LES FUNERAILLES
T>E THÉOPHILE GQAUTIEIt
ilh bien! monde affairé, inonde brutal, qu'assomme L'Idéal et qui, plus que la bête de somme, Penches stupidement ton front vers le trottoir, Toi qui ne connais rien au-dessus du comptoir, O monde positif qui prends des airs moroses Si l'on vient à nommer les amoureux des roses, Allons ! ouvre les yeux et vois donc aujourd'hui Le vide affreux que laisse un poè'te après lui !
Regarde ce cortège immense, cette escorte
Qu'éblouit le reflet de la dépouille morte
Etendue et fermant les yeux dans le cercueil.
Pas de faux airs émus. Vois! C'est bien un vrai deuil,
Et tout ce que Paris compte d'illustre, austère,
Frissonnant, est venu pour voir rendre à la terre
Cette argile pétrie autrefois par un dieu !
Et pourtant ce n'est point un homme de haut lieu,
Un prince, un gros bonnet de la finance, un être
Qu'un trône voit mourir, ainsi qu'il l'a vu naître,
Ce défunt qu'une foule entoure avec amour. Jamais tu ne le vis au coin d'un carrefour Appeler les passants, « faire de la réclame! » Non ! C'était un poëte épanchant sa belle âme En magnifiques vers, purement, simplement, Chantant le lis candide et le clair firmament; Et dans ces jours brumeux où l'ignoble ironie S'admire en insultant chaque jour le génie, Il inclinait son front olympien devant Le Maître qu'il avait connu soleil levant Et qu'il servit toujours d'une foi si profonde. Oh ! comme les hideurs banales de ce monde Disparaissaient devant Théophile Gautier!
Dévouant au seul art tout son cœur en entier, Comme ce grand poëte était bon et sensible ! Quand il passait ainsi qu'un beau lion paisible, On eût cru voir marcher un sage de ces temps Où la Lyre apaisait la fureur des Autans ; Et l'on croyait ouïr chanter une sirène Quand en perles tombait sa voix douce et sereine.
Ah ! parce qu'on a ri, parce que l'on rira
De ceux que le laurier verdissant attira,
Parce qu'il faudra bien toujours qu'un imbécile
Soit là pour accomplir cette tâche facile
D'ameuter le public contre les fronts hautains,
Poètes, bénissons largement nos destins :
Tout est beau, tout est bien et mon âme est en joiel
Pour renaître à l'espoir, il suffit que je voie
La stupeur que Paris, ce railleur sans remord,
Ressentit quand on dit que Gautier était mort.
Quel triomphe plus grand et plus fier pour la Muse !
Le soleil perce enfin l'obscurité confuse
Et dore de rayons éternels le laurier
Qui croît sur le tombeau de ce digne ouvrier
Mort l'outil à la main, dans un calme sublime,
Cherchant à suivre encor le vol pur d'une rime !
cAL'BE'Rr GLoâTIG^KY.
QÂ THÉOTHILE GoAUTIE^
n n'a pas à pleurer sur son génie; il reste Tout entier immortel dans sa prose et ses vers. La mort qu'il a chantée aux chefs-d'œuvre divers Met le lustre suprême et le sceau sans conteste.
Mais vainement pour tous sa gloire manifeste
Du jaloux avenir ne craint point de revers,
Sa perte, qui s'ajoute à de sombres hivers,
Pour ceux qui l'ont connu n'en est pas moins funeste.
Sa grâce, sa douceur, son bienveillant accueil, Son parler qu'on aimait, tout cela, le cercueil Le leur dérobe, et nul ne saura le leur rendre.
La bonté littéraire, il l'eut; à quel degré!
Lui qui, dans son essor altier, n'a pu comprendre
Qu'à railler l'insuccès on prît le moindre gré !
Cle F. <DE GT{QAéMmOVC7.
QÂ THÉOTHILE GoAUTIE^,
'autres de son génie ont parlé dignement. Trop jeune et trop obscur pour l'avoir pu connaître, Je ne sais rien de lui, que l'œuvre et que le maître. Ceux qui, parents, amis, pleurent en ce moment, Savent ses dons de cœur. Je dirai seulement Quelle image de lui vient toujours m'apparaître.
D'abord, c'est au théâtre, aux soirs où tout Paris Va d'un auteur nouveau savoir quel est le prix, Ou grossir des siffles le long martyrologe. Lui, tranquille, accoudé sur le bord de sa loge, Écoutant tout passer sans paraître surpris, Aux efforts malheureux distribuait l'éloge.
Et puis, où je le vois encor, c'est à Neuilly, Dans son chalet bâti dans un coin de campagne. C'est là qu'il vivait seul, comme un lion vieilli Paresseux à quitter le haut de sa montagne ; Là qu'il s'était adjoint l'étude pour compagne, Et que tout jeune auteur était bien accueilli.
