‹ Le ton de la predication avant BourdaloueChapitre 2 sur 33 · AVANT · texte numérisé non relu

AVANT

Ce titre, trop vaste ou trop vague, doit être expliqué. Il n'y faut pas voir* la proteutiori de faire de Bourdaloue un réformateur de la chaire, au sens d'ordinaire attribué à ce mot. Ce serait au contraire une conclusion tout opposée qui pourrait ressortir des recherches jusqu'ici entreprises. Aussi le fameux passage de Fénelon, dans les Dialogues mr VEloquence delà Chaire : « il l'a tirée (la Chaire) de la servitude des déclamateurs », n'est pas nécessairement, quoi qu'on en dise, une caractéristique de nature à faire reconnaître Bourdaloue dans le j)ortrait tracé.

Fénelon, qui peut-être, à l'imitation de La Bruyère, ne goûtait guère la manière de Bourdaloue, l'aurait plutôt classé parmi les u énumérateurs, déclamateurs ou peintres de porti'aits » dont le moraliste appelle de tous ses vœux la disparition, sans oser l'espérer (l).

(1) Depuis trente ans, écrit-il en 1694 (notons que le début de cette période (1664) coïncide presque avec la vogue de Bourdaloue à Paris dès 1669), on prête Toreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs ; on court ceux qui peignent en grand ou en miniature... (suit la critique des divisions à outrance qui vise Bourdaloue et ses mauvais « imitateurs >y.) Donc, pour La Bruyère, et aussi Fénelon peutêtre, rinfluence de Bourdaloue ne semblerait rien moins que recommandable. Voir mon Histoire critique de la prédicaiion de Bovrdatoue, Paris, Lecène, in-8 de XXXI-1054 pp., 2*^ partie, livre IV, cli. VII, p. 834 et suiv.

A tout prendre, Bourdaloue paraît bien avoir dû son rapide et constant succès à la façon dont il est entré dans le courant des habitudes reçues et a répondu aux aspirations et aux goûts de l'auditoire de Paris, tel que l'avaient formé ses prédécesseurs. Loin de le poser en novateur instituant en chaire un genre inconnu jusqu'à lui, il y aurait profit à chercher, à l'heure même où il prenait rang parmi les orateurs goûtés de la capitale, l'état moyen de la prédication. Une enquête sur les devanciers et contemporains du prédicateur de la Maison professe des Jésuites de Paris^ vers le temps de l'Avent 1669, aurait chance de nous mieux faire connaître Bourdaloue, en nous montrant ce qu'il doit au milieu qu'il venait habiter, et aux modèles que probablement il essayait de suivre (1).

(1) C'est donc une excellente méthode de chercher, comme a fait M. F. Castets, à retrouver par de patientes remarques les éléments multiples dont se compose l'originalité de Bourdaloue. Avant d'instituer une comparaison entre certains sermons de Castillon et de Biroat et les passages parallèles de Bourdaloue, l'auteur indique son dessein : <( Je n'attache, dit-il, qu'une importance très secondaire aux rapprochements particuliers que j'ai cru devoir marquer. Mais il m'a paru que soit pour la matière, soit pour la forme de sa prédication, Bourdaloue ne peut être exactement apprécié que si l'on consent à faire une étude dont je ne me dissimule point l'aridité. L'originalité du talent de ce grand homme est faite d'éléments combinés d'une façon nouvelle, modifiés et complétés d'après son expérience personnelle, employés avec un art qui lui est propre et pour une fin rigoureusement déterminée : nul comme lui n'a eu la vue claire que bien prêcher est l'art de sauver les âmes. Mais il n'a rien dédaigné de ce qu'avaient fait d'utile ses devanciers de toute époque dans le ministère de la prédication. » Bourdaloue, La vie el la prédication d'un religieux au XVII" siècle, par Ferdinand Castets, doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Montpellier tome premier, Paris, Delagrave, 1901, p. 158. Très justement aussi, en tète de son second chapitre sur Biroat, M. Castets remarque que « pour estimer les grands talents à tout leur prix, il ne suffit pas de les juger en eux-mêmes, et qu'il est

