; que du haut du Ciel, où son âme est sans doute remontée, elle le voie et y applaudisse; que les hommes disent alors, en nous distinguant : Il fut l'ami d'Eliza, et que cet éloge soit gravé sur nos tombeaux. Mais je parle de tombeau, et c'est au sien qu'il faut penser ! Ah ! laissons sa dépouille mortelle se consommer dans le caveau d'un temple. Ce n'est pas là qu'il lui faut un monument; ce n'est pas là que son ombre se plairoit à errer. Bords de la Savonnière, campagne de Vaucluse, lieux où les âmes de la belle Laure et de la sensible La Suze res-
pirent encore, si vous n'étiez pas si loin de nous ! Ah ! choisissons du moins quelque bocage solitaire au milieu duquel un ruisseau, coulant doucement à travers les cailloux, murmure sans cesse des accens plaintifs. Venez ! nous y élèverons un monument simple comme elle, une colonne de marbre dont le fût sera brisé à hauteur d'appui, et sur laquelle des cyprès croiseront leurs tristes rameaux... Mais non, c'est le tombeau du méchant qu'il faut ainsi placer loin de la vue des hommes. Cherchons plutôt, dans le voisinage de quelque chemin fréquenté, une petite colline que nous planterons d'arbustes, et au bas de laquelle jaillira une source limpide; qu'un sentier toujours vert y conduise; que le voyageur fatigué, y trouvant de l'ombre et de l'eau, s'y arrête avec délices et bénisse ses mânes encore bienfaisans après elle; que, dans le cours de notre vie, on y rencontre toujours quelqu'un de nous, et qu'on y trouve le marbre récemment mouillé
de nos larmes; enfin, que le dernier d'entre nous qui survivra, chargé du dépôt de toutes nos douleurs, le transmette aux générations suivantes en faisant graver sur son tombeau cette épitaphe :
A la mémoire De Claire-Françoise de Lespinasse , Enlevée, le 2 3 mai 1776, A ses amis, dont elle faisoit le bonheur; A une société choisie, dont elle étoit le lien; Aux lettres, qu'elle cultivoit sans prétention ; Aux malheureux, qu'elle n'approcha jamais tans les soulager.
Elle mourut à l'âge de 42 ans; mais si penser, aimer et souffrir, est ce qui compose la vie, elle vécut dans ce petit nombre d'années plusieurs siècles.
Comte de Guibert.