Et moi, je m'en souviens, voilà bien des années, J'allai, dans ce doux nid, aujourd'hui plein de deuil, De mes premiers essais lui porter le recueil. O soleil de printemps ! époques fortunées ! Beau jour! Que de gaîtés s'en allaient égrenées Des lèvres du causeur qui me reçut au seuil î
Nous parlâmes de l'art et de l'acteur Rouvière, Des beaux soirs àïHernani, du journalisme affreux, Et combien en ces temps l'artiste est malheureux, Esprit libre forcé de marcher dans l'ornière... Sa conversation me revient tout entière, Aujourd'hui que j'apprends son trépas douloureux.
Soldats du romantisme et de dix-huit-cent-trente, Bons preux, après la lutte et les combats ardus, Vous voici dans la mort presque tous descendus ! Dormez en paix ! Votre âme en vos œuvres errante Dira sans fin, trompette héroïque et vibrante, Des chants qui, pour vos fils, ne seront pas perdus !
Lorsque, las de carnage et vaincu par le nombre,
Le paladin Roland tombait à Roncevaux,
Le cor, chantre et témoin de ses nobles travaux,
Refusait d'escorter son âme en la nuit sombre.
Et le pâtre des monts entend toujours dans l'ombre
Ses chants mêlés aux cris effarés des chevaux.
04 TEOUFILE GoÀUTIE
JDoufa, boufo, Eissero! se n'enchau lou soulèu : L'auro noun pou de l'astre amoussa lou calèu.
Quilo e boundo, grand mar! jamai di dindouleto Tis ausso bagnaran li rapidis aleto.
Niéu sour, contro lou baus pos embandi ti tron : Noun i'entamenaras ni li flanc ni lou front.
Orne, sus lou Ventour que toun pas escarlimpe ! Amount veiras de quant lou doumino FOulimpe.
E pamens i' a 'n gigant plus fort que FEissero : Fai pâli lou soulèu e tremoula lou ro.
Di négri dindouleto alassarié lis alo ;
E quand parlo, lou tron n'es qu'un brut de mouissalo.
8o LE TOMBEAU
D'un rai de soun vistoun esvarto Torre niéu; Soun esperit legis dins Fesperit de Dieu :
Pouèto, es toun Engèni estrange, que dardaio, E que ris de la Mort e de soun cop de daio.
FÉLIS GŒ&IS.
TEOFILO GQÂUTIE^
Oereno, e stanco di vicende umane, Questa terra inquiéta egli ha lasciato, Egli, il Maestro, délie forme arcane Innamorato.
Era forte nelF arte — era il leone — Ne possedéa la maestà severa E lo sguardo ripieno di visione E la criniera.
Rjsuscitô Tignota poesia, Evocando col suo désir possente Lo splendore infuocato e la magia.
Deir Oriente, .
I monumenti sotto il cielo aperto Nella torrida luce polverosa, E la sublime noja del deserto Senza una rosa.
Ne disse il Bosforo, ove Fonda bagna L/alte moschée dalle dorate fronti ; I calli angusti nella dolce Spagna In mezzo ai monti.
Fu dell' Italia appassionato amante E ne applaudi la gloria e la fortuna ; I palazzi il ricordano vagante Per la laguna.
Canto la Gioja e il Bello, e la pagana Voluttà délia Forma, e i strani amori Délie cose, e il désir; Tebrezza umana E i suoi colori.
Eppur sapeva le segrete pêne E le immense mestizie del poeta; Senti tristezza nella morta Atene.
Pense- alla meta,
Al destino, alla brama dlnflnito, Pianse il passato ed indago il futuro, Interrogo le sfingi, e tese il dito Verso Toscuro.
L'occhio profondo alF orizzonte volto Assaliva i conrlni del pensiero, E il suo sogno vagava ognor più sciolto Oltre il mistero.
Or lo ha seguito. Ei che raggiunta avea Perfezione impeccabil di parola, Sentiva in se corne sepolta dea L'aima che vola.
E forse già, lassù, dove s'ammanta La gran luce terribile e superna, Bello di nuova vita, ardente, canta La bel ta eterna.
LUIGI GUoALDO.
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1 out périra : le marbre aussi bien que l'argile. La matière que dompte une savante main N'en saurait recevoir qu'une forme fragile.
Ce qui vécut mille ans disparaîtra demain ;
Car le Temps brise, aidé par la fureur de l'homme,
Les œuvres du génie et de l'orgueil humain.
Oui, toujours, ignorant du nom dont on les nomme, Le barbare soldat de Mummius ou d'Athel Mêle la cendre grecque à la cendre de Rome.
