‹ Le ton de la predication avant BourdaloueChapitre 3 sur 33 · RAPPORT DE L'UNITE DE DIEU ET DE L'AME · texte numérisé non relu

RAPPORT DE L'UNITE DE DIEU ET DE L'AME

11 faut que ie vous die franchement qu'en tout le subiect du discours précèdent, ie ne rencontre rien que de remarquable, et n'y auez je m'asseurc rien remarque qui ne fut digne d'admiration s'il y eust autant de pouuoir en ma langue pour nous proposer ces merueilles que le subiect me les proposoit pleinement doi^nnt les yeux en la grande et petite immensité de l'ouurier et de l'ouurage de Dieu dans le monde, et de l'âme dedans le corps; ce qui rehausse grandement cette mc^ueillc est le poinct que ie prétends acliouster auiourdhuy en l'unité et de Dieu et de Tame. . . .

L'heure et mes trois poincts ordinaires s'employeront sur ce suiect après que nostre deuotion ordinaire nous aura fait recourir à celle que le diuin Epoux qualifie d'une particulière unité. Utia est columha mea. . . etc. Ave (I).

Le second passage, Texorde du sermon de clôture de cet avent de 1622, confirme cette interprétation du procédé factice ; on y voit en outre à quelles subtilités, peu intelligibles parfois, descendaient les orateurs dans ces introductions, où ils affectaient, de bonne foi sans doute, le désir d'entrer en communication réelle avec leur auditoire. Si l'homme parlait et essayait de transparaître^ c'était, tant le convenu le dominait, à travers de nombreuses entraves. Les liens du |)édantisme enserraient le prédicateui' jusqu'à étouffer le naturel. Voici comme il annonce le terme de ses prédications par une équivoque presque puéiile sur les deux sens du mot fin (2) :

Dix nevfiesme discours, pour le premier jour de l'année 1G23. Dieu fin de l'homme et de la loy, et l'homme fin des créatures.

Mirabilis fada esl scienlia tua ex me. Psalm. 138.

(1) P. 411 et 412.

(2J Ibict., p. 0(33.

Vno onde chasse Tautre, et nos iours se poussent par Tespaule sans se donner un moment de repos, nos années sans s'arrester roulent en file, si que la fin de la passée est le commencement de la suivante ; le mesme de nos desseins qui bien souuent ne peuuent trouuer de fin, non pas en la fin mesme de nostre vie. Tauois cherché la fin de mon dessein de cet Aduent auant la fin de Tannée précédente, et me voicy dans le commencement de celle-cy en peine de finir mon entreprise par vn discours de la fin de l'homme en Dieu, des créatures en l'homme et de la loy en les us-Christ, qui sont trois petits points de ce discours, mais pour finir heureusement ce dessein, commençons par où nous auons tousiours commencé. Ave.

I P. L'an escoulé n'a pas à mon aduis fait escouler de vos mémoires une doctrine fort véritable, qui doit lier ceste Prédication auec les autres que j'ay faictes sur ce subject de mon Aduent...

C'est sans doute également un pur* ar-tifice de langage qui faisait commencer ainsi, par Desmares, le sermon du troisième dimanclie de carême :

Fin, recordare quia recepisti bona in vUa tua, et Lazarus simititer mata.

Mon fils, souuiens toy que tu as receu tout ton bien durant ta uie, et que le Lazar (sic) a receu tout son mal. (Luc. 16).

Mes frères, le peu de repos que j'ay eu ces jours passés m'oblige d'interrompre le cours de mes prédications (1) et de quitter l'évangile de ce jour pour vous faire voir les causes de la damnation de ce riche malheureux. 'Vous en avez déjà veu trois. La première consiste dans la superbe de ses habits et dans la délicatesse des viandes de sa table, la seconde consiste dans le grand soin qu'il a eu [de chercher les félicités de la vie présente sans s'occuper] de son salut (2). La 3°

(1) S'agit-il du cours annoncé au début du carême dans une sorte de sermon-programme, et le prédicateur s'c^xcuse-t-il de modifier ce plan général, ou seulement du cours normal qui consisterait à traiter à chaque discours l'évangile du jour et à suivre le cycle liturgique ; les deux sens sont possibles.

(2) Le copiste a écrit, omettant tout un membre de phrase : « la seconde consiste dans le grand soin qu'il a eu de son salut. »

dans Tusage immodéré qu'il a fait de ces choses licites. Aujourd'huy j'en ay deux autres à vous faire voir qui sont le mauvais usage qu'il a fait de ses richesses pour entretenir plus tost son luxe et ses délices que pour soulager le misérable, et cette grande foelicité do la vie présente de laquelle il enfloit son âme. Si vous avez aproz cela quelque chose je vous prie de ne vous en prendre a moy: Dura duris, mais aux pères de l'Eglise. Je seray fidel à l'exciter, pour Dieu, amolissez la dureté de vos cœurs afin qu'ils soient capables de ce que j'ay à vous dire tandis que je m'adresseray (1) au St Esprit, pour le prier d'en imprimer fortement la croyance dans vos âmes. L'oraison nous impetrera cette grâce et l'intercession de la Vierge, si nous lui disons Ave. (Fr. 1943i, fM18).

