AU LECTEUR
les Poètes du xvv siècle élevaient a leurs Morts illustres.
En des jours lointains, on sera touché sans doute, en feuilletant ce Livre, de voir que tant de Poètes, Français ou Etrangers, séparés d'habitudes, d'esprit et de langage, se sont réunis pour louer une existence paisible et une Œuvre exemplaire .
oALTHO^CSE LEME%eR.E.
DE
Théophile Gautier
QÂ THÉOPHILE GoAUTIE^
mi, poëte, esprit, tu fuis notre nuit noire. Tu sors de nos rumeurs pour entrer dans la gloire; Et désormais ton nom rayonne aux purs sommets. Moi qui t'ai connu jeune et beau, moi qui t'aimais, Moi qui, plus d'une fois, dans nos altiers coups d'aile, Eperdu, m'appuyais sur ton âme fidèle, Moi, blanchi par les jours sur ma tête neigeant, Je me souviens des temps écoulés, et, songeant
A ce jeune passé qui vit nos deux aurores,
A la lutte, à l'orage, aux arènes sonores,
A l'art nouveau qui s'offre, au peuple criant Oui,
J'écoute ce grand vent sublime évanoui.
Fils de la Grèce antique et de la jeune France,
Ton fier respect des morts fut rempli d'espérance;
Jamais tu ne fermas les yeux à l'avenir.
Mage à Thèbes, druide au pied du noir menhir,
Flamine aux bords du Tibre, et brahme aux bords du Gange,
Mettant sur l'arc du dieu la flèche de l'archange,
D'Achille et de Roland hantant les deux chevets,
Forgeur mystérieux et puissant, tu savais
Tordre tous les rayons dans une seule flamme ;
Le couchant rencontrait l'aurore dans ton âme ;
Hier croisait Demain dans ton fécond cerveau ;
Tu sacrais le vieil art, aïeul de l'art nouveau;
Tu comprenais qu'il faut, lorsqu'une âme inconnue
Parle au peuple, envolée en éclairs dans la nue,
L'écouter, l'accepter, l'aimer, ouvrir les cœurs:
Calme, tu dédaignais l'effort vil des moqueurs
Ecumant sur Eschyle et bavant sur Shakspeare ;
Tu savais que ce siècle a son air qu'il respire,
Et que, l'art ne marchant qu'en se transfigurant,
C'est embellir le beau que d'y joindre le grand.
Et l'on t'a vu pousser d'illustres cris de' joie
Quand le drame a saisi Paris comme une proie,
Quand l'antique hiver fut chassé par Floréal,
Quand l'astre inattendu du moderne idéal
Est venu tout à coup, dans le ciel qui s'embrase, Luire, et quand l'Hippogriffe a relayé Pégase!
Je te salue au seuil sévère du tombeau.
Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau.
Monte l'âpre escalier. Du haut des sombres marches,
Du noir pont de l'abîme on entrevoit les arches ;
Va! meurs! la dernière heure est le dernier degré.
Pars, aigle, tu vas voir des gouffres à ton gré :
Tu vas voir l'absolu, le réel, le sublime.
Tu vas sentir le vent sinistre de la cime
Et l'éblouissemenf du prodige éternel.
Ton olympe, tu vas le voir du haut du ciel,
Tu vas, du haut du vrai, voir l'humaine chimère,
Même celle de Job, même celle d'Homère,
Ame, et du haut de Dieu tu vas voir Jehovah.
Monte, esprit ! Grandis, plane, ouvre tes ailes, va !
Lorsqu'un vivant nous quitte, ému, je le contemple ;
Car, entrer dans la mort, c'est entrer dans le temple ;
Et quand un homme meurt, je vois distinctement
Dans son ascension mon propre avènement.
Ami, je sens du sort la sombre plénitude;
J'ai commencé la mort par de la solitude,
Je vois mon profond soir vaguement s'étoiler.
Voici l'heure où je vais, aussi moi, m'en aller.
Mon fil trop long frissonne et touche presque au glaive ;
Le vent qui t'emporta doucement me soulève, Et je vais suivre ceux qui m'aimaient, moi banni. Leur œil rixe m'attire au fond de l'infini. J'y cours. Ne fermez pas la porte funéraire.
Passons, car c'est la loi; nul ne peut s'y soustraire;
Tout penche; et ce grand siècle avec tous ses rayons
Entre en cette ombre immense où, pâles, nous fuyons.
Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule !
Les chevaux de la Mort se mettent à hennir,
Et sont joyeux, car l'âge éclatant va finir ;
Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire
Expire... — O Gautier, toi, leur égal et leur frère,
Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.
L'onde antique est tarie où Ton rajeunissait;
Comme il n'est plus de Styx il n'est plus de Jouvence.
Le dur faucheur avec sa large lame avance
Pensif et pas à pas vers le reste du blé ;
C'est mon tour; et la nuit emplit mon œil troublé
Qui, devinant, hélas, l'avenir des colombes,
Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.
VICTOTi HUGO.
Hauteville-house. nov. 1872. Jour des Morts.
LoA ^qATU^E CHEZ ELLE
1 héophile Gautier, poëte Au vers éclatant et serein, Sut trouver la forme parfaite Qui gît dans l'or et dans l'airain.
Certe, il sut comment on travaille Un métal rebelle, et comment Le dur diamant ne se taille Qu'avec un autre diamant.
11 rit tressaillir, ô lyrisme !
Un clavier fait de pur cristal
Et dont chaque touche est un prisme
Où luit son rêve oriental.
La ligne et la couleur du Verbe Vivent dans son rhythme sacré, Et c'est un poëte superbe Maîtrisant la Forme à son gré !
Si bien qu'ayant dépeint les choses Dont le contour rixe les yeux, Il voulut des métamorphoses Demander le secret aux Dieux.
Il voulut dans la forêt sombre Où le vieux Dante s'égarait Entrer, et questionnant l'ombre, Apprendre ton rêve, ô forêt!
Curieux, il voulut entendre, Quand ils chantent seuls, les oiseaux, Et, sous l'azur changeant, surprendre La vie errante au fond des eaux;
Il entra dans la solitude Qui ne dérangea même pas Sa mystérieuse attitude Au bruit reconnu de son pas.
L'arbre dit au chevreuil farouche :
« Tu peux rester : c'est un ami... »
La dryade, un doigt sur la bouche, Lui montra le faune endormi.
Il vit la nature chez elle.
Il fut attentif à ces bruits Qui, dans la vie universelle, Se mêlent au charme des nuits.
De mille êtres furtifs et vagues Il resta longtemps le témoin ; Il écouta comme des vagues Les branches se bercer au loin;
Et, dédaigneux des impossibles, Calme et sûr, il vint aux vivants Dire les choses indicibles Que la forêt confie aux vents!
JEqAVÇ qAICqAIIT).
PIERROT SUT^Loâ TOéM<BE <DE TH. GoAUTIE^