‹ Le tombeau de Mlle de LespinasseChapitre 17 sur 19 · ADRESSÉ A ELLE-MÊME EN · texte numérisé non relu

ADRESSÉ A ELLE-MÊME EN

E temps et l'habitude, qui déna- '-^ turent tout, Mademoiselle, qui r^-^v-I-J^ détruisent nos opinions et nos illusions, qui anéantissent ou affoiblissent l'amour même, ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai pour vous et que vous m'avez inspiré depuis dix-sept ans : ce sentiment se fortifie de plus en plus par la connoissance que j'ai

des qualités aimables et solides qui forment votre caractère; il me fait sentir en ce moment le plaisir de m'occuper de vous en vous peignant telle que je vous vois.

Vous ne voulez pas, dites-vous, que je me borne à faire la moitié de votre portrait en ne composant qu'un panégyrique; vous y voudriez des ombres, apparemment pour relever la vérité du reste , et vous m'ordonnez de vous entretenir de vos défauts, même, en cas de besoin, de vos vices, si je vous en connois quelques-uns. De vices, j'avoue que je ne vous en sais point, et j'en suis presque fâché, tant j'aurois envie de vous obéir; de défauts, je vous en connois quelques-uns, et même d'assez déplaisans pour les gens qui vous aiment. Trouvez-vous cette déclaration assez grossière? Je souhaiterois même que vous eussiez d'autres défauts que ceux dont j'ai à vous faire le reproche. Je voudrois en vous de ces défauts qui rendent aimable, de ceux qui sont l'effet des passions : car j'avoue

que j'aime les défauts de cette espèce; mais, par malheur, ceux que j'ai à vous reprocher n'en sont pas, et prouvent peut-être (je ne vous dis cela qu'à l'oreille) qu'il n'y a guère | de passion chez vous. <

Je ne parlerai point de votre figure : vous n'y attachez aucune prétention, et d'ailleurs c'est un objet auquel un vieux et triste philosophe comme moi ne prend pas garde, auquel il ne se connoît , auquel même il se pique de ne se pas connoître , soit par ineptie , soit par vanité, comme il vous plaira. Je dirai cependant de votre extérieur ce qui me paroît frapper tout le monde, que vous avez beaucoup de noblesse et de grâces dans tout votre maintien, et, ce qui est bien préférable à une beauté froide, beaucoup de physionomie et d'âme dans tous vos traits. Aussi pourrois-je vous nommer plus d'un de vos amis qui auroient eu pour vous plus que de l'amitié, si vous l'aviez voulu.

Le goût qu'on a pour vous ne tient pas

seulement à vos agrémens extérieurs; il tient surtout à ceux de votre esprit et de votre caractère. Votre esprit plaît et doit plaire par bien des qualités, par l'excellence de votre ton, par la justesse de votre goût, par Tart que vous avez de dire à chacun ce qui lui convient.

L'excellence de votre ton ne seroit point un éloge pour une personne née à la cour et qui ne peut parler que la langue qu'elle a apprise : en vous, c'est un mérite très réel et même très rare; vous l'avez apporté du fond d'une province où vous n'aviez trouvé personne qui vous l'enseignât. Vous étiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de votre arrivée à Paris que vous l'êtes aujourd'hui; vous vous y êtes trouvée, des le premier jour, aussi libre, aussi peu déplacée dans les sociétés les plus brillantes et les plus difficiles, que si vous y aviez passé votre vie; vous en avez senti les usages avant de les connoître, ce qui suppose une justesse et une 4

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finesse de tact très peu communes, une connoissance exquise des convenances; en un mot, vous avez deviné le langage de ce qu'on appelle bonne compagnie , comme Pascal, dans ses Provinciales, avoit deviné la langue Françoise, qui n'étoit pas formée de son temps, et le ton de la bonne plaisanterie, qu'il n'avoit pu apprendre de personne dans la retraite où il vivoit. Mais, comme vous sentez parfaitement que vous avez ce mérite, et même que ce n'est pas en vous un mérite ordinaire, vous avez peut-être le défaut d*y attacher trop de prix dans les autres. Il faut bien des qualités réelles pour vous faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas, et sur cet objet assez peu important vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie.

