‹ Le tombeau de Theophile GautierChapitre 20 sur 23 · J. TET^CHE · texte numérisé non relu

J. TET^CHE

?iÉS UCK^E CTIOWl

«iseleur merveilleux, ô grand peintre, ô poëte ! Jusqu'au suprême adieu, lier disciple du Beau; Toi qui, sans te lasser, luttant comme un athlète, De l'Art portais si haut l'étincelant flambeau ;

Ta main est donc rigide et ta lèvre muette?... Dans l'air a croassé le sinistre corbeau ; Le soleil d'Orient s'éteint sur ta palette, Et sur toi va peser le marbre du tombeau !

Ces yeux, hier encore avides de lumière, N'auront plus de regard. A l'étroit dans sa bière, Le voilà, loin du jour, hélas ! enseveli.

Maître, tu peux dormir! La Muse éblouissante Émerge du cercueil ; et ton œuvre puissante, Charmant tous les esprits, saura vaincre l'Oubli.

zALEXcâNl'DllE TIEV&lGïKEL.

Qâ THÉOTHILE GoAUTIE^

'onc, poëte immortel, te voilà mort aussi, Gautier; tu suis Dumas, Regnault et Lamartine; A dépeupler nos rangs l'avide Mort s'obstine, Et la faux du vieillard travaille sans merci.

Comme ces combattants qui voient tomber un brave Se regardent, muets, et craignant d'avancer; Devant ce grand cercueil nous n'osons pas penser : D'un suprême malheur notre malheur s'aggrave.

Le ciel est rouge encor de l'ardeur des brasiers, Paris s'abîme et meurt comme Numance et Troie, Et vous voulez encore une nouvelle proie, Tombeaux que tant de morts n'ont pas rassasiés !

Pour manger le pain noir pétri de féverolle, Pour souffrir comme tous tu revins parmi nous; (A ce vieillard le sort des jeunes semblait doux) Parmi les plus vaillants tu remplis bien ton rôle.

Quand Paris, ce grand corps par la faim abattu, Tomba, que l'ennemi fit chez nous son entrée, Tu refis ta maison, par la bombe éventrée En soldat fatigué d'avoir bien combattu.

Tu repris tes amis, ton coin de feu, ton livre Et ton chat familier dans tes bras caressé ; Tu revis le soleil, songe presque effacé Et l'inspiration, qui transporte et délivre;

Le loisir du penseur, le juste et bon repos, La muse qui nous fait aller à la dérive... Un an, et puis la mort sournoisement arrive Le jour où sur la hampe on roule les drapeaux.

Dieu t'épargna pourtant l'horreuf de l'agonie; En poè'te, narguant la mort et son affront, Muet, sans que le mal assombrît ton beau front, Tu mourus calme, ainsi qu'un sage d'Ionie.

Le ciel s'ouvre pour toi. Va d'un vol éclatant Au milieu des parfums, au milieu des musiques, Prendre possession des paradis physiques Où des grands immortels la cohorte t'attend.

La troupe des Wilis inclinera les anses Des brocs d'or où la soif des dieux peut s'apaiser, Et tendant leurs fronts ceints de fleurs à ton baiser Les légères Péris interrompront leurs danses,

i36 LE TOMBEAU

Au bruit des sistres d'or, au bruit des chutes d'eaux Dans des palais emplis de divins dialogues, Virgile, te cherchant, te dira ses églogues, Et des voix chanteront claires sous des rideaux.

Dans ce ciel, au delà des immensités bleues Monte prendre ton rang, toi si pur, toi si bon ! Notre univers mesquin, enfumé de charbon, Est séparé de toi par d'innombrables lieues.

Sur le poëte mort chantez, musiciens,

Poètes, entonnez le suprême cantique,

Pour chanter dignement la mort d'un homme antique

Retrouvez, s'il le faut, des modes anciens;

Et maintenant, sculpteurs, taillez vos plus beaux marbres Pour celui qui, -vivant, aimait le marbre et l'or; Et, de peur d'éveiller le doux vieillard qui dort, Tombez bien doucement, feuilles jaunes des arbres.

' qAÏMÉDÊE tigeo^c.

LE T^IOéMTHE *DE Ldâ éMO^T

X ant et si bien chanté par la mélancolie, Campo-Santo, peuplé des rêves d'Orgagna ! Nous aimons, sur leur fresque impunément vieillie, Les trois cercueils royaux que le maître aligna.

L'un des morts a gardé la ressemblance humaine, Mais verdi, boursouflé de putrides ferments ; Le second, un fouillis où le ver se promène; Le troisième n'est plus qu'un ramas d'ossements.