Il est étrange d'entendre Desmares prétexter les occupations d'une semaine (incomplète puisqu'il n'y eut point de sermon le vendredi), et feindre de se sentir contraint à changer de sujet, lorsque dès le jeudi précédent, il annonçait formellement ces deux derniers points pour le dimanche même où il les donne :

La troisième (cause de damnation), dit-il dans sa division, c'est l'immiséricorde à l'endroit de leur prochain, et que, se voyant dans la foelicité, ils ne sont aucunement touschés de sa misère, contre ce commandement du Fils de Dieu : Frange esurienli panem tuum; romps ton pain en deux et en donne la moitié au pauvre. La quatrième et la cinquième seront pour dimanche, et sont comprises dans les paroles de saint André (ak), a savoir [que l'amour] qu'il a pour foelicité du monde a

— 11 est aisé de combler la lacune en se reportant à l'analyse marginale du discours précédent (fol. 1 10) : « La première cause de la damnation du riche est l'abus qu'il fait des richesses ; la seconde, ce grand soin qu'il a eu de rechercher les foelicités de la vie présente et le mépris de celles de la vie future ; la 3*= l'usage immodéré qu'il a fait des richesses et des choses extérieures. » — Ici le copiste ajoute : il en reste encore deux pour le dimanche suivant. Il n'a point presché la ferie (5'^ (le vendredi).

(1) Le manuscrit, par un lapsus du copiste, porte : « tandis que je m'airesteray au St Esprit. »

été si grande qu'il n'a point recherché d'autre vie que la ^présente : quia foelicitatem dilexil soeculi, nec aliam viLam quam illam in qua superbus liimebat amavit, dit saint Augustin. Examinons ces trois premières aujourd'hui, les autres seront pour dimanche. {IbicL, f° 111)

Ex)3lique qui pourra comment l'orateur qui avait si formellement, le jeudi, annoncé le sujet qu'il traite en réalité au jour convenu, a pu prononcer Texorde cité plus haut. Il est plus intéressant de lui emprunter le début même de ce sermon du jeudi, prècfié devant la reine. Nous y verrons un type de ces compliments du temps, passages d'ordinaire omis par les éditeurs, mais toujours curieux à recueillir, et qui, eux aussi, indiquent le ton réel des sermons, tels qu'ils furent dits.

Feria o^ dominicae 2"^.

Iniluebalur purpura et bijsso.

Il étoit couuert de pourpre et de soye. {Luc. IG'' capf).

Madame, Je ne scay comment je pourray prescher deuant votre Majesté l'evangille d'un riche dont la trop grande foelicité de la vie présente a fait le comble de ses supplices. Et certes je trouue que c'est une chose pour moy bien estrange. Madame, que preschant deuant une reyne si chrestienne que Dieu a préparée il y a si long temps a un si grand royaume comme est celuy de ses Enfants, cognoissant non seulement la bonté de vos mœurs par la pieté de votre ame, mais encore par la grande espérance que vous nous donnez de purifier l'heresie dans un si grand royaume comme le votre (l), qui est la marque la plus infaillible de votre adoption au nombre de ses enfants et de la grâce de la filiation en vous, que j'ose prendre sujet de vous entretenir d'une telle matière.

Néanmoins, scachant que si le ri-che malheureux en eust este entretenu à tout moment, il en eust peut estre esté plus

(1) On voit que, durant la régence même, si le sermon est de 1645, les appels à la révocation de Fédit de Nantes se produisaient au grand jour. On les trouve d'ailleurs renouvelés dans les assemblées du clergé.

heureux, j'ay creu qu'il estoit quelquefois bon d'entretenir les puissances de la terre de la justice de Dieu, et de leur faire tourner les yeux sur la damnation des reprouves pour leur faire éviter leur malheur par l'horreur qu'ils auront du procédé de leur vie. J'entreprends aujourd'hui de destruire Taniour des richesses auxquelles votre majesté n'est pas portée, et montrer que c'est une voie qui semble droite aux hommes et qui, néanmoins, ne manque do conduire à la mort. Votre Majesté demandera, s'il luy plaist, à la Vierge pour moy la grâce de venir a bout d'un si généreux dessein, luy disant : Ave. (Ibid fMlO).