Oui, Mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez délicate, et délicate au point d'en être quelquefois odieuse (ici je suis comme madame Bertrand, dans la comédie du Moulin de Javelle^ et «je vais d'abord aux

invectives», parce qu'il est question de défendre mes propres foyers), c'est votre excessive sensibilité sur ce qu'on nomme le bon ton dans les manières et dans les discours. Le défaut de cette qualité vous paroît à peine effacé par le sentiment le plus tendre et le plus vrai qu'on puisse vous marquer; mais, en récompense, il est des hommes en qui cette qualité supplée auprès de vous à toutes les autres : vous les trouvez tels qu'ils sont, foibles, personnels, pleins d'airs, incapables d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de grâces, et vous avez la plus grande disposition à les préférer à vos plus fidèles, à vos plus sincères amis. Avec un peu plus de soins et d'attention pour vous, ils éclipseroient tout à vos yeux, et peut-être vous tiendroient lieu de tout.

La même justesse de goût qui vous donne un si grand usage du monde se montre assez généralement dans les jugemens que vous portez sur les ouvrages. Vous ne vous y

trompez guère, et vous vous y tromperiez encore moins si vous vouliez toujours être réellement de votre opinion et ne point juger d'après certaines personnes aux genoux desquelles votre esprit a la bonté de se prosterner, quoiqu'elles n'aient pas, à beaucoup près, le don d'être infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur d'attendre leur avis pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous auriez eu de vous-même.

Vous avez encore un autre défaut : c'est' de vous prévenir, et, comme on dit, de vous engouer à l'excès en faveur de certains ouvrages. Vous jugez avec assez de justice et de justesse tous les livres où il n'y a qu'un degré médiocre de sentiment et de chaleur; mais, quand ces deux qualités dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les taches, même considérables, qu'il peut avoir, disparoissent pour vous : il est parfait à vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus rassis pour le juger tel qu'il est. J'ajou-

terai cependant, pour vous consoler de cette censure, que tout ce qui appartient au sentiment est un objet sur lequel vous ne vous trompez jamais et qu'on peut appeler votre domaine.

Mais ce qui vous distingue surtout dans la société, c'est l'art de dire à chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commun, est pourtant bien simple chez vous : il consiste à ne parler jamais de vous aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire : aussi plaisez-vous généralement, quoiqu'il s'en faille beaucoup que tout le monde vous plaise; vous savez même ne pas déplaire aux personnes qui vous sont le moins agréables. Ce désir de plaire à tout le monde vous a fait dire un mot qui pourroit donner mauvaise opinion de vous à ceux qui ne vous connoîtroient pas à fond. « Ah 1 que je voudrois, vous êtes-vous écriée un jour, connoître le foible de chacun ! « Ce trait sembleroit partir d'une profonde politique, et

d'une politique même qui avoisine la fausseté; cependant vous n'avez nulle fausseté : toute votre politique se réduit à désirer qu'on vous trouve aimable, et vous le désirez, non par un principe de vanité dont vous n'êtes que trop éloignée, mais par l'envie et le besoin de répandre plus d'agrémens dans votre vie journalière.

Si vous plaisez généralement à tout le monde, vous plaisez surtout aux gens aimables, et vous leur plaisez par l'effet qu'ils font sur vous, par l'espèce de jouissance qu'éprouve leur amour en voyant à quel point vous sentez leurs agrémens; vous avez l'air de leur être obligée de ces agrémens, comme s'ils n'étoient que pour vous, et vous doublez, pour ainsi dire, le plaisir qu'ils ont de se trouver aimables.

La finesse de goût, qui se joint en vous au désir continuel de plaire, fait que, d'un côté, il n'y a jamais rien en vous de recherché , et que, de l'autre, il n'y a jamais rien de négligé :

aussi peut-on dire de vous que vous êtes très naturelle et nullement simple.

