‹ Le tombeau de Mlle de LespinasseChapitre 19 sur 19 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

VOUS qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé quelques momens, vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu, hélas! s'il peut vous rester encore quelque sentiment dans ce séjour de la mort après lequel vous avez tant soupiré, et qui bientôt sera le mien, voyez mon malheur et

mes larmes, la solitude de mon âme, le vide affreux que vous y avez fait et l'abandon cruel où vous me laissez! Mais pourquoi vous parler de la solitude où je me vois depuis que vous n'êtes plus? Ah! mon injuste et cruelle amie, il n'a pas tenu à vous que cette solitude accablante n'ait commencé pour moi dans le temps où vous existiez encore. Pourquoi me répétiez-vous, dix mois avant votre mort, que j'étois toujours ce que vous chérissiez le plus, l'objet le plus nécessaire à votre bonheur, le seul qui vous attachât à la vie, lorsque vous étiez à la veille de me prouver si cruellement le contraire? Par quel motif, que je ne puis ni comprendre ni soupçonner, ce sentiment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encore dans le dernier moment où vous m'en avez assuré, s'est-il changé tout à coup en éloignement et en aversion? Qu'avois-je fait pour vous déplaire? que ne vous plaigniez-vous à moi si vous aviez à vous en plaindre? Vous auriez

VU le fond de mon cœur, de ce cœur qui n'a jamais cessé d'être à vous, lors même que vous en doutiez, que vous le rebutiez avec tant de dureté et de sécheresse; ou plutôt, ma chère Julie (car je ne pouvois avoir de tort avec vous), aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorois, et que j'aurois eu tant de douceur à vous pardonner si je l'avois su! Vous avez dit à un de mes amis, qui vous reprochoit la manière dont vous me traitiez et dont vous vous accusiez vous-même, que la cause de votre chagrin contre moi étoit de ne pouvoir m'ouvrir votre âme et me faire voir les plaies qui la déchiroient. Ah! vous saviez par expérience que je les avois fermées plus d'une fois, de quelque nature qu'elles fussent; et, si vous aviez manqué à ma tendresse, vous m'avez ôté le plaisir si doux de vous dire, comme Orosmane :

Ta grâce est dans mon cœur ; prononce, elle t'attend ! Mais pourquoi ai-je ignoré moi-même la

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peine que vous éprouviez de ne pouvoir me parler de vos maux? pourquoi n'ai-je pas été au-devant de votre confiance et prévenu par toute la mienne l'épanchement où vous désiriez de vous abandonner avec moi? J'ai vingt fois été au moment de me jeter entre vos bras et de vous demander quel étoit mon crime; mais j'ai craint que vos bras ne repoussassent les miens, que j'aurois tendus vers vous. Votre contenance, vos discours, votre silence même, tout sembloit me défendre de vous approcher. Je me flattois quelquefois de vous rappeler par mes larmes; mais le triste état de votre machine souffrante et détruite me faisoit craindre même de vous attendrir. Pendant neuf mois j'ai cherché le moment de vous dire tout ce que je souffrois et tout ce que je sentois; mais pendant neuf mois je vous ai toujours trouvée trop foible pour résister à la triste peinture et aux tendres reproches que j'avois à vous faire. Le seul instant où j*aurois pu vous montrer à dé-

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couvert mon âme abattue et consternée a été l'instant funeste où, quelques heures avant de mourir, vous m'avez demandé ce pardon déchirant, dernier témoignage de votre amour, et dont le souvenir cher et cruel restera toujours au fond de mon cœur. Mais vous n'aviez plus la force ni de me parler ni de m'entendre; il a fallu, comme Phèdre, me priver de mes pleurs, qui auroient troublé vos derniers momens, et j'ai perdu sans retour l'instant de ma vie qui m'eût été le plus précieux : celui de vous dire encore combien vous m'étiez chère, combien je partageois vos maux, combien je désirois de finir avec vous les miens! Je payerois de tout ce qui me reste à vivre cet instant que je ne retrouverai plus, et qui, en vous montrant toute la tendresse de mon cœur, m'auroit peut-être rendu toute celle du vôtre. Mais vous n'êtes plus! vous êtes descendue dans le tombeau persuadée que mes regrets ne vous y suivroient pas!... Ah!

