LECO<K<ÏE <DE LISLE
QA THÉOTHILE GqAUTIETI
vJuand le moissonneur, dès l'aurore, De ses bras nerveux et hâlés, Balance, au soleil qui la dore, Sa faux dans l'épaisseur des blés,
Parfois, de son arme tranchante, Taillant en aveugle, au hasard, Il atteint un oiseau qui chante, Tout à l'ivresse de son art.
Et l'oiseau meurt ! Un rêveur passe, Et dit, surpris, des yeux cherchant :
Ce soir il manque dans l'espace Un vol, une harmonie, un chant.
Ainsi toujours la Mort promène Sa faux aux sanglantes lueurs A travers la mêlée humaine, Et de nous atteint les meilleurs ;
jo4 LE TOMBEAU
Quelquefois même, à l'improviste, Dans un seul être, sans merci, Frappe un poëte, un grand artiste, Comme l'oiseau chantant aussi.
Et son cœur s'éteint, sa pensée Dans son front se glace à jamais, Et son âme, en montant, bercée, Cherche vers Dieu les hauts sommets.
Et nous, tristes de son absence, Sur son froid tombeau nous penchant, Nous disons : Il manque à la France Un vol, une harmonie, un chant.
LÉOTOLV LoALUYÉ.
LQ4 TIEcBJ{E "DU TOqM'BEqAU
I our ce néant qui dort en cette nuit de pierre, L'univers était fait de forme et de couleur.
Pour lui tout, rêve ou chose, amour, joie ou douleur, Était un mouvement rehaussé de lumière.
Comme une aiguë marine il enchâssait un pleur. Son pouce modelait l'idée ou la matière ; Son œil par le menu l'embrassait tout entière; Et le fini du trait n'excluait pas l'ampleur.
Sous un couchant terni par la honte et le doute, Impassible, il marcha, tant qu'il put sur la route Voir le reflet lointain d'un lever radieux.
L'aube nouvelle est loin; il meurt quand la nuit tombe;
II s'en va retrouver le soleil dans la tombe, Pareil à ces anciens que la mort faisait dieux.
qANI'D'KE lefewre.
io6 LE TOMBEAU
LOA cbjttte
''une crypte scellée à peine Sur un mystérieux trésor, Filtre un jet de lueur sereine, Comme d'un triptyque à fond d'or.
Un mot magique ouvre la porte, Et l'illusion nous transporte Vivants, dans la région morte Des paradis orientaux, Flamboîment où l'œil ne discerne Que les parois de la caverne Où Téclat des gemmes alterne Avec la splendeur des métaux.
Sur d'épais tapis, des statues Montrent en riant le chemin ; La plus belle des moins vêtues Est Madeleine de Maupin.
Des bas-reliefs, des paysages, Traduisent en riches images
Tous les climats et tous les âges, Le spectacle du monde entier.
Un camée au centre rayonne ; Un cercle d'émaux l'environne Déroulant, comme une couronne, Ton nom, Théophile Gautier!
A la mesure de leur gloire Les Rhamsès taillaient des tombeaux Où la poésie et l'histoire Viennent projeter leurs flambeaux.
Toi, maître, fort de leur exemple, Pour faire à ta mémoire un temple Où la postérité contemple, Une œuvre digne de l'effort, Impassible témoin du monde, Trente ans au-dessus de son onde Tu poussas ta sape profonde Dans l'éternité de la mort !
QâVtT)%É LEFÈWRJE.
io8 LE TOMBEAU
oA THÉOTHILE GqAUTIE^
Oouple comme un pinceau, ferme comme un burin, Sa plume merveilleuse, en gravant sur l'airain , Se trempe aux flots de pourpre et d'or de la fournaise, Se baigne aux flots d'argent de l'astre Véronèse.
ETIV^EST LEGOWÉ.
TOqAST FU^>ÈeBcHE
de notre bonheur, toi, le fatal emblème
Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu'au magique espoir du corridor
J'offre ma coupe vide où souffre un monstre d'or !