Ce sont des morceaux intéressants, mais souvent^ comme celui-ci, bien enchevêtrés, que les compliments officiels. Celui de ce jour fut probablement pour une bonne part improvisé, si toutefois nous avons affaire dans le recueil des sermons de Desmares à un carême homogène donné à Notre- Dame. Dans le sermon d'ouvei'ture, le mercredi des cendres, bien que le texte soit suivi de l'apostrophe : Monseigneur^ il n'y a point de compliment. Par contre, on en trouve un dans le sermon du jjremier dimanche et le titre Monseigneui* est par là expliqué. 11 s'adressait à l'archevêque Jean-François de Gondi, l'oncle du fameux cardinal de Hetz, si toutefois le sermon est bien des environs de Tannée 4645, sinon exactement de ce carême. Ce même sermon se rencontre dans le manuscrit 1056 de la Bibliothèque Mazarine, comme ayant été prêché à Saint-André le 10 mars 1647 (4). Après le texte Duciiis est lesus a Spirilu in désertion^ suwï du mot : Monseigneur, le prédicateur explique son sujet et dit :

En quoi il (l'Esprit Saint) nous apprend que la vie nouvelle que nous recevons au baptême consiste en 4 choses lesquelles

(1) La Liste indique bien en efiet au Carême de 16 w : « .1 5. André des Arts. Le R. P. loseph des Mares, Prestre de l'Oratoire (p. 9). »

se passent après le baptôme de J.-C. La !•'% c'est la retraite qu'il fit hors du monde. La 2^'^, c'est la direction [et la conduite] du Saint Esprit dans cette retraite. La 3% c'est la pœnitence. Et la 4% c'est la tentation qui est inévitable à tout homme qui veut servir Dieu en J.-C. Voilà les quatre points de ce discours, si le temps me permets de vous les [déduire]. Au reste, Monseigneur, jenesçaurois vous dissimulerla joie que je ressens dans mon cœur en la présence de mon prélat. Que ne m'est-il permis maintenant de baiser la main qui m'a béni ! Quoyque je n'aye pas cette faveur, j'espère qu'elle attirera dessus moy les grâces de Dieu aujourd'huy pour me seconder dans tous les discours que je dois faire en ce lieu durant ce caresme, et afin de la seconder et de faire que mes trauaux ne soyent pas inutiles, adressons-nous à Dieu et prions la mère de tous les saints qu'elle impètre la grâce que je m'acquitte de mon devoir, luy disant AVE. [IbicL, f° 28). (1) .

Au même recueil^, deux autres compliments faisaient partie peut-être de ce même carême. Ils sont adressés sans doute au frère de Louis XIII, si on le peut conjecturer par le titre d'Altesse Royale. feria 5^ Palmarum

Expedit vobis iit unus homo moriatur pro populo

Monseigneur, Puisque je suis si proche de la Passion du Fils de Dieu, j'espère que la pieté de son Altesse Royallene trouvera point désagréable que je luy mette un obiet devant les yeux qui seul mérite de remplir nos pensées et d'occupper nos sens et nos esprits en un temps consacré à la mémoire du grand œuvre de sa miséricorde. [IbUL, f° 282).

Cet exorde, assez banal en soi, donne exactement l'idée de la coutume demandant que les princes du sang, ainsi que l'évêque du lieu, fussent honorés d'un compliment spécial. On verra d'ailleurs par le

(1) Ms de la Mazarine : « la grâce nécessaire pour m'acquitter de mon debuoir. » Il y a d'autres variantes insignifiantes. On trouvera le texte du ms de la nationale, sauf les mots entre crochets.

dernier exemple emprunté au recueil des sermons de Desmares que les auditeurs ne devaient guère se montrer bien difficiles. D'ordinaire embarrassés et gauches, ces éloges ou interpellations d'un caractère officiel se bornaient à adresser au seul personnage ainsi mis en vedette, ces confidences, déjà rencontrées, dans lesquelles le prédicateur parle surtout de son plan et de son sujet.

Le jour de Pâques, sur le texte : Me autem propier innocentiam suscepisti, et confinnasti me in conspeciit tuo {Ps. 37), Desmares commence ainsi :

Monseigneur,

Affin que Vostre Altesse Royalle ne soit pas surprise de ces paroles qui semblent n'avoir rien de commun avec une si grande solennité, il me semble estre obligé de ne point perdre le souvenir des souffrances de nostre maistre, parce que la Résurrection est un mistere par lequel il tire raison de l'affront qui luy fut fait vendredi dernier. Saint Augustin mesme s'en est servi en cette feste et parce que le haut point de cette gloire consiste dans sa cause et dans sa manière, etc. [IbicL, P 299)

Suit la division, sans qu'il soit davantage question du personnage complimenté. Sans doute le seul plaisir et honneur d'être distingué de la foule et nommément interpellé dans ce genre très simple d'exode, suffisait à la vanité des grands, car les débuts analogues à celui-ci foisonnent dans les recueils du XVIP siècle.

Plusieurs manuscrits nous ont conservé le sermon prêché devant Louis XIII, le jeudi 9 mai 1641, en la fête de l'Ascension, pour la dédicace et ouverture solennelle de l'église de la Maison professe des Jésuites de la rue Saint Antoine. Ce fut Jean de Lingendes, prédicateur du roi, qui, dans ce sanc-

tuaire où il devait être sacré évêque de Sarlat, le 14 décembre de l'année suivante, prononça le discours dont l'exorde nous édifiera sur la manière du temps (1).

Dixerxint discipuli ad Jesum : Magister, quales lapides et qualis structura. Marci 23'^.

Les disciples ont dit au filzde Dieu luy monstrant le temple de Hierusalem, M[aistr]e, voiéz quelles pierres et quelle admirable composition de structure !

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