si VOUS m'aviez seulement témoigné quelque douleur de vous séparer de moi, avec quelles délices je vous aurois suivie dans l'asile éternel que vous habitez! Mais je n'oserois pas même demander à y être mis auprès de vous quand la mort aura fermé mes yeux et tari mes larmes : je craindrois que votre ombre ne repoussât la mienne et ne prolongeât ma douleur au delà de ma vie. Hélas! vous m*avez tout ôté, et la douceur de vivre, et la douceur même de mourir ! Cruelle et malheureuse amie ! il semble qu'en me chargeant de l'exécution de vos dernières volontés, vous ayez encore voulu ajouter à ma peine! Pourquoi les devoirs que cette exécution m'imposoit m*ont-ils appris ce que je ne devois point savoir et ce que j'aurois désiré d'ignorer? pourquoi ne m'avez-vous pas ordonné de brûler, sans l'ouvrir, ce manuscrit funeste, que j'ai cru pouvoir lire sans y trouver de nouveaux sujets de douleur, et qui m'a appris que depuis huit ans au moins je n'étois plus

le premier objet de votre cœur, malgré toute l'assurance que vous m'en aviez si souvent donnée? Qui peut me répondre, après cette affligeante lecture, que, pendant les huit ou dix autres années que je me suis cru tant aimé de vous, vous n'avez pas encore trompé ma tendresse? Hélas! n'ai-je pas eu sujet de le croire, lorsque j'ai vu que dans cette multitude immense de lettres que vous m'avez chargé de brûler vous n'en aviez pas gardé une seule des miennes? Par quel malheur pour moi vous étoient-elles devenues si indifférentes, malgré les expressions de sensibilité, d'abandon et de dévouement dont elles étoient remplies? Pourquoi, dans ce testament dont vous m'avez fait le malheureux exécuteur, avez-vous laissé à un autre ce qui devoit m'être le plus cher, ces m.anuscrits qui vous auroient rappelée sans cesse à moi et où il y avoit tant de choses écrites de ma main et de la vôtre? Qui avoit donc pu vous refroidir à ce point pour l'infortuné à qui

VOUS disiez, il y a dix ans, que votre sentiment pour lui vous rendoit heureuse jusqu'à être effrayée de votre bonheur? Vous vous êtes plainte, je le sais, et plainte avec amertume, surtout dans les derniers mois de votre vie, de ma bienfaisance pour la malheureuse famille d'un domestique coupable; vous avez laissé croire que ma compassion pour de pauvres enfans innocens, que ce misérable laissoit dans l'abandon et dans l'indigence, tenoit à un principe moins louable que mon invincible pitié pour les malheureux; vous n'avez pas rougi de penser et peut-être de dire que j'étois le père de ces créatures ^infortunées; vous avez fait cette cruelle injure à l'honnêteté de mon âme, dont vous avez vu tant de preuves, et à celles de mes sentimens pour vous, et vous avez supposé le motif le plus vil à l'action peut-être la plus vertueuse de ma vie ! Mais pourquoi vous faire des reproches dont vous ne pouvez plus vous justifier si vous ne les méritez pas ? pourquoi

troubler vos cendres de mes regrets, que vous ne pouvez plus soulager? Adieu, adieu pour jamais, hélas! pour jamais, ma chère et infortunée Julie! Ces deux titres m'intéressent bien plus que vos fautes à mon égard ne peuvent m'offenser. Jouissez enfin, et, pour mon malheur, jouissez sans moi de ce repos que mon amour et mes soins n'ont pu vous procurer pendant votre vie. Hélas! pourquoi n'avez-vous pu ni aimer ni être aimée en paix? Vous m'avez dit tant de fois et vous m'avez encore avoué en soupirant, quelques mois avant de mourir, que, de tous les sentimens que vous avez inspirés, le mien pour vous et le vôtre pour moi étoient les seuls qui ne vous eussent pas rendue malheureuse! Pourquoi ce sentiment ne vous a-t-il pas suffi? pourquoi a-t-il fallu que l'amour, fait pour adoucir aux autres les maux de la vie, fût le tourment et le désespoir de la vôtre? pourquoi, lorsque je vous donnai mon por-

trait, il y a un an, avec ces vers si pleins de tendresse :

Et dites quelquefois, en voyant cette image :

« De tousceux que j'aimai, qui m'aima comme lui? »

pourquoi n'y avez-vous pas vu tout ce que j'étois encore pour vous, tout ce que je voulois être ? pourquoi n'avez-vous trouvé dans ces vers que de la bonté et ne les avez-vous loués que par ce mot cruel? Mais, surtout, pourquoi n'avez-vous cru trouver que dans la mort le bonheur et la tranquillité? Hélas! s'il reste encore quelque chose de vous, puissiez-vous jouir de ce bonheur que votre vie m'a fait goûter si peu, et que votre mort m'a fait perdre pour jamais! Vous me faites éprouver, ma chère Julie, que le plus grand malheur n'est pas de pleurer ce qu'on aimoit, mais de pleurer ce qui ne nous aimoit plus, et ce que pourtant on ne peut plus retrouver. Hélas! j'ai perdu avec vous seize ans de ma