Ton apparition ne va pas me suffire :
Car je t'ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d'éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau :
Et l'on ignore mal, élu pour notre fête
Très-simple de chanter l'absence du poëte,
Que ce beau monument l'enferme tout entier :
Si ce n'est que la gloire ardente du métier,
Jusqu'à l'heure dernière et vile de la cendre ,
Par le carreau qu'allume un soir fier d'y descendre
Retourne vers les feux du pur soleil mortel !
Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s'exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde ! elle annonce : Nous sommes La triste opacité de nos spectres futurs ! Mais le blason des deuils épars sur de vains murs, J'ai méprisé l'horreur lucide d'une larme, Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l'alarme, Quelqu'un de ces passants, fier, aveugle et muet, Hôte de son linceul vague, se transmuait En le vierge héros de l'attente posthume. Vaste gouffre apporté dans l'amas de la brume Par l'irascible vent des mots qu'il n'a pas dits, Le néant à cet Homme aboli de jadis : « Souvenir d'horizons, qu'est-ce, ô toi, que la Terre?» . Hurle ce songe ; et voix dont la clarté s'altère , L'espace a pour jouet le cri : « Je ne sais pas ! »
Le Maître, par un œil profond, a, sur ses pas, Apaisé de l'éden l'inquiète merveille Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille, Pour la rose et le lis, le mystère d'un nom. Est-il, de ce destin, rien qui demeure? Non. O vous tous ! oubliez une croyance sombre. Le splendide génie éternel n'a pas d'ombre. Moi, de votre désir soucieux, je veux voir, A qui s'évanouit, hier, dans le devoir Idéal que nous font les jardins de cet astre, Survivre pour l'honneur du tranquille désastre Une agitation solennelle par l'air De paroles, pourpre ivre et grand calice clair, Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté -là sur ces fleurs dont nulle ne se fane, Isole parmi l'heure et le rayon du jour!
C'est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour, Où le poè'te pur a pour geste humble et large De l'interdire au rêve, ennemi de sa charge : Afin que le matin de son repos altier, Quand la mort ancienne est comme pour Gautier De n'ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire, Surgisse, de l'allée ornement tributaire, Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit, Et l'avare silence et la massive nuit.
STÊTHoA^E MqALLqA%ïMÉ.
LE moAL VU TOETE
Je n'ai jamais cru, maître auguste, A ta placidité sans fin :
Plus d'un gourmet souffre la faim Devant le plat d'or qu'il déguste.
Ces délicats qu'on juge heureux Au banquet de leur fantaisie , Ont des fatigues d'ambroisie Dans leurs appétits douloureux.
Tous ceux dont l'oreille est si tendre, Tous ceux dont l'œil est si perçant, Épris d'un idéal absent, Voudraient mieux voir et mieux entendre.
L'artiste lutte obscurément Au plus profond de sa cervelle :
Chaque beauté qu'il nous révèle Garde le secret d'un tourment !
Ce qu'il nous prodigue et nous livre, C'est sa substance, c'est sa chair!
Son moindre rêve coûte cher :
Il meurt dans sa toile ou son livre !
Tant de visions, dans les airs Flottant au hasard confondues; Tant de sonorités perdues Qu'on voudrait fixer en concerts ;
Tant de tableaux qu'on voudrait peindre, De parfums qu'on voudrait humer, De formes qu'on voudrait aimer, D'horizons qu'on voudrait atteindre,
Font un supplice qui n'est su Que de ces martyrs, fous ou sages, Dont nous scrutons les fiers visages, Où nul effort n'est aperçu !
Ton impassible quiétude, Comme un masque toujours serein, Des psychologues d'outre-Rhin Eût défié la longue étude.
Tout voyant semble un endormi :
Qui peut oublier ou décrire Le mystère de ton sourire Et de tes yeux clos à demi }
On aurait dit que ta paupière Redoutait nos tristes réveils !