Le Dieu que Phidias fit jaillir immortel
Du Paros, chair sublime où l'Olympe respire,
Est rentré dans la terre en tombant de l'autel ;
Et de plus d'un César, qu'il fïït mauvais ou pire, Dont l'orgueil s'incarnait au bronze souverain , On a fondu la gloire et monnayé l'empire :
Car la foule , en ses jours de colère sans frein ,
Précipite du faîte et traîne dans la rue
Le dieu de marbre ainsi que le tyran d'airain.
Sans craindre que jamais elle soit abattue, Dans un marbre ignoré, dans un divin métal. Le Poète a sculpté lui-même sa statue.
Il peut rire du Temps et de l'homme brutal; L'insulte de la ronce et l'injure de l'herbe Ne sauraient ébranler son ferme piédestal.
Car ses mains ont dressé le monument superbe A l'abri de la foudre , à l'abri du canon : Il l'a taillé dans l'or harmonieux du Verbe.
Immortel et pareil à ce granit sans nom Dont les siècles éteints ont légué la mémoire, Il chante, dédaigneux de l'antique Memnon:
Car ton soleil se lève et l'illumine , ô Gloire !
JOSÉ-&1oA.%Iqâ T>E HE%ET>I<yl.
qAU qMqâIT%E "DE CHILrDEcBrRj2â^ÇJB
Cntre, fantôme cher. O mon beau Gautier, entre Dans la chambre où tes vers toujours seront aimés, Et vois, emmanchonnant ses pattes sous son ventre, Mon chat Vizir qui dort sur mes livres fermés.
C'est mon ami, vois-tu, si probe et si fidèle!... Toi, tu comprends cela, maître de Childebrand > Donc, ce soir, viens céans, tandis qu'à lourds coups d'aile Le vent lutte, dehors, dans l'ombre, en soupirant.
O mon hôte superbe, assieds-toi, je t'en prie, A côté du foyer. Plus de souci cruel.
Et parlons, si tu veux, d'une bouche attendrie, De ces chats qu'adorait ton cœur spirituel.
Éponine! — Enjolras! — Don Pierrot de Navarre! Cléopâtre ! — Zizi ! — Maigre Béelzébuth ! Madame Théophile, âme candide et rare ! Tous sincères et fins, Chats-de-Lettres, salut!
Compagnons de travail ! ménagerie intime !
O grands Chats excellents!... Oui, pour avoir conquis
Sa tendresse profonde après sa haute estime,
Vous êtes immortels à présent, Chats exquis!
Loin des bavards pédants, et loin des imbéciles , A lire de beaux vers, un chat sur les genoux, Comme les rudes jours coulent gais et faciles ! Victime du journal, vous en souvenez-vous?
Pour moi, c'est en lissant le velours de la tête Du chat obscur qui, là, sommeille en ce moment, Que j'ai dit tes sonnets le plus souvent, poëte, Ou, dans tes livres d'or, voyagé fréquemment.
Mais aujourd'hui ma voix est plus grave et plus lente, Maître de Childebrand, près de mon humble ami; Hélas! ton souvenir me rend la main tremblante Que je passe, rêveur, sur mon chat endormi.
EeBJ>CES<r WHEICUILLY.
DEVANT UN PORTRAIT <DE THÉOTHILE GoAUTIJEll
Octobre 1871.
Il cisèle un camée, il caresse un émail ;
Vous croyez qu'il écrit? Il peint, il sculpte, il grave.
Pour vaincre sa pensée il ne sait pas d'entrave
A toute strophe ailée il jette son tramail.
Capitaine Fracasse, il montrait son plumail Avec les airs cassants du- galant et du brave; Mais Fart bientôt Ta pris et l'a fait fort et grave : Son livre est immortel, d'or en est le fermail.
Comme on voit les rosiers aux branches remontantes Sourire aux vendangeurs par leurs fleurs éclatantes , Sa muse est toujours jeune et chante en souriant.
Comme on voit dans les cieux l'Aurore aux lèvres roses
De son divin baiser réveiller l'Orient,
Ses doigts sous le travail font refleurir les roses.
Octobre 1872.
J'avais deux compagnons de route sur la terre, Mais la mort a passé deux fois sur le chemin. Et j'ai pleuré deux fois. A qui donner la main? Il me faut maintenant m'en aller solitaire.
O Théo ! cher ami d'hier et de demain ! O Gérard! cher rêveur, dites-moi le mystère Où voyage l'esprit quand la pariétaire Envahit le tombeau? Quel est le Surhumain?
Où vous retrou verai-je, en la forme première?
Mais vous n'êtes pas morts. Vous traversez mes jours.
Pour ceux qui les aimaient, les morts vivent toujours,
Combien qui sont debout et n'ont pas la lumière ! La mort vous a couchés dans le froid monument Mais votre étoile d'or s'allume au firmament.
od^SÈ^E HOUSSqAYE.
LQÂ mO'BJ T>E rDQATHJ^IS