Des dames, des seigneurs, en longue cavalcade, D'hermine revêtus, frisés et bien nourris, Les faucons et les chiens complétant la parade, Trouvent, au pied d'un mont, ces effrayants débris.

Là-haut, tout près du ciel, exemples salutaires Du calme reconquis dans les austérités, Le peintre nous fait voir deux pauvres solitaires ; La belette et la grue errent à leurs côtés.

Mais, en bas, les bosquets sont remplis de victimes, Et les démons, pareils à des chauves-souris, Sous la forme d'enfants emportent aux abîmes Les âmes d'amoureux, par leurs griffes surpris.

Le triomphe éternel que le destin t'assure, O Faucheuse et Camarde ! ainsi, bien avant nous, Le rendit, dans des jours de meurtre et de luxure, Le vieux maître croyant qui peignait à genoux î

Quel temple, tôt ou tard, ne manque de lévite> Quel dieu ne voit venir l'heure d'être embaumer Toute croyance meurt, et sa chimère habite Le tombeau des aïeux, sur elle refermé.

Mais, comme aux jours naïfs, dans un siècle incrédule, Le souci de la mort nous ronge et nous pâlit. Distraits sur le théâtre où le sort nous accule, Sans cesse nous rêvons de notre dernier lit!

Le poëte, à présent cousu dans son suaire, Dressa le monument de notre désespoir, Et son oeuvre est un vaste et magique ossuaire Avec des pleurs d'argent sur des fonds de drap noir.

Sa muse, c'est partout, c'est toujours Véronique : Un caprice la prend de se mettre du fard, Pimpante, de vêtir une riche tunique, De mêler des bijoux et des fleurs avec art;

Mais, que sonne minuit à l'horloge fatale, L'amoureuse trahit son horrible secret, Et malgré les débris du luxe qu'elle étale Tout artifice est vain, le squelette apparaît.

Pisans! soyez jaloux: pour la suite des âges, Nous avons, nous Français, notre Campo-Santo, Où se multiplîront les saints pèlerinages Des générations, pliant sous leur fardeau.

FT^ÉVÉTilC TLESSIS.

T>E rHÊOTHILE G e4 U T I E ^

Fier moissonneur du Beau, dors couché sur ta gerbe! Dors, l'auréole au front, sur ton œuvre superbe, O poëte parti pour l'immortalité, Avec ta prose peinte et ton beau vers sculpté!

C'est le Ciel maintenant qui remplit ta prunelle. Si là-haut, aux heureux de la vie éternelle Tu le décris, ainsi que la Terre autrefois, Ils croiront voir le Ciel pour la première fois!

LOUIS 'BjATIS'BOWiïNlE.

QAVQÂTQâ^

'ans Flran, à douze cents lieues.

Un vieux palais étale encor Ses faïences rouges et bleues, Avec des arabesques d'or.

Ce palais est près d'une route Où les caravanes s'en vont, Comptant leur eau, goutte par goutte Sous la chaleur du ciel profond.

Dans ce palais, un homme habite, Un beau jeune chef de tribu, Mi-soldat et mi-cénobite, Brun, large d'épaule et barbu.

Pour quelques tomans, il protège, Avec ses cavaliers hâlés, Les voyageurs contre le piège Des brigands dans les défilés.

Hier, il a, dans sa retraite Effondrée à bien des endroits.

Amené la vierge parfaite Dont le henné rougit les doigts.

Et Ton a fait parler la poudre Dans le long cortège éclatant Qui galopait comme la foudre Pour s'arrêter net à l'instant.

Là, celui qui des beaux costumes Et du grand soleil eut l'amour, Le poëte, mort dans nos brumes, Veut reprendre une place au jour,

Dans le premier baiser du maître Et de l'épouse, il s'est glissé, Pour être le fruit qui doit naître Où la fleur d'amour a poussé.

Il sera beau comme son père, Et ses cavaliers le craindront, Comme un lion dans son repaire, En lui voyant plisser le front.

11 sera fastueux et digne, Aimant la guerre et le ciel bleu ; Il n'écrira pas une ligne, Et ne saura lire qu'un peu.

