SEPTEMBRE I
E reviens encore à vous, et j'y reviens pour la dernière fois et pour ne vous plus quitter, ô ma chère et malheureuse Julie! vous qui ne m'aimiez plus, il est vrai, quand vous avez été délivrée du fardeau de la vie; mais vous qui m'avez aimé, par qui du moins j'ai cru l'être; vous à qui je dois quelques instans de bonheur ou d'illusion; vous enfin qui par les anciennes expressions de votre tendresse, dont la mémoire m'est si douce encore, mé-
ritez plus la reconnoissance de mon cœur que tout ce qui respire autour de moi , car vous m'avez du moins aimé quelques instans, et personne ne m'aime ni ne m'aimera plus ! Hélas! pourquoi faut-il que vous ne soyez plus que poussière et que cendre 1 Laissez-moi croire du moins que cette cendre, toute froide qu'elle est, est moins insensible à mes larmes que tous les cœurs glacés qui m'environnent. Ah ! que ne pouvez-vous m'entendre encore et voir, comme vous l'avez vu tant de fois, votre sein baigné de mes pleurs ! Vous saviez si bien aimer! votre cœur en avoit tant de besoin! Le mien partage ce besoin, hélas! plus vivement que jamais, avec tant de force et de tendresse, que les accens de ma douleur pénétreroient votre âme et la ramèneroient à la mienne ! Mais vous ne m'entendez plus, et tout ce qui vit est encore plus sourd que vous à ma voix plaintive et mourante ! Je pleure, je me consume, j'appelle en vain à moi tout ce qui dans l'univers sait aimer...
Hélas ! personne ne me répond, et mon âme, resserrée et comme anéantie au centre d'un vide immense et affreux, voit s'éloigner d'elle tout ce qui sent et qui respire. Il me semble que toutes les femmes à qui je pourrois ouvrir cette âme, offrir ce cœur et demander quelque retour, me répondroient comme on fait aux mendians importuns, ou me diroient tout au plus avec une pitié cruelle : « Vous venez trop tard! » Deux ou trois, il est vrai, ont donné des larmes à mon malheur, et par quelques momens d'intérêt que je leur ai fait éprouver, intérêt à la vérité bien stérile pour moi, mais toujours doux pour un cœur oppressé, m'auroient fait croire un instant qu'elles auroient pu me tenir lieu de vous, s'il étoit sur la terre un être qui pût vous remplacer pour moi! Mais, hélas! elles ne veulent ou ne peuvent m'offrir qu'un sentiment froid et vulgaire, une amitié qui suffiroit peut-être au bonheur d'un autre, mais qui ne feroit que tourmenter et affamer mon
àme active et dévorante! Ignoroient-elles, pour leur bonheur ou pour leur malheur, que l'amour, comme le dit l'Écriture, est fort comme la mort? que ce sentiment doux et terrible repousse tout ce qui n'est pas lui, et plus encore tout ce qui voudroit en tenir la place? que dans un cœur qui en est aussi pénétré que le mien, même lorsqu'il n'a plus d'objet, la simple amitié est une affection bien languissante, et que celle qu'on lui offre est presque un outrage ? Ah ! le véritable amour est sans doute bien caractérisé par ce vers charmant du Tasse :
Brama assai, poco spera, e niilla chiede. Désire, aie peu d'espoir, et ne demande rien.
Mais moins il espère, moins il demande, plus il s'offense et s'afflige quand on lui offre autre chose que ce qu'il désire et qu'il n'a plus. Que dis-je, et de quoi puis-je me plaindre ? Ces créatures douces, honnêtes et sensibles à qui je raconte mes peines, et qui veulent bien
les entendre et les sentir, me donnent tout ce qu'elles peuvent me donner, et plus encore que je n'ai mérité d'elles. Si j'étois assez heureux pour qu'elles éprouvassent à mon égard ce sentiment qui feroit mon bonheur, pourquoi se refuseroient-elles au plaisir si doux de me le montrer, à celui de prononcer ces mots célestes : « Je vous aime », les seuls qu'aujourd'hui je désire d'entendre dans la nature devenue sourde et muette pour moi ? Quelle différence de ce plaisir divin au petit manège de la coquetterie et aux froids ménagemens de la réserve, si indignes d'un cœur fait pour aimer ! Ah ! Ciel ! quelle douceur une âme aimante eût répandue sur des jours qui ne vont plus être remplis que d'amertume ! Avec quelle tendresse, quel abandon, quel respect, quelle délicatesse elle auroit été aimée ! . . . Mais où m'égare une vaine illusion? Ah! si aucune créature ne prononce pour moi ces mots : « Je vous aime », c'est qu'aucune ne les sent pour moi.