Mon dessein n'est point pourtant de choisir les exemples à citei* avec une rigueur chronologique, difficile du reste à obtenir, et de n'apporter que des sermons voisins de l'année 1669, date de l'arrivée de Bourdaloue à Paris (1). Il ne faudra donc pas

équitable et prudent de se reporter à la génération immédiatement précédente : ainsi on s'élève jusqu'à eux, et l'on mesure le progrès qu'ils ont accompli. » Le principe est excellent; j'ai déjà toutefois indiqué quelques réserves sur les difficultés de détail dans l'application, car rien n'est plus malaisé que de contrôler les lectures des prédicateurs et les emprunts à relever dans les sermons. \. Bourdaloue^ Histoire critique de sa prédication, p. 110, note b.

(l) A propos du Panégyrique de saint François de Sales dont la date a été récemment établie par M. Henri Chérot (16 juin 1668, à Rennes), M. Castets conclut, trop vite à mou avis, que la manière de Bourdaloue ne doit rien aux prédicateurs de Paris : » Il résulte de ce fait qu'avaient ignoré les biographes de Bourdaloue, écrit-il, que les caractères de son éloquence étaient arrêtés dans une forme toute personnelle avant son retour à Paris. Vivant en province, il avait été soustrait à toute influence qui pût l'entraîner hors de la voie qu'il s'était tracée dans la méditation et le travail solitaire... Les orateurs que Bourdaloue avait pu entendre dans ses résidences d'Amiens, d'Orléans, de Rouen, d'Eu, de Rennes, ne s'imposaient pas à son imitation... » 0;;. cit., p. 91. Mais, à supposer, ce qui n'est pas, qu'on puisse compter sur l'exactitude de Bretonneau à nous donner le texte non retouché du panégyrique prêché à Rennes, il faut, premièiement, ne pas oublier que les orateurs en renom allaient parfois donner des stations de carême ou d'avent dans les différentes villes, témoin les anecdotes sur Senault et les plagiaires qu'il rencontrait à Clermont, à Bourges (M. Castets les rappelle, p. 113); il faut surtout se souvenir que le « retour à Paris » en 1669, puisque l'auleur s'est servi de cette expression très juste, suppose un séjour antérieur. Or si l'on peut négliger les deux ans du noviciat à Saint-François Xavier, où cependant venaient des orateurs et d'où les novices n'étaient peutêtre pas sans sortir, il est nécessaire de tenir compte du temps des études de philosophie et de théologie (1655-1660^ durant lequel Bourdaloue eut nécessairement l'occasion de suivre les sermons de prédicateurs en renom. — Comment donc raisonner dans l'hypothèse d'une influence seulement provinciale, et qui nous g-arantit que Bourdaloue se traça une voie personnelle « dans la méditation et le travail solitaire ?

prendre en un sens trop exclusif, la restriction (' avant Bourdaloue ». La période s'étendra sans doute à des années assez lointaines^ et tel des discours dont je donnerai des fragments, peut fort bien avoir été prêché vers l'année 1646 ou même plus tôt encore. L'originalité de ce travail consiste à invoquer de préférence (1) des passages inédits, tirés des copistes du temps, n'ayant pas subi par conséquent, le travail de révision et de correction, parfois un peu glaciale, que les auteurs imposaient à leur œuvre avant de la donner à lire (2).

Dans cet ordre de recherches, il est difficile d'établir des dates sûres. D'ailleurs on n'en obtiendrait point davantage en citant des éditions publiées du vivant de Tauteur. La date du livre paru nous dirait seulement que le sermon est antérieur, sans nous pouvoir indiquer à laquelle des nombreuses répétitions de ce même sermon, plusieurs fois prêché, nous devons assigner son rang. Bien plus, sauf pour des fragments de Desmares (3) si j'en crois

(1) Loin d'exclure cependant les exemples extraits de sermons publiés parles auteurs eux-mômes, il sera opportun d'en rapprocher plusieurs des passages tirés des copistes. Telle expression plus ou moins vulgaire ou triviale qu'on eût pu attribuer au scribe plutôt qu'à l'orateur, se rencontrant bel et bien imprimée par les soins du prédicateur, atteste que la langue des contemporains comportait des manières de dire que les éditeurs postérieurs ont exclues comme archaïques. Ce seront des « documents » sur le ton de la prédication de 1600 à 1G70.