Mais, pour animer quelque histoire, Vienne un conteur lui déclamer Un ghazel d'Hariz qui veut boire, Ou de Djâmi qui veut aimer;

Il cherchera dans sa pensée, Par delà le présent connu, Ce que la langue cadencée A pour lui de ressouvenu;

Et ne comprenant rien au rêve Qui n'a point d'application, Il s'en ira tracer du glaive Quelque poème en action !

i44 LE TOMBEAU

oA THEOTHILE GoAUTIE^

O'i la Mort a comblé de nuit et de mystère Ta tète merveilleuse, atelier précieux Ou chaque vision qui passait par tes yeux Venait se colorer de leur vive lumière;

Elle n'éteindra pas la splendide matière Où vivront éternels tes rêves radieux; Dans la gloire éclatante et sereine des Dieux Qui, d'un geste de marbre, illuminent la terre,

Et, les regards fixés devant eux, sans rien voir,

Insoucieux du temps ne daignent pas savoir

S'ils reluisent d'en haut dans les ombres du monde,

L'astre doux et lointain, dédaigneux de la mer Qui lave sa clarté palpitante et profonde, Ignore son reflet dans ce miroir amer.

LOUIS XoAVIE^DE fR,ICeA(KT>.

/c\; qaltis

u fus l'époux de la souveraine beauté : Ton œil sut le secret de la forme première, Ton âme pénétra l'âme de la lumière, Ta lèvre but au lac de la sérénité.

Semblable aux dieux vainqueurs, tu n'avais pas dompté Le cœur de l'Indomptable avec une prière. Son amour égalait la tienne. Elle était flère De toi d'une fierté pareille à ta fierté.

Amants loyaux voués aux noces éternelles, Vous vous fîtes un lit en repliant vos ailes, Valve blanche voguant parmi la mer des cieux.

Et vous n'eûtes pas même un dédaigneux sourire Pour les hommes qui croient connaître et qui croient dire Celle dont la splendeur ne veut pas de leurs yeux.

GUSTeAVE 'BJV^GoâL.

t46 LE TOMBEAU

Qâ THÉOTHILE GoAUTIE^

Exegi monumentum œre perennius.

Hor.

vJuand après soixante ans de vaillance, d'efforts, Et de combats, les vieux paladins étaient morts, Leur grande armure vide adossée aux murailles, Tenant en main l'estoc des anciennes batailles, Restait debout ! — Et tous ces spectres décevants Ressuscitaient les morts aux regards des vivants !

Puis, sous les noirs arceaux des hautes basiliques,

On couchait leurs corps froids dans les caveaux gothiques.

Et les sculpteurs, taillant le marbre ou le granit,

Dressaient ces chevaliers sur leur tombeau bénit,

Et, tandis que leurs os s'en allaient en poussière,

Ils revivaient encor dans ces héros de pierre.

Jusqu'aux siècles futurs, pour passer tout entier, Toi, tu n'as pas besoin, ô poète, ô Gautier, Qu'une main, écartant les plis de ton suaire, Découvre ton grand front ! ni que le statuaire Pétrissant son argile et coulant son airain, Elève sous nos yeux ton buste souverain.

Car tout ton œuvre est là! Drame, Roman, Poëme! —

En ciselant ton vers, tu t'es sculpté toi-même

Un monument cent fois plus durable et plus beau

Que les inscriptions au marbre d'un tombeau !

Et tu revis bien mieux qu'aux traits d'une statue,

Par le Temps mutilée, ou par l'homme abattue,

Dans ces fils, d'une gloire immortelle vêtus !

— Vois! depuis Sigognac, jusqu'au pâle Albertus,

Tous sont debout, puissants, acclamés et splendides,

Et le Temps à leur front ne mettra point de rides ;

Tu leur donnas la vie ! et tu vivras par eux,

Et tous diront ton nom à nos petits-neveux ! —

I^ESU'URECTIOWi'DE LoâZoA%E

r, Lazare dormait une éternelle nuit Après une longue agonie; Pour le rendre à ses sœurs, le Seigneur fut conduit Près de sa tombe, en Béthanie:

Là, les regards levés vers la sainte patrie,

Ayant frissonné, puis pleuré, Une main étendue et d'un ton inspiré,

Jésus, devant Marthe et Marie,

Fortement s'écria : Lazare , levez - vous ! Et de la grotte alors se soulève la pierre, Et Lazare, debout, se dresse dans sa bière,

Et les pharisiens sont tombés à genoux,

Et du ciel entr'ouvert descendent des archanges

Qui de l'homme divin célèbrent les louanges.

SqALLES.

QA THÉOTHILE GoâUTIE^

Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne. C Comédie de la Mort.J

grets, effeuillez-vous au pied de son tombeau; Comme une théorie autour d'un marbre antique, Douleurs, pleurez en lui l'Idéal et le Beau.

O rhythmes qu'il aimait, célébrez le cantique D'adieu, l'hymne d'hommage et d'immortalité; Glorifie, Art serein, le parfait Romantique!

Nous qui, pour lui, déjà sommes postérité, Admirant dans son œuvre une âme encor plus belle, Nous garderons au cœur son nom ressuscité.