7ie... Qui remplira et consolera le peu d'années qui me restent? O vous, qui que vous soyez, qui pourriez sécher mes larmes, dans quel endroit de la terre êtes-vous? J'irois vous chercher au bout du monde. Ah! quelque part que vous existiez, entendez mes soupirs, voyez mon cœur, et venez à moi ou m'appelez à vous ! Délivrez-moi de la situation accablante où je suis, de l'affreux abandon qui me fait dire, à chaque moment que je rentre dans ma triste demeure : « Personne ne m'attend et ne m'attendra plus! » Tout ce qui s'offre à moi ne sert qu'à me rendre ma solitude plus amère. Tout ce que je vois, tout ce que je rencontre, a un premier objet, un attachement qui occupe et remplit sa vie; et moi je n'en ai plus, je n'ose plus même en espérer! Il n'y a plus de place pour moi dans le cœur de personne ! Ah! ma pauvre nourrice, vous qui avez eu tant de soin de mon enfance , qui m'avez mieux aimé que vos propres enfans; vous

avec qui j'ai passé vingt-cinq années, les plus douces de ma vie; vous que j'ai quittée pour obéir à un sentiment plus tendre; vous que j'aurois dû ne quitter jamais; vous que j'ai perdue à quatre-vingt-douze ans, pourquo n'existez-vous plus? J'irois demeurer avec vous, j'irois fermer vos yeux ou mourir entre vos bras, et j'aurois, du moins encore pendant quelques momens, la consolation de penser qu'il est quelqu'un au monde qui me préfère à tout le reste. Et vous, ma chère et cruelle amie (car je ne puis m'empêcher de revenir toujours à vous, et mon sentiment m'entraîne au moment même où je crois que le vôtre me repousse), vous qui m'avez dédaigné après m'avoir aimé, qui avez cessé de sentir le prix de mon cœur, qui peut-être, hélas! ne l'avez senti jamais, où pouviezvous trouver une âme plus faite pour la vôtre ? Tout, jusqu'à notre sort commun, sembloit fait pour nous réunir. Tous deux sans parens, sans famille, ayant éprouvé, dès le moment

de notre naissance, l'abandon, le malheur et l'injustice, la nature sembloit nous avoir mis au monde pour nous chercher, pour nous tenir l'un à l'autre lieu de tout, pour nous servir d'appui mutuel, comme deux roseaux qui, battus par la tempête, se soutiennent en s'attachant l'un à Tautre. Pourquoi avez-vous cherché d'autres appuis? Bientôt, pour votre malheur, ces appuis vous ont manqué; vous avez expiré en vous croyant seule au monde, lorsque vous n'aviez qu'à étendre la main pour retrouver ce qui étoit si près de vous et que vous ne vouliez pas voir! Ah! si votre vie eût été prolongée, peut-être la nature, qui nous avoit poussés l'un vers l'autre, nous auroit rapprochés encore pour ne nous séparer jamais ! Peut-être eussiez-vous senti (car votre âme, quoique trop ardente, étoit honnête) combien je vous étois nécessaire par le besoin même que j'avois de vous! peutêtre eussiez-vous enfin cessé de vous faire le reproche, que vous vous faisiez quelquefois

'y7;iv'3rsita.:

BIBLIC

dans des momens de calme et de justice, d'être aimée comme vous l'étiez par moi et de n'être point heureuse. Mais vous n'êtes plus : me voilà seul dans l'univers! Il ne me reste que la funeste consolation de ceux qui n'en ont point, cette mélancolie qui aime à s'abreuver de larmes et à les répandre sans chercher personne qui les partage. Dans le triste état où je suis, une maladie seroit un bien pour moi; elle adouciroit mes peines morales en aggravant mes maux physiques, et peut-être me conduiroit-elle bientôt à la fin désirée des unes et des autres. Un pressentiment secret, qui pénètre et adoucit mon âme, m'avertit que cette fin n'est pas éloignée...

Mais, hélas! quand je fermerai mes yeux pour la dernière fois , ils ne retrouveront plus les vôtres; ils n'en verront pas même qui donnent des pleurs à mes derniers momens! Adieu, adieu, ma chère Julie, car ces yeux, que je voudrois fermer pour toujours,

se remplissent de larmes en traçant ces dernières lignes, et je ne vois plus le papier sur lequel je vous écris.

Imprimé par D. JOUAUST

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