(2) V. mon Bourdaloue, Histoire critique, I. P., livre II, cil. I, p. 125 et suiv.

(3) Le ms.l9i-3i-du fonds français semble composé entièrement de sermons de ce rival de Bourdaloue^ plus ancien que lui, dont l'histoire serait à faire. Je n'ai pu parler qu'en passant de ce prédicateur {Histoire critique, p. 292 et suiv.), et j'espérais que M. l'abbé Marie, professeur à Saint-Lô, transformerait en thèse de doctorat une excellente étude commencée

l'attribution du copiste et quelques autres citations d'origine sûre (1), les autres sont, pour pai'ler plus

sur cet orateur sous les auspices du regretté M. A. Gaslc, professeur de littérature française à PUniversité de Caen. Ce serait certainement une très utile contribution à l'histoire de cette période qui, malgré le livre de M. Jacquinet, Lr.s prédicateurs avant Bossiiet, demeure trop peu connue, faute de monographies assez attentives. — En tète du premier sermon de tout le recueil le copiste a écrit : « Desmares ; Il a été presché en 45 à N. Dame et avoit pour thème Ecce nunc tempus acceptabiie. » —De fait, ce sermon sur le Jeûne, pour le jour des cendres, était donc une reprise d'une autre ouverture du carême en une année antérieure. Le ms. 105G de la Bibliothèque Mazarine nous offre du reste, nous le verrons, d'autres sermons de Desmares exactement datés.

(1) Le manuscrit qui contient plusieurs sermons que je cite à côté de ceux de Desmares est une transcription calligraphiée formant un fort volume in-folio, terminé par des conférences ecclésiastiques tenues à Beauvais en l(i73, sorte de procès verbaux de cas de conscience, et par cinq sermons de Bourdaloue, V. mon Histoire critique, p. xxvin, ms. E (fr. 6277). Le début est formé par une série de fascicules comprenant des séries de sermons d'une môme main de calligraphe, et peut-être de môme auteur, annotés depuis et portant en tête des divers fascicules, ces mots : « Cayer veu et arresté ». Or l'un des fascicules portant : Cayer Biroaf, Tout ce qui regarde la foi en ce cayer a été veu et arresté, il semblait possible de conclure que tout cet ensemble assez homogène serait du môme auteur. Toutefois le P. Léon, carme, y est abondamment représenté. Peu importe du reste le nom du témoin invoqué. Même anonyme, son œuvre nous donnera bien le « ton de la prédication d'alors». Les sermons qu'il prit soin de faire ainsi transcrire avec une sorte de luxe, étaient si bien destinés h être prêches à nouveau qu'au lieu des initiales : M. F. ou M. (essieurs), le copiste écrit le plus souvent (N), parenthèse destinée à être traduite, suivant le besoin, par Mes sœurs si les instructions étaient reprises dans un couvent. Le même procédé d'ailleurs a été employé par le P. Léon dans les sermons publiés par lui. Ce sont, au manuscrit, des séries d'Instructions destinées aune prédication suivie, la première commentant les Epitres des Dimanches et comprenant 40 discours occupe les 212 premières feuilles, la suivante se compose de sermons sur le Saint Sacrement, celle qui est précédée du nom de Biroat ; au folio 238 une autre série est intitulée Considérations sur le Cantique ; enfin une dernière qui conmience seulement au « Troisième Discours », appartient certainement à un carême du P. Léon à la cour.

exactement anonymes. Leur date n'est pas plus sûre, bien que, aux caractères archaïques de l'orthographe de la copie, et aussi à bien des traits d'allure ancienne, il les faille rapprocher sans doute de la première moitié du grand siècle.