Il s'était asservi la nature rebelle;

On eût dit qu'oubliant l'épreuve avec dédain,

Son esprit lui créait une fête éternelle,

Et qu'il ne voyait pas, le poëte divin,

Celle qu'il appelait la méchante et la bonne,

La Mort se rapprocher pas à pas, et soudain

Venir lui mettre au front l'étoile et la couronne.

LOUISqA SIEFE%fT

oA THEOTHILE GqAUTIE^

Maître, il ne sied pas qu'on l'omette ou l'oublie Avant que, par ton art sûr, la rime assouplie, Du brasier romantique ardente et rude encor, Comme aux doigts d'un vannier, courût en tresses d'or Et, se croisant ainsi que des rayons d'étoiles, Tendît le ciel nouveau de lumineuses toiles Où se prennent nos yeux dans un enchantement; Avant que de sertir d'astres le firmament Où la Muse reçoit ses esclaves, — nos maîtres, — O doux chercheur du Beau qui partout le pénètres, Comme un bon ouvrier qui tente- avant d'agir, Tu fis, sous le pinceau, prendre corps et surgir La nudité du Rêve obscur de tes prunelles : Et, la voyant pareille aux choses éternelles, Digne des cieux où tout est immuable et pur, Désertant les couleurs, tu courus à l'azur Pour y tailler, en plein infini, ta pensée. — Il ne te resta rien de l'épreuve passée Que la pitié sereine et douce du réel.

Car tu le savais, Toi, que l'Immatériel Sur les regards humains n'entr'ouvre la paupière Qu'à celui qui tenta, sur la toile ou la pierre, Si l'image du Beau peut tenir sous son front.

— Tu savais que, le jour où les dieux tomberont Des cadres vermoulus et des piédestaux sombres, Sur l'âme des rêveurs se coucheront des ombres Et que tout sera dit de ce qui seul était.

Donc, tous ceux que le mal auguste tourmentait D'éveiller les esprits endormis sous les choses, De creuser le secret lent des métamorphoses^ Fils de Pygmalion perdus sur le chemin, S'éclairaient aux rayons de ton art surhumain, Jeune dieu qui savais ce que souffrent les hommes!

— Et, pour leur enseigner que le peu que nous sommes Est le germe pourtant d'une immortalité,

De leur propre labeur dégageant la Beauté, Au moule d'une langue impérissable et brève, Tu coulais, devant eux, l'or vivant de leur rêve Et disais : C'est cela que vous avez voulu ! Ils ne le savaient bien que lorsqu'ils t'avaient lu, Sublime redresseur des choses mal venues. Car le spectre divin des Immortelles nues, Longtemps avant l'azur où tu fuis loin de nous, Habitait dans tes yeux inflexibles et doux.

— Atlas vainqueur, enfin patient de la Terre, Possédant le secret et la cadence austère

Des formes où revit le souvenir des dieux, Dans le rhythme puissant des mots mélodieux,

Ta bouche en révélait sans cesse la merveille. — O Maître, si tu dors, ton œuvre sacré veille Où tout ce qui fut Toi brille comme un flambeau, Jeune Dieu, fils de l'Aube et vainqueur du tombeau î

qA'HJMqAWI'D SILVESTTIE.

THÉOTHILE GoAUTIE^

lVlaître, qui, du grand art levant le pur flambeau, Pour consoler la Chair besoigneuse et fragile, Rendis sa gloire antique à cette exquise argile, Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau!

Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile, Toi qui, né pour le jour d'où le trépas t'exile, Faisais des Voluptés les prêtresses du Beau!

Ah ! les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose) Devaient ravir ce corps dans une apothéose, D'incorruptible éther l'embaumer pour toujours,

Et l'âme ! l'envoyer dans la Nature entière, Savourer librement, éparse en la matière, L'ivresse des couleurs et la paix des contours !

SULLY <PcRUcDHO&î£ME.

SO^p^ET

(Wilha copy of MADEM0ISE1L E DE maupin).

1 his is the golden book of spirit and sensé, The holy writ of beauty; he that wrought Made it wîth dreams and faultless words and thought

That seeks and finds and loses in the dense

Dim air of life that beauty's excellence

Wherewith love makes one hour of life distraught And ail hours after follow and flnd not aught.

Hère is that height of ail love' s eminence

Where man may breathe but for a breathing-space And feel his soûl burn as an altar-fire To the unknown God of unachieved désire ,

And from the middle mystery of the place

Watch lights that break , hear sounds as of a quire ,

But see not twice unveiled the veiled God's face.

6MEmOcBjQ4L VERSES

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