Eh! malheureux que je suis! pourquoi les sentiroit-elle? De quel droit, à quel titre oserois-je l'exiger ou l'espérer? Je ne saurois trop me redire ces mots de la romance d'Aspasie, que je relis tous les jours :
Si réclamez sa douce fantaisie,
Elle dira : « Que ne l'inspirez-vous? »
Et, ce qui rendra mon malheur éternel, je n'espère plus retrouver dans aucun autre cœur ce que j'avois obtenu quelques momens / du vôtre. La cruelle destinée qui me poursuit dès ma naissance, cette destinée affreuse qui m'a ôté jusqu'à l'amour de ma mère, qui m'a envié cette douceur dès mes premières années, me ravit encore la consolation des dernières. O nature! ô destinée! je me soumets à ce fatal arrêt de mon sort, comme une innocente et malheureuse victime; je vois, avec Horace, la fatalité enfoncer ses clous de fer sur ma tête infortunée; je me plonge, tête baissée, dans le malheur qui m'environne de
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toutes partS) et qui semble prêt à m'engloutir. Non seulement je n'espère plus le bonheur, je ne songe pas même à le rechercher; je m'en ferois un reproche et presque un crime. Non, non, non, ma chère Julie, je ne veux, après vous, être aimé de personne! Je me mépriserois d'en aimer une autre que vous; je n'ai plus besoin d'aucun être vivant. Mon affliction profonde suffit à mon âme pour la pénétrer et la remplir, et, dans mon malheur, je rends encore quelques grâces à la nature, qui, en nous condamnant à vivre, nous a laissé deux précieuses ressources : la mort, pour finir les maux qui nous déchirent, et la mélancolie, pour nous faire supporter la vie dans les maux qui nous flétrissent. Douce et chère mélancolie, vous serez donc aujourd'hui mon seul bien, ma seule consolation, ma seule compagne! Vous me ferez sentir bien douloureusement, mais bien vivement, ma cruelle existence! vous me ferez presque chérir mon malheur! Ah! celui qui a
dit que le malheur étoit le grand maître de l'homme a dit bien plus vrai qu'il n'a cru : il n'a vu dans le malheur qu'un maître de sagesse et de conduite; il n'y a pas vu tout ce qu'il est, un plus grand maître de réflexions et de pensées. Oh! combien une douleur profonde et pénétrante étend et agrandit l'âme ! combien elle fait naître d'idées et d'impressions qu'on n'auroit jamais eues sans elles, mais dont, à la vérité, on se seroit bien passé pour son bonheur! combien elle embellit les objets du sentiment et anéantit tous les autres! Toute la nature va se couvrir pour moi d'un crêpe funèbre; mais elle ne me manquera pas, elle ne sera plus rien pour moi. En rentrant tous les jours dans ma triste et sombre retraite, si propre à l'état de mon cœur, je croirai voir écrites sur la porte les terribles paroles que le Dante a mises sur la porte de son Enfer : Malheureux qui entrez ici, renoncez à Vespérance ! Je serai tout entier au sentiment de mon malheur, au souve-
nir de ce que la mort m'a fait perdre; ma dernière pensée sera pour vous, ma chère Julie, et tous les sentimens de ma vie vous auront pour objet. Que ne puis-je,en ce moment, expirer sur ce tombeau que j'arrose de mes larmes, et dire comme Jonathas : J'ai goûté un peu de mieljtt je meurs! O ma chère et tendre amie! ô vous qui habitez à présent ce séjour de la mort où mes désirs et mes pleurs vous suivent! pardonnez-moi de troubler encore [de mes vains regrets votre éternelle et paisible demeure, et songez que si, en ce moment, je verse des larmes, c'est au moins sur votre tombe que je les répands! Hélas! personne n'en versera sur la mienne, et j'y descendrai bientôt après vous en m'écriant avec Brutus, au moment où il se donne la mort : O vertu, nom stérile et vain, à quoi m'as-tu servi durant les soixante années que j'ai traînées sur la terre, puisque tu n'as pu me faire aimer que pendant quelques instans de cette longue durée, dont la triste fin
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va me paroitre si languissante et si vide ! Heureusement elle sera courte! Je verrai bientôt disparoître devant moi l'espèce humaine, sans me plaindre d'elle, il est vrai (car elle a donné quelquefois à mon amour-propre des satisfactions qui l'auroient flatté si je n*avois pas eu un cœur), mais aussi sans la regretter, puisqu'en fermant les yeux je n'aurai pas même la triste douceur de pouvoir dire à personne : « Je ne vous verrai plus; souvenez-vous quelquefois de moi. » Je pourrai du moins, dans le peu de jours qui me restent à vivre, au centre de la plus accablante solitude, répéter à chaque instant ces vers d'Oreste, qui paroissent faits pour moi comme pour lui :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance ! Oui, je te loue, ô Ciel! de ta persévérance... Tu m'as fait du malheur un modèle accompli : Eh bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
En vain je ferai des efforts pour m'étourdir et me distraire; en vain j'essayerai différens