Des recueils manuscrits anciens j'espère tirer assez d'exemples pour que la nature et le genre de la prédication courante, dans la première moitié du grand siècle, nous apparaissent pris sur le vif et avec une vérité plus grande, un air plus « vécu », pour ainsi parler, qu'à travers les éditions. Celles-ci sont le plus souvent revues, polies et châtiées au point de ne plus donner à la prédication qu'une physionomie altérée, quelque peu gourmée, une allure tendue, parfois purement pédante, où les excès d'érudition, de citations profanes, la trivialité burlesque et maint autre étrange oubli du bon goût ne sont compensés par aucune qualité d'abandon, de sincère accent ou de famiharité apostolique. Ces qualités au contraire éclatent en abondance dans les sermons extraits des recueils manuscrits.

On en jugera sur pièces par divers spécimens groupés d'après le genre ou le sujet.

Un des premiers caractères de la manière aisée et toute franche dont les orateui-s en usent avec leur public, c'est l'abandon avec lequel ils lui confient les raisons qui leur ont fait choisir ou modifier le plan de leurs discours. C'est naturellement dans les exordes surtout qu'il en faut prendre des exemples, et à ce titre la plupart des débuts dains les sermons manuscrits, tels qu'ils ont été prononcés, sont d'une

forme à part. Les rédactions imprimées des sermons semblent avoir fait disparaître à dessein ces sortes de confidences, indices d'une communication réelle avec un auditoire vivant. Ces détails résultaient de circonstances particulières et transitoires que Téditeiir ne tenait pas à conserver au souvenir de la postérité, bien plus, dont trop souvent il évitait avec soin de laisser subsister la trace.

Dans le 31^ discours, sur l'épître du XIP dimanche après la Pentecôte, le recueil manuscrit fr. 6277 nous offre un début plein de simplicité et d'abandon. Après le texte : Si ministratio damnaiionis gloria est : miilto magis abiindat mimsterhtyn iustitiae in gloria (2 Cor. y 3), il commence très simplement :

Nous avons à observer, dans l'Epistre de ce jour, les belles et notables différences que met l'Apostre entre la loi nouvelle et Tancienne. . . Je feray voir l'amoureuse conduite de Dieu envers les hommes dans l'état de l'Évangile... Sur quoy j'expliqueray deux choses en deux points de ce discours : au premier, les abondantes grâces de Notre-Seigneur conférées aux hommes dans chacun des sacremens en particulier, et au second, quelle, ensuitte de ces dons de Dieu et de ces grâces, doit estre leur vie et la conduite de leurs mœurs. (Fol. Mi.)

Suit alors, sur chacun des sacrements;, un très copieux développement qui, apparemment, absorba tout le temps destiné au sermon. Aussi, au lieu du second point annoncé, ou ne trouve que cette brève conclusion :

Mon second point m'obligeroit à vous faire voir après ces excellentes Grâces receuës de Dieu quels nous dénions estre ensuite, et quelle deuoit estre nostre vie, mais le temps nous manquant, nous remettrons cela pour la première fois. Ce Pandant, pour conclusion : estimons les Sacrements, aimons-lés et usons-en auec deûe préparation.

Nous vous dirons, ô grand Dieu, avec l'Église : Coeleslis

doni benediclione percepla, supplices te, Deus omnipotens, deprecamur, ut hoc idem nobis et sacramenti causa sit et salutis (1).

Or au dimanche suivant, commentant l'épître du jour, l'orateur reprend le point omis à huit jours de là, et explique son cas avec grande aisance.

Trente deuxième discours

Abrahae dictae sunt promissiones et semini eius qid est Christus [Galat. 3«).

Je m'estois engagé en mon dernier discours à exposer deux choses : la première, la bien-vcillance de Dieu envers nous dans l'établissement des sacrements, et la seconde, quels nous dénions estre ensuitte de l'usage que nous auions de ces très ims. trais) aimables dons. Je m'étendis tellement sur la première qu'il ne me resta plus de temps pour la seconde, et laquelle pour cet effect je remis pouraujourd'huy. Et à propos certes des paroles de mon cpitre : Abrahae dictae sunt promissiones...