Discrète, prudente et réservée, vous possédez l'art de vous contraindre sans effort et de cacher vos sentimens sans les dissimuler. Vraie et franche avec ceux que vous estimez, l'expérience vous a rendue défiante avec tout le reste; mais cette disposition, qui est un vice quand on commence à vivre, est une qualité précieuse pour peu qu'on ait vécu.

Cependant cette attention, cette circonspection dans la société, qui vous sont ordinaires, n'empêchent pas que vous ne soyez quelquefois inconsidérée. Il vous est arrivé, à la vérité bien rarement, de laisser échapper en présence de certaines personnes des discours qui vous ont beaucoup nui auprès d'elles : c'est que vous êtes franche par nature, et discrète seulement par réflexion, et que la nature s'échappe quelquefois, malgré nos efforts.

Les différens contrastes qu'offrent votre ca-

ractère, de naturel sans simplicité, de réserve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent dans votre manière d'être, et toujours par la même cause. Vous êtes à la fois gaie et mélancolique, mais gaie par votre naturel, et mélancolique encore par réflexion : vos accès de mélancolie sont l'effet des différens malheurs que vous avez éprouvés ; votre disposition physique ou morale du moment les fait naître ; vous vous y livrez avec une satisfaction douloureuse et en même temps si profonde que vous souffrez avec peine qu'on vous arrache de la mélancolie par la gaieté, et qu'au contraire vous retombez avec une sorte de plaisir de la gaieté dans la mélancolie.

Quoique vous ne soyez pas toujours mélancolique, vous êtes sans cesse pénétrée d'un sentiment plus triste encore : c'est le dégoût de la vie. Ce dégoût vous quitte si peu que , si même dans un moment de gaieté on vous

proposoit de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment continu tient à l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont laissée; vos affections m.êmes et l'espèce de passion que vous y mettez ne le détruisent pas : on voit que la douleur, si je puis parler de la sorte, vous a nourrie, et que les affections ne font que vous consoler. Ce n'est pas seulement par vos agrémens et par votre esprit que vous plaisez généralement : c'est encore par votre caractère. Quoique vous sentiez très bien les ridicules, personne n'est plus éloigné que vous d'en donner; vous abhorrez la méchanceté et la satire; vous ne haïssez personne, si ce n'est peut-être une seule femme, qui, à la vérité, a bien fait tout ce qu*il falloit pour être haïe ' de vous : encore votre haine pour elle n'estelle pas active, quoique la sienne, à votre égard, le soit jusqu'au ridicule et jusqu'à un excès qui rend cette femme très malheureuse.

Vous avez une autre qualité très rare, et surtout dans une femme : vous n'êtes nullement envieuse; vous rendez justice, avec la satisfaction la plus vraie, aux agrémens et aux bonnes qualités de toutes les femmes que vous connoissez; vous la rendez même à votre ennemie dans ce qu'elle peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agréable et de piquant.

Cependant (car il ne faut pas vous flatter, même en disant du bien de vous) cette bonne qualité, toute rare qu'elle est, est peut-être moins louable en vous qu'elle ne le seroit en beaucoup d'autres. Si vous n'êtes point envieuse, ce n'est pas précisément parce que vous trouvez bon que d'autres personnes aient sur vous les mêmes avantages : c'est qu'après avoir bien regardé autour de vous tous les êtres existans vous paroissent également à plaindre, et qu'il n'y en a aucun dont vous voulussiez changer la situation contre la vôtre. S'il y avoit ou si vous con-

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noissiez un être souverainement heureux, vous seriez peut-être très capable de lui por-

. ter envie, et on vous a souvent ouï dire qu'il étoit juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent de grands malheurs, pour consoler ceux qui seroient tentés d'en être jaloux. Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'être une vertu, quoique le principe n'en soit point aussi pur qu'il pourroit Pêtre : car combien y

y, a-t-il de gens qui ne croient pas que per-

y sonne soit heureux, qui ne voudroient être à la place de personne, et qui ne laissent pas

I, d'être jaloux?