genres de travaux, d'études et de lectures : ma tête, fatiguée et presque épuisée par quarante ans de méditations profondes, est aujourd'hui privée de cette ressource qui a si souvent adouci mes peines; elle me laisse tout entier à ma tristesse, et la nature, anéantie pour moi, ne m^offre plus ni un objet d'intérêt ni même un objet d'occupation. En vain je rassemble ou je vais chercher quelques amis; en vain je prends le plus d'intérêt que je puis à leur conversation; en vain je tâche de me persuader que tout ce qui se passe autour de moi me touche ou du moins m'occupe; en vain je tâche de le faire croire par la part apparente que j'y prends : ces amis, qui ne voient que la superficie de mon âme, me croient quelquefois soulagé et peut-être consolé. Mais quand je ne les ai plus autour de moi, quand, après les avoir quittés, je me trouve seul dans l'univers, privé pour jamais d'un premier objet d'attachement et de préférence, alors cette âme
affaissée retombe douloureusement sur ellemême, et ne voit plus que le désert qui l'environne et le dessèchement qui la flétrit! Je suis comme les aveugles, profondément tristes quand ils sont seuls avec eux-mêmes, mais que la société croit gais, parce que le moment où ils se trouvent avec les autres hommes est le seul moment supportable dont ils jouissent. J'ai beau lire les philosophes et chercher à me soulager par cette froide et muette conversation, j'éprouve, comme me l'écrit un grand roi, que les maladies de l'âme n'ont point d'autres remèdes que des palliatifs, et je finis par me répéter tristement ce que disent ces philosophes^ que « le vrai soulagement à nos peines, c'est l'espoir de n'avoir plus qu'un moment à vivre et à souffrir » . Cette pensée n'est pas consolante; mais c'est un moyen que la nature nous donne, comme le dit encore si bien ce même roi, pour nous détacher de cette vie que nous sommes obligés de quitter. La philosophie, ma chère
Julie, par les ressources mêmes qu'elle nous offre, nous fait souvenir cruellement de ce qui nous manque, et, par l'effort même qu'elle fait pour nous consoler, nous avertit combien nous sommes malheureux. Elle s'est donné bien de la peine pour faire des traités de la Vieillesse et de VAmiiié, parce que la nature fait toute seule les traités de la jeunesse et de l'amour. Les maximes des sages, leurs consolations et leurs livres , me rappellent à tout moment le mot du solitaire qui disoit aux personnes dont il recevoit quelquefois la visite : « Vous voyez un homme presque aussi heureux que s'il étoit mort. » Je suis comme cette femme qui vouloit, en dépit d'elle-même, devenir dévote, ne pouvant plus être autre chose, et qui tâchoit en vain d'y parvenir. « Ils me font lire, disoitelle, des livres de dévotion. Je m'en excède, je m'en bourre, et tout me reste sur l'estomac. )) Voilà où j'en suis réduit, ma chère Julie. Les lettres que je reçois d'un grand
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roi, le baume qu'il veut bien essayer de mettre sur mes plaies, sa philosophie pleine de bonté, de sentiment et d'intérêt, tout cela, comme il l'avoue lui-même, est bien foible pour me guérir. Je me dis sans cesse, en lisant ces lettres et après les avoir lues : « Ce grand prince a raison », et je continue à m'affliger. Ma vanité n'est plus flattée, comme elle l'a été tant de fois, de l'amitié du plus grand monarque du siècle. Cette amitié ne me touchoit, ma chère Julie, que par l'intérêt que vous y preniez; l'espèce d'éclat qu'elle répandoit sur moi m'étoit cher par le sentiment qui vous la faisoit partager, et j'éprouve, en gémissant, que ce vers tant répété n'est pas toujours vrai :
Avant l'amour l'amour-propre étoit né.
Et VOUS, ma chère madame Geoffrin, digne et respectable amie, qui êtes à présent étendue sur ce lit de mort dont peut-être vous
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ne sortirez jamais; vous que toutes les âmes honnêtes pleureront, que tous les malheureux regretteront; vous qui me manquerez encore plus qu'à eux, combien de fois ai-je désiré depuis huit jours, dans l'état d'affoiblissement où je vous voyois, d'être dans ce lit au lieu de vous, moi qui, en mourant, ne peux plus manquer à personne, moi qui serai oublié au moment où j'aurai disparu ! Mais, en souhaitant d'être à votre place, je sentois que je vous aimois trop pour vous souhaiter d'être à la mienne. Hélas! il faut donc que je vous perde encore ! Je n'aurai plus ni vos consolations, ni vos bontés, ni vos conseils. Une fille aussi cruelle pour vous que pour moi, et qui sacrifie à sa dévotion politique la douceur que vous auriez pu goûter dans vos derniers momens, m'éloigne de ce lit de douleur où vous m'auriez vu tous les jours mêler mes larmes avec les vôtres! Tout ce qui fait le bonheur de la vie va me manquer à la fois :
Tamour, l'amitié, la confiance, et il ne me restera que la vie pour me désoler ! Puisset-elle être terminée bientôt, et la mort me rejoindre à tout ce que j'ai perdu!