Le prédicateur, qui a en effet beau jeu, grâce à la ressemblance de thèses de ces passages de l'épître

(1) (F'' 149) La brièveté des péroraisons est un trait caractéristique de tout ce recueil. C'était un usage assez répandu.. Voici un exemple tiré du carême imprimé de Biroat. Au second sermon pour le IP jeudi du carême, sur l'éducation des enfants, après avoir raconté le trait de Blanche de Castille disant à saint Louis qu'elle aimerait mieux le voir mort que souillé d'un péché mortel : " Je vous remercie, grande reine, poursuit-il, d'avoir donné à la France un roi saint et d'avoir donné à tous les pères cette belle instiuction; Et vous. Messieurs, je vous demande seulement que pour le fruit de ce discours, quand vous serez arriuez a vos maisons, vous alliez redire le mesme a vos fils et a vos filles, que vous aimeriez mieux les voir morts que de les voir en estât de péché et possédez des démons. Fasse le Ciel que vos soins réussissent, que vos voeux soient exaucez ; fassent les Anges tutelaires de vos fils et de vos filles, que vos enfants soient saints et vos filles vertueuses, et que vous ayez un jour le bonheur de vous voir tous ensemble dans la gloire ou nous conduise, etc. » {Sermons pour tous les iours de Caresme preschez par M. Jacques Biroat, Docteur en Théologie, Prieur de Beussan, de l'Ordre de Cluny, Conseiller et Prédicateur du Rov. Seconde édition. Paris, Ed°i^ Couterot, 1G78, in-8, t. I, p. 411.)

aux Corinthiens et de l'épîtrc aux Galates^ entame le sermon destine primitivement à former le second point du discours précédent.

Mais ce n'est points comme on le pour'rait croire j)arla nature du î'ecueil, le seul fait de cette collection des instructions familières, sortes de prônes sur les épîtres du dimanche. Un grand carême de Desmares, celui de Notre-Dame de Paris peutêtre, nous présente de3 exemples analogues.

Le sermon du mardi de la troisièmi^- semaine, sur la Charité fraternelle, ayant pour texte le verset 15^ du chapitre XVIIP de saint Mathieu : Si peccaverit in te frater tuus, commence ainsi :

J'ay change de dessein depuis liyer parce que fais scrupule de laisser les evangilles de cette sepmaine passée, outre je m'y suis ueu obligé par la suitte du discours précédent dans lequel je vous ay faict voir que la première obligation qui nous vient de la naissance que nous auons tirée de Dieu, c'est la charité fraternelle que nous nous devons les uns aux autres, comme vous avez veu par la malice des pécheurs, j'ay creu que je ne pouuois rien faire de plus à propos que de munir vo^ cœurs contre des tentations si fréquentes et si dangereuses... (Fr. lOiSî-, f° 134).

C'est donc là un exemple des fi'équents rappels aux discours pr-écédents, achevés ou non, qui reliaient ensemble les sermons d'une même station. Ce genre d'excuses poiu* un plan général dérange était d'autant plus naturel que parfois, surtout au début du siècle, le prédicateur d'un carême ou d'un avent annonçait dès le début l'économie générale de sa station. Ces séries (par exemple l'Avent de Biroat sur la Pénitence) iovm^xQVii un ensemble offrant une unité plus ou moins factice, unité que l'orateur avait parfois la coquetterie d'accentuer en prenant pour t ,'xte de chacun des sermons de l'aventou du carême

un même verset de rÉcriture. Ainsi le curieux avcnt de Giroust sur les faux prétextes des pécheurs roule sur le passage du chapitre second de la Sagesse: Sic cogitaverunt et erravcrunt ; excaecavit enim eos malitia eorum, que l'orateur n'avait point de peine à appliquer à chacune des vaines excuses apportées par le pécheur pour différer sa conversion. L'essai d'Avent que Bretonneau fit entrer dans les Pe}isé es de Bourdaloue était un de ces avents sur un sujet unique (mais avec textes distincts) dont l'usage n'existait [)lus guère en 1734, date de son impression.