Votre éloignement pour la méchanceté et l'envie suppose en vous une âme noble : aussi la vôtre l'est-elle à tous égards. Quoique vous désiriez la fortune et que vous en ayez besoin, vous êtes incapable de vous donner aucun mouvement pour vous la procurer; vous n'avez pas même su profiter des occasions les plus favorables que vous avez eues

pour VOUS faire un sort plus heureux. Non seulement vous avez l'âme très élevée, vous Tavez encore très sensible ; mais cette sensibilité est pour vous un tourment plutôt qu'un plaisir. Vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les passions, et vous"! < connoissez trop le danger des passions pour vous y livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez, mais vous aimez tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez. Vous donnez à vos amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez vous permettre; mais il vous en reste encore une surabondance dont vous ne savez que faire, et que pour ainsi dire vous jetteriez à tous les passans. Cette surabondance de sensibilité vous rend très compatissante pour les malheureux, même pour ceux que vous ne connoissez pas : rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cette disposition, il est naturel que vous soyez très obligeante; aussi ne peut-on vous faire plus de plaisir

que de vous en fournir l'occasion : c'est donner à la fois de l'aliment à votre bonté et à votre activité naturelle. J'ai dit que vous donniez à vos amis tous les sentimens que vous pouviez vous permettre; vous leur accordez même quelquefois au delà de ce qu'ils seroient en droit d'exiger : vous les défendez avec courage, en toute circonstance et en tout état de cause, soit qu'ils aient tort ou raison. Ce n'est peut-être pas la meilleure manière de les servir; mais tant de gens abandonnent leurs amis, lors même qu'ils pourroient et devroient les défendre, qu'on doit savoir gré à votre amitié de fuir et d'abhorrer cette lâcheté, même jusqu'à l'excès.

L'espèce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cesse votre âme fait qu'elle n'est pas aussi égale qu'elle le paroît, même à vos amis. Vous avez souvent de l'humeur et de la sécheresse; mais, par une suite de votre désir général de plaire , vous ne la

laissez guère paroître qu'à l'auteur de ce portrait. Il est vrai que vous rendez justice à son amitié en ne craignant pas de vous laisser voir à lui telle que vous êtes; mais cette même amitié se croit obligée de vous dire que la sécheresse et l'humeur vous déparent beaucoup à tous égards. Ainsi, pour l'intérêt de votre amour-propre, l'amitié vous conseille d'avoir le moins de sécheresse et d'humeur que vous pourrez, à moins que vos amis ne le méritent, ce qui doit leur arriver bien rarement, grâce aux sentimens si profonds et si justes dont ils sont pénétrés pour vous.

Vous convenez de cette maudite sécheresse, et c'est bien fait à vous. Ce qu'il y auroit de mieux à faire, ce seroit de vous en corriger.

Pour vous en dispenser, vous cherchez à vous persuader qu'elle est incorrigible et qu'elle tient à votre caractère. Je crois que vous vous trompez là-dessus et qu'elle tient

bien plutôt à la situation où vous êtes. Vous étiez née avec une âme tendre, douce et sensible; vous ne l'avez que trop éprouvé, et les effets pour vous n'en ont été que trop cruels : or vous en direz tout ce qu'il vous plaira, mais la sensibilité extrême exclut la sécheresse. Ce vilain défaut n'est donc pas en vous l'ouvrage de la nature, mais, ce qui est affreux, l'ouvrage de l'art : à force d'être contrariée, choquée, blessée dans vos sentimens et dans vos goûts, vous vous êtes accoutumée à ne vous affecter de rien ; à force de réprimer les sentimens qui auroient pu faire votre malheur, vous avez amorti ceux qui auroient répandu de la douceur dans votre âme; ils restent comme endormis au fond de votre cœur, sans mouvement, sans activité, et vous avez préparé bien du mal à vos amis en vous mettant à l'abri de celui que vos ennemis cherchoient à vous faire. En travaillant à vous rendre dure à vous-même, vous l'êtes devenue pour ceux

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qui VOUS aiment. Il est vrai (car le sentiment n'est point anéanti chez vous, il n'est qu'assoupi) que vous ne tardez pas à vous repentir des chagrins que votre sécheresse a causés, quand vous voyez que ces chagrins ont fait une impression profonde; vous revenez alors à votre sensibilité ancienne; un moment, un mot répare tout. Dans les autres, le premier mouvement est l'effet de la nature; le second est celui de la réflexion. Chez vous, c'est tout le contraire, et tel est dans votre âme, d'ailleurs si estimable, le cruel et malheureux effet de l'habitude.