Il faut de plus ardents soleils A ces amants de la lumière!
Même aux regards de l'amitié, Tu simulais l'indifférence, Pour mieux voiler une souffrance Qui se dérobe à la pitié.
La mort a fini cette guerre Où l'athlète que rien n'abat Se livre à soi-même un combat Qui reste ignoré du vulgaire.
Retourne à l'immense inconnu !
Prends dans tes étreintes puissantes Les figures éblouissantes Dont ton rêve s'est souvenu !
Chercheur de plages chimériques, De mer en mer toujours trompé, A nos mensonges échappé, Vole aux divines Amériques !
Laisse-nous les pâles décors, Les teints flétris, les molles danses : Les âmes ont des confidences Plus merveilleuses que le corps !
DE THÉOPHILE GAUTIER. n$
Quitte ces fantômes sans nombre Que ton amour avait fêtés ; Touche enfin les réalités Dont tu ne caressais que l'ombre !
Le sommeil calme et souriant Qui dans la tombe t'accompagne A plus de couleurs que l'Espagne Et de rayons que l'Orient!
EUGÈNE m&lNlUEL.
n6 LE TOMBEAU
L'qAUVE1(GV£E
qAV TOWBEqAU T)E GoAUTIETl
Stant manibus arœ.
Gautier ! poète illustre ! ô maître sans pareil, Toi qui savais fixer les rayons du soleil Dans ta phrase sonore, ou d'un reflet de lune Éclairer l'Océan brisé contre la dune, Voyageur inspiré dont le regard de feu Au delà du réel s'élançait jusqu'à Dieu, Qui traversas l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie, Faisant partout jaillir des flots de poésie, Admirateur pieux du monde oriental, Je te salue, au nom de mon pays natal, Et je viens aujourd'hui, dans ma douleur amère, Prenant le deuil au nom de l'Auvergne, ma mère, Mêler aux noirs cyprès, ornements du tombeau, Des branches de laurier, de chêne et de bouleau.
On se souvient de toi dans la salle gothique
DE THEOPHILE GAUTIER. n7
Du vieux château bâti sur le roc granitique,
Dans cette salle d'arme où tu causais le soir,
On dit tout bas : C'est là que Gautier vint s'asseoir.
Car nos vieux troubadours ont tressailli naguère,
Lorsque tu parcourais l'Auvergne, avant la guerre,
Et que tes yeux lisaient dans notre ciel d'azur.
Enivré de parfums, de lumière et d'air pur,
Écoutant les chansons naïves des faneuses,
Tu marchais à travers nos plaines sablonneuses,
Comme les Dieux, exempt d'espoir et de souci.
Sur les sommets du Puy-de-Dôme et du Sancy,
Nous avons contemplé ta tête sculpturale.
Tu vis Clermont avec sa vieille cathédrale,
Clermont où dort Desaix à côté de Pascal.
Puis saluant Lezoux d'un sourire amical,
Tu vis se dérouler aux pieds de la montagne
La Varenne fleurie et la blonde Limagne.
Tu vis Thiers, ville noire et ses noirs habitants,
Et ce pays où s'est écoulé mon printemps,
Pays cher à mon cœur, avec sa tour du More
Et ses cours d'eau plaintifs, la Dore et la Dolore.
J'espérais voir un jour, ô peintre sans rival, Après l'Espagne, après le monde oriental, Dans un de ces tableaux tracés de main de maître , Mon Auvergne vivante et joyeuse apparaître, Avec ses châteaux-forts pleins de vieux souvenirs, Ses horizons frangés de pourpre et de saphirs, Ses moissons, ses volcans et ses neiges sans tache.
n8 LE TOMBEAU
Mais quel homme ici-bas peut achever sa tâche > La mort est là qui rôde épiant les meilleurs. Ta palette est brisée et ses vives couleurs Ne luiront plus. Adieu, poëte, grand génie, Qui t'arrêtas un jour dans l'antique Arvernie, Et qui dus conserver, au suprême départ, L'azur de notre ciel au fond de ton regard.