Peut-être se faut-il demander si certaines de ces prétendues confidences de l'orateur ne seraient point des procédés, espèce de moyen artificiel d'entrer en communication avec l'auditoire.

Du moins faut-il admettre que les prédicateurs, au commencement du siècle, n'hésitaient point à se mettre en scène et à par-ler d'eux-mêmes, à la première pei'sonne, [)lus souvent qu'on ne l'imagine.

Les exemples que les sermons imprimés euxmêmes nous fournissent dans le même sens, sont bien pour confirmer cette coutume. Si, malgi-é le travail d'épuration subi parles manuscrits de l'auteur en vue de l'impression, des traces subsistent encore de ces entrées en matière, tirées de circonstances, il faut bien admettre que le genre était en quelque faveur. A ce titre, quelques extraits des sermons de l'abbé de Raconis ne sont pas déplacés en regard de nos citations extraites des manuscrits :

« Je me resiouis grandement, très chère et honorable Parroisse de Sainct André, de me voir encor' un coup avec TOUS, et de remplir ce lieu pour la seconde fois que tant de grands et renommez personnages ont illustré par leurs présences, et doctes Prédications. 11 y a bien sept an^ que je vous

prescntay les premiers fruicts de mes labeurs en ceste charge, trop haute pour ma bassesse, et trop pesante pour mon infirmité, d'Ange de Dieu et messager de sa parole. l'ose quasi me flatter iusques-là, de me persuader qu'ils ne vous ont pas esté à degoust, puisque vous m'auez fait l'honneur de m'appelcr de rechef pour vous enVlepartir de nouueaux. Peut-estre vous estes-vous imaginé que ces derniers seroient plus sauoureux et agréables, ayans esté cuits et nourris par sept Soleils d'Esté ; ie veux dire par l'exercice continuel que i'ay fait de ceste profession honorable de distribuer aux peuples de la terre les fruicts de la parole du Dieu du Ciel, l'espace de sept ans, non seulement durant les temps des Aduants, Quaresmes, et Octaves du tres-Sainct Sacrement, mais presque tous les Dimanches et Fettes de l'Année, et ce quasi tousiours en ceste mesme ville de Paris. Si ie n'ose pas comme vous, chères Ames, me le promettre par vue iuste deffiance que ie dois auoir de ma capacité, au moins le souhaitay-ie auec ardeur, mon désir ne regardant que vostre contentement, et mon contentement estant inséparable de vostre utilité » (1) (p. 1-3).

Nombre de citations pourraient être prises de ce curieux recueil, qui montreraient sous un jour peu connu la prédication de cette époque. Deux suffiront à nous prouver que la façon de rattacher les uns aux autres les divers sermons d'une même station, était bien une sorte de procédé de la rhétorique sacrée alors en honneur. Tel, par exemple, ce début du (( Douziesme Discours » (2) :

(1) C'est en 1622 que l'abbé de Raconis prêchait ainsi, comme en témoigne le titre de son livre : Riches \ et excellens \ Parallèles \ entre Dlev \ et Vame, le Prototype \ et son image \ . Preschez en vn Aduent en l'Eglise de Sainct | André des Arcs l'an 1G22. | Par M. Charles François d'Abra I de Raconis, Docteur en Théologie, Conseiller et Prédicateur | ordinaire du Roy. I Et du depuis rangez en meilleur ordre par le mesme, pour l'utilité du public | Dédiez au Roy Image particulière de la Diuinite | A Paris, | Chez Louis Bovlanger, rue Sainct | lacques, à l'Imago S. Loup. | MDC XXV. Avec Privilège et Approbation, in-12, 107 p. s. 1. table. (Bibl. nat., Réserve, D. 15538).

(2) Op. cit., p. 411.

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