Ce qui prouve encore que cette sécheresse n'est point naturelle en vous, c'est un autre défaut que je vous ai reproché, et qui est presque l'opposé de celui-là : le désir banal déplaire à tout le monde. Pour ce défaut-là, vous le tenez beaucoup plus que l'autre de la nature : elle vous a donné dans l'esprit les qualités les plus faites pour plaire, de la noblesse, des agrémens et de la grâce; il est

tout simple que vous cherchiez à en tirer parti, et vous n'y réussissez que trop bien. Je ne connois personne, je le répète, qui plaise aussi généralement que vous, et peu de personnes qui y soient plus sensibles; vous ne refusez pas même de faire les avances quand on ne va pas au-devant de vous, et sur ce point votre fierté est sacrifiée à votre amour-propre. Assez sûre de conserver ceux que vous avez acquis, vous êtes principalement occupée à en acquérir d'autres; vous n'êtes pas même, il faut en convenir, aussi difficile sur le choix qu'il vous conviendroit de l'être. La finesse et la justesse de votre tact devroient vous rendre délicate sur le genre et le choix des connoissances; l'envie d'avoir une cour et ce qu'on appelle dans le monde des amis vous a rendue d'assez bonne composition, et les ennuyeux ne vous déplaisent pas trop, pourvu que ces ennuyeuxlà vous soient dévoués.

Les noms, les titres, ne vous en imposent

pas : vous voyez les grands comme il faut les voir, sans bassesse et sans dédain. L'infortune vous a donné cet orgueil respectable qu'elle inspire toujours à ceux qui ne la méritent pas. Votre peu d'aisance et la triste connoissance que vous avez acquise des hommes vous font redouter les bienfaits, dont le joug est si souvent à craindre pour les âmes bien nées; peut-être même êtes-vous portée à pousser ce sentiment jusqu'à l'excès; mais, en ce genre, l'excès même est une vertu.

Votre courage est au-dessus de votre force : l'indigence, la mauvaise santé, les malheurs de toute espèce, exercent votre patience sans l'abattre. Cette patience intéressante et le spectacle de ce que vous avez souffert dévoient vous faire des amis et vous en ont fait; vous avez trouvé quelque consolation dans leur attachement et dans leur estime.

Voilà, Mademoiselle, ce que vous me paroissez être. Vous n'êtes pas parfaite, sans doute, et c'est, en vérité, tant mieux pour

VOUS : car le parfait Grandisson m'a toujours paru un odieux personnage. Je ne sais si je vous vois bien; mais, telle que je vous vois, personne ne me paroît plus digne d'éprouver par soi-même et de faire éprouver aux autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie : les douceurs du sentiment et de la confiance.

En finissant ce portrait , je ne puis pas ajouter, comme dans la chanson :

Le prieur qui l'a fait En est très satisfait * ;

mais je sens que je vous applique, et de tout

I . Le chevalier d'Orléans, grand prieur de France, avoit fait contre quelqu'un une chanson très satirique, et, ne voulant pas garder l'anonyme, avoit terminé la chanson par ces deux vers. Ce trait rappelle celui du médecin Sylva, devant lequel on chantoit une autre chanson, très plaisante et très mordante, contre un ministre insolent. « Je voudrois bien savoir, dit quelqu'un, quel est l'auteur de cette chanson; j'irois l'embrasser de bien bon cœur... — Rien n'est plus aisé à deviner, dit Sylva : c'est Rigaud. » On sait que Rigaud étoit un célèbre peintre de portraits.

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mon cœur, le vers de Dufresny sur la jeunesse :

Que de défauts elle a.

Cette jeunesse !... On l'aime avec ces défauts-là.

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