GaA'B'RJEL fM&L'KC
ETITQÂTHE
J eunes vierges , versez , avec de belles poses , Versez des fleurs ! Celui qui dort dans ce tombeau Aima d'un noble amour les vierges et les roses.
Jeune pâtre , conduis ton docile troupeau Vers ce tertre ! Celui dont les lèvres sont closes Paissait les rhythmes d'or sur les hauteurs du Beau.
Sur ce front éclairé , vivant, d'apothéoses , Allume, ardente nuit, ton multiple flambeau; Cygnes, pour ce chanteur chantez, doux virtuoses!
Mais tous , vierges et fleurs , pâtres , étoile , oiseau , Ne pleurez pas, malgré la plus juste des causes, Car celui qui dort là dans un blême lambeau
Sut regarder sans pleurs les hommes et les choses.
CoATULLE ZMENiVÈS.
2A THÉOTHILE GoAUTIE^
lomme les Grecs ouvrant les yeux à la Beauté, Voyaient avec le jour la mer bleue et les îles, L'éclat fin des couleurs et les formes tranquilles, Sous le ciel transparent et calme de l'été;
Ainsi, maître de grâce et de sérénité, Maître du rhythme grave et des strophes agiles , Pour fuir l'aspect du mal qui tord nos corps fragiles, Tu tenais vers le Beau ton regard arrêté.
Un autre âge eût plus haut proclamé ton génie : Car les hommes parfois, épris de l'harmonie, Dressèrent des autels aux êtres radieux,
O Sage, né du sang de l'aurore première,
Qui répandis longtemps pour ce siècle sans Dieux
Ton esprit magnifique, aimé de la lumière !
sus l&l mo<mr "jde gqautié
JLa Roso dou matin au vespre toumbo flour; L'Aucèu, un moumenet, canto entre dos tempèsto; Lou Lioun subre-fort péris pèr sa valour ; La Femo vai plourant lou rire de sa fèsto.
La Jouvènço fai gau, mai s'encour à la lèsto; L'Amour, tant dous au cor, enfanto la doulour ; La Glori a bèu lusi, noun es qu'un fum de tèsto ; L'Engèni, fléu dou Cèu, s'embrounco à la malour.
Au meiour, au plus bèu, au plus grand, au plus miste,
Fau de-longo eiçabas que l'auvàri contro-iste,
Pèr nous prouva que Soûl quaucun règno amoundaut.
Countemplaire auturous dou revoulun fatau, Fau que cale, eu peréu, lou pouèto inmourtau! En Dieu tout se profoundo : es d'aco que sian triste.
f. zmist:%qAl.
c4 THÉOTHILE GçAUTIE^
auvre Gautier ! Il n'est plus là, Sa riche humeur nous est ravie...
La montagne à peine gravie , L'âme disparaît au delà...
Hélas ! que d'esprit s'en alla, Et quelle vie !
Comme il emmenait en riant Toutes les muses, ses compagnes, Par monts et vaux, bois et campagnes Dans un monde luxuriant :
A Venise, entre l'Orient Et les Espagnes!
Jusqu'au bout l'heureux ciseleur Avec sa grâce coutumière A gardé sa force première; Et quel entrain, quelle chaleur! Quelles fanfares de couleur Et de lumière!
Poëte, on dit que tu dormais Dans ta sereine indifférence, Libre d'amour et de souffrance, Glacé comme les hauts sommets...
Je sais pourtant que tu l'aimais, Ta chère France!
Que tu lui revins tout entier, Doux et triste à la dernière heure, Que l'art sans flamme intérieure N'est qu'un misérable métier; Que tu pleuras, pauvre Gautier, Et qu'on te pleure !
ÉTITQATHE
lassant, celui qui dort là-dessous eut toujours L'horreur du froid bon sens et de la prose impie
De la lyre il fit ses amours, Et vécut et mourut